Choses lues : mars 2020

Choses lues © Christian Rosset

La première chose qu’on voit dans une BD, c’est le dessin. Une évidence (apparemment pas pour tout le monde) que Claire Bretécher a raison de rappeler au cours du cinquième et dernier entretien avec Claude Kiejman pour À voix nue (1996 – formidable série à ne louper sous aucun prétexte qui vient d’être rediffusée suite au décès de l’auteure de Cellulite et des Frustrés). Ce n’est pas facile d’analyser un dessin, d’ailleurs je ne sais même pas si c’est très analysable, je veux dire : complètement analysable. La plupart des gens sont incapables de le faire, mais ils sentent très violemment un dessin, et si ce dessin leur plaît, il y a des chances qu’ils commencent à lire l’histoire, alors que s’il ne leur plaît pas, il n’y a aucune chance. Donc le dessin est assez primordial. Après, savoir si c’est un bon ou un mauvais dessin… C’est difficile à expliquer, ça tient au trait, ça tient à l’expression, ça tient à l’organisation dans la page, ça tient à des tas de choses. Ce qu’on reproche souvent au dessin de BD, c’est d’être tellement scolaire et répétitif que ça ne mérite même pas de s’appeler du dessin.

Vieille affaire, le plus souvent évacuée par les critiques pourtant spécialisés qui, pour la plupart d’entre eux, pensent que rendre compte d’un travail en bande dessinée consiste à établir un résumé de l’histoire racontée, relevant au passage les intentions qui s’y manifestent (avec parfois en prime une réflexion sur l’inscription de l’album dans l’histoire du genre). Peut-être du fait que n’ayant pas dépassé (sauf exception) le stade de cette vague pratique exercée au temps de leur scolarité, ces exégètes n’abordent que peu la question du dessin dans leurs comptes rendus, ne s’attardant que sur certains effets-madeleine (ce qui touche à l’affectif, au sentimental), poussant parfois de petits cris d’émerveillement devant certaines marques de virtuosité.

Pourtant cette question est primordiale et il serait plus que nécessaire de l’explorer en surface (seul moyen d’en apprécier la profondeur) – d’en saisir, comme dit Bretécher, ce qui caractérise le trait, la composition ; ce qui reste déposé des premières esquisses, le plus souvent gommées, au moment de l’encrage ; ou les modes d’équilibre entre noirs et blancs, avant le passage (parfois catastrophique) à la couleur. Donc aller y voir au plus près, exerçant son regard à la pointe de l’œil comme dit Geneviève Asse (peintre abstraite, subtile, radicale, possédant dans sa propre collection des dessins de Laurent de Brunhoff), sans avoir a priori les mots nécessaires pour faire passer ce qu’on y aura repéré. Il serait temps que la critique fasse avancer la recherche d’un vocabulaire spécifique qui ne soit ni pédant, ni bêtement spécialisé, car il ne s’agit plus de se contenter de parler en termes de bulles, de vignettes, d’espace inter-iconique (ou gouttière), etc. Il serait temps de lire enfin le dessin de bande dessinée comme on le ferait de n’importe quel autre dessin : recherchant en quoi il est l’ouverture de la forme. Reprenons une fois encore l’ouverture de l’essai de Jean-Luc Nancy, Le Plaisir au dessin (Galilée, 2009) : Le dessin est l’ouverture de la forme. Il l’est en deux sens : l’ouverture en tant que début, départ, origine, envoi, élan ou levée, et l’ouverture en tant que disponibilité ou capacité propre. Selon la première direction, le dessin évoque plus le geste dessinant que la figure tracée ; selon la seconde, il indique dans cette figure un inachèvement essentiel, une clôture ou une non-totalisation de la forme. Et opérons aussitôt un montage avec un autre fragment de de ces entretiens avec Claire Bretécher : Très peu de gens sont sensibles à l’évolution d’un dessin sur plusieurs albums. Pour elle, cette évolution traduit l’essentiel, tant le dessin ne cesse de se métamorphoser, tout en étant en perpétuelle recherche d’obtenir le maximum d’expression avec le minimum de moyens.

Le dessin change, non seulement avec le temps, presque “naturellement”, mais aussi en fonction du projet. Je songe au dernier livre de Morvandiau, Le taureau par les cornes (L’Association, février 2020), qui, s’il traite d’un des sujets les plus douloureux qui soient (en 2005, l’auteur apprend, à trois mois d’intervalle, que “sa mère souffre de démence fronto-temporale précoce” et que son fils, né prématurément, “souffre de trisomie”), creuse de manière singulièrement éclairée cette question du dessin – je veux dire : de ses changements, parfois discrets, souvent sensibles, affirmés, tout au long d’un ouvrage qui, s’il peut se lire d’une traite en quelques heures, a demandé de nombreuses années de travail à son auteur. Comme dans le cinéma de Marguerite Duras, il y a parfois déconnexion, contrepoint subtil, ou écart sensible, entre les mots et les images. Si on ne s’intéresse ni au trait, ni à la composition, aussi bien des planches (au format inhabituellement carré) en elles-mêmes que de “l’album” dans sa totalité, on ne dévoilera qu’une version ô combien limitée du projet de Morvandiau (celle qui privilégie le contenu, réduisant ce qui est indubitablement une œuvre d’art à une sorte de documentaire plus ou moins utile à la connaissance de ces maladies et handicaps) – version tronquée et surtout défaite de ce qui en constitue l’originalité : cette recherche, sensuelle, du dessin, qui en dit infiniment plus long, tant sur la douleur, la perte d’un être cher, que sur les joies paradoxales, au quotidien, d’avoir un fils différent, parfois imprévisible (au fond, comme le trait), et toujours profondément aimé.

Morvandiau, Le taureau par les cornes © l’Association

Il y a donc cette question des métamorphoses du dessin qui, dans le cas d’un livre de bande dessinée, opère de page à page. Quand ce qui paraît semble achevé, la part de repentir, d’insatisfaction, ayant été gommée, en partie dérobée au jugement des lecteurs (en partie seulement, car, si on regarde bien, il y a toujours palimpseste), on peut plus facilement être tenté de relever (d’établir) ce qui crée du rythme, apporte des respirations, dépose du neuf – de différence en différence –, à l’ouvrage. La bande dessinée ne se produit pas en temps réel. Même quand elle semble improvisée, il y a toujours une condensation temporelle que ne saisissent pas forcément les aficionados du genre, plutôt dans la dévoration que dans l’attention aux détails. Il est très souvent nécessaire d’abstractiser ce qui pourrait s’abîmer dans une pure figuration anecdotique pour saisir précisément ce qui s’est agité dans l’inconscient de l’auteur(e), qui se traduit le plus souvent par des signes ne se laissant pas facilement circonscrire en des formulations verbales préétablies. Tout – y compris ce qui semble le plus parfait, le plus accompli – est toujours inachevé ; l’écriture en premier lieu, mais la lecture aussi bien. Parfois c’est peu visible. Mais il arrive, quoique rarement, que ce soit le sujet-même du livre publié. Et notamment quand il s’agit de projets laissés inachevés par la mort – soudaine ou non, peu importe – de certain(e)s auteur(e)s pourtant épris de leur vivant de perfection. C’est le cas de Buster Mix de Carlos Nine, premier volume de ses Archives (Les rêveurs, mars 2020).

S’il n’est pas passionné par le dessin (en couleurs directes, déposées sur le papier avec invention, à rebours des colorisations plus ou moins automatiques, fonctionnelles, hélas trop souvent en usage en bande dessinée), le lecteur de ce livre de 144 pages, dos toilé, sera assez vite frustré. Certes, il y a çà et là, et à profusion, des éclats de narration – et de la belle et bonne, puisque “Buster Mix, le cow-boy chanteur est une histoire d’amour contrariée, de rencontres manquées, dont l’apothéose sera un final mélancolique comme dans les histoires de Jacques Tati.” Ce premier volume d’Archives de l’Argentin Carlos Nine (1944 – 2016) est d’une grande beauté, au point qu’il faudra du temps à qui prend plaisir à regarder, imaginant librement des bribes de fiction à partir de cette activité qui échappe le plus souvent à tout contrôle, pour entrer dans cette histoire. C’est un peu comme si on pouvait enfin s’en passer – d’histoire (juste revanche). Mais une fois qu’on a fini par pénétrer ce qui “fait sens”, la magie, loin de s’amenuiser, se trouve, bien au contraire, décuplée. Il s’agit vraiment d’une bande dessinée du Terrain Vague ! Labyrinthique, savante, et aussi : simple et amusante – autant nourrie d’invention moderniste que de mélancolie archaïsante (ou, si vous préférez : d’invention archaïsante comme de mélancolie moderniste). Comme si le temps s’était arrêté, avec pour effet que des époques éloignées en arrivent à dialoguer, simultanément et ce, sans le moindre problème. Si l’expression “pur bonheur” a un sens, on trouvera là une de ses meilleures illustrations. Le plaisir de l’inachevé, du non abouti, mais cependant tenant debout, fier de paraître, est contagieux.

Carlos Nine, Buster Mix © Les rêveurs

Et notons au passage que c’est aussi un plaisir de retrouver à l’intérieur du titre de cet inédit de Carlos Nine celui du dernier livre de Jean-Michel Espitallier : Cow-Boy (Éditions Inculte, janvier 2020).  “Cette petite épopée country and western” conte l’histoire du grand-père de l’auteur “parti au bout du bout du Far West pour devenir cow-boy”, avant de revenir dans ce coin des Alpes où il est né, sans rien raconter de ce qu’il avait vécu, laissant ses descendants, et en premier lieu son petit-fils écrivain, imaginer son improbable périple américain.

Page 13 : À chaque marche la mémoire perd de la mémoire. Jusqu’à plus rien. On vient de là et on revient de loin. / Tout ça fait des milliards de morts et de trous de mémoire, comme des trous d’obus et des milliards de mots. Montagne de cadavres avec, imaginons – ce serait la morale de l’histoire –, un petit chien qui passe au pied, renifle un peu ; lève la patte et fait pipi. Après quoi il poursuit son bonhomme de chemin en aboyant distraitement. Il veut jouer.

Je vais vous raconter l’histoire d’un pauvre cow-boy solitaire. Même si, de cette histoire, je ne sais rien.

Cow-Boy n’a que peu en commun avec Buster Mix. Cependant, il serait utile de reprendre certains des termes que je viens d’employer au sujet de cette bande inachevée pour encourager la lecture de l’épopée familiale d’Espitallier. Pour ma part, je rangerais volontiers ces deux livres dans une seule et même constellation.

Il y aussi ce qui est tout ce qu’on veut, sauf un “sous-genre” : la bande dessinée muette. À chaque fois qu’un livre dépourvu de mots (en dehors de son titre et des “inscriptions légales”) paraît, je suis aux anges (au septième ciel parfois !). Poochytown est le septième livre de l’Américain Jim Woodring publié (en mars 2020) par L’Association. Le tout premier sorti en librairie en France datant de 1998, ses premiers lecteurs, dont je suis, bénéficient de plus de vingt années d’expérience pour tenter, presque naturellement (à première lecture, même si inévitablement bien trop rapide), une lecture possible de cet univers étrange et pénétrant (aussi comique qu’inquiétant). Et pourtant… Il faut bien avouer que nous nous trouvons, après une première traversée, aussi muets que cette bande, même s’il nous est toujours possible de noter quelques remarques sur le vif. Le muet comme lieu d’épanouissement du dessin… Pas exactement le silence, car ça bruisse partout de mille sons… Mais clair dégagement, non-violent, du verbal en tant que définitif… L’éditeur nous affirme que “ces cent pages muettes” nous laisseront “ivres de vertige, de surprise et d’émerveillement”. Bien vu, c’est en partie de cela qu’il s’agit. À quoi il convient d’ajouter ceci : passionnés par l’exploration de la moindre vignette, en quête de perdition, comme si la surface, traitée en tant que telle, était le lieu d’innombrables ouvertures, ou passages dans un autre monde, sans profondeur (sans psychologie), mais cependant aussi profonde que peut l’être l’autre scène (selon Freud), car c’est bien là, et nulle par ailleurs, que l’action de Poochytown se déroule.

Jim Woodring, Poochytown © L’Association

Jim Woodring est un authentique créateur de monde (au singulier, même si sa singularité propre ouvre à une pluralité d’approches). On s’y sent comme chez soi, ce qui ne veut pas dire que l’on ne doive pas y mettre du sien, car, bien entendu, tout est toujours en devenir. Ce septième album ne constitue pas exactement “un épisode de plus”, comme c’est le cas avec les séries, mais opère tel un bulletin donnant des nouvelles – bulletin météorologique, tant le monde de Frank (ce chat à grandes dents) est troublé par d’incessantes perturbations (par d’innombrables mutations), même si le climat paraît imperturbablement ensoleillé. Et c’est absolument génial (au sens – plus léger – d’épatant). Comment a-t-on pu attendre six ans l’arrivée de cette nouvelle “histoire” sans hurler – sans manifester un sérieux manque, comme cela se passe chez nous autres les drogués d’images ?

Les petits boloss de Ruppert & Mulot (L’Association, mars 2020) est présenté par l’éditeur comme étant “un recueil de travaux”, composé selon ses auteurs “de diverses propositions éclectiques réalisées au cours des dix dernières années pour différents magazines, collectifs ou autres.” On y trouve aussi des pages inédites. Ce qui frappe avant tout, c’est l’ingéniosité du montage, la manière de passer d’une proposition à l’autre, jusqu’à obtenir une sorte de récit labyrinthique dont l’aspect “recueil” s’oublie assez rapidement au profit d’une vison de l’ensemble comme formant une seule et même œuvre qui, elle-même, s’intègre à un work in progress, ouvert en 2005 par Safari Monseigneur. Chez Ruppert & Mulot, les livres se suivent et ne se ressemblent pas, même si, au premier coup d’œil, on repère instantanément leur signature. Cela vient du trait, d’autant plus singulier qu’il est le fruit d’une mise en commun – frottages, tensions, affinités entre deux individualités. Cela vient aussi de l’univers narratif qui conduit aussi bien à la production de salves de dialogues (effet-mitraillette) que de suites de planches muettes. Cela vient enfin, et peut-être surtout, d’un goût du jeu, selon des modes plus ou moins anciens – que le jeu soit “de société”, ou attaché à l’idée de faire participer le lecteur, solitaire, à la projection d’images, tridimensionnelles parfois, nécessitant des accessoires “hors-livre” à fabriquer soi-même, tel un cylindre de métal (rouleau d’aluminium ou tuyau en inox). À suivre leur parcours depuis une quinzaine d’années, on retrouve à chaque fois le plaisir d’être à la frontière de quelque chose d’impossible à désigner de manière catégorique, comme procédant de la bande dessinée ou de l’art contemporain (côté installation – et aussi au sens le plus large, incluant danse et/ou musique), même si la bande dessinée y est toujours à l’œuvre en tant que forme, espace de création, mode d’impression et de diffusion.

Ruppert & Mulot, Les petits boloss © L’Association

Un exemple : La visite des lycéens, qui s’ouvre par une première séquence de quatre pages plus une où les deux auteurs, intervenant dans un cours d’arts plastiques, expliquent ce qu’est l’art contemporain : il se fait souvent à partir d’objets quotidiens, comme les ready-made de Duchamp par exemple – dit le premier. Votre professeur était d’ailleurs censé vous demander de rapporter des objets de chez vous, vous avec apporté quoi alors ? – ajoute le second. Et les lycéens : Du rhum, du pastis, des outils, de la vodka, du gin, un pack de bières. Quelqu’un a pris un décapsuleur d’ailleurs ? À la quatrième page, le premier : On vous a fait un exemple d’art contemporain (…) notre objet c’est une chaise, on a fait des diapos avec la chaise et une copine pendant une soirée, c’était marrant. Et la pièce, c’est qu’on montre les diapos sur la chaise. Voilà, c’est notre œuvre d’art contemporain. La cinquième et dernière page de cette première séquence de l’histoire montre une photo de cette œuvre (diapos sur chaise de profil). La suite en montrera d’autres, de manière aussi drôle, ironique, que pertinente, touchant des points sensibles. On est certes assez loin du radicalisme de Joseph Kossuth et de l’art conceptuel des années 60-70, mais il se passe là quelque chose de singulier qui contribue à ébranler les conformismes bien en place dans ces deux mondes bien plus contigus que certains ne l’imaginent. Et on espère bien que cet ébranlement va continuer encore longtemps.

C’est toujours de frottages dont il est question dans le nouvel opus de Philippe Dupuy, J’aurais voulu faire de la bande dessinée (Futuropolis, mars 2020). Deux autres noms sont crédités sur la couverture : Dominique A et Stéphan Oliva. Il s’agit donc, non d’un “livre sur”, mais d’un “livre avec”, ce qui est bien préférable (on l’avait déjà constaté avec les précédents opus de Philippe Dupuis, chroniqués ici-même, qui se déployaient dans cet espace-temps de l’avec – à la recherche d’une utopique fraternité avec de grand artistes d’un passé proche –, sans jamais céder à la tentation du discours sûr – ce qui faisait de ses livres des bombes poétiques anti-scolaires, au caractère aventureux). Avec ces deux personnages – des musiciens professionnels qui, du temps de leur jeunesse, avaient, eux-aussi, voulu faire de la bande dessinée – Dupuy échange tout autre chose que des regrets. Si je ne connais pas vraiment le travail de Dominique A (n’étant guère amateur de chanson française), ce qui fait qu’entre autres choses, je n’ai pas, lisant, sa voix en tête (ses chansons ont un côté minimaliste me souffle Jochen Gerner, ce qui pourrait m’en rendre l’écoute agréable), j’ai depuis longtemps une relative connaissance des disques que le pianiste Stephan Oliva a enregistré en solo pour le label (ou la collection) Illusions de Philippe Ghielmetti, par ailleurs remarquable graphiste (entre autres responsable de la belle tenue des volumes d’Une Histoire de l’Art de Dupuy chez Dupuis). C’est d’ailleurs en réécoutant Vaguement Godard, Film Noir et Ghosts of Bernard Herrmann, reprises improvisées de thèmes plus ou moins fameux écrits pour le cinéma, que j’écris ces lignes.

Philippe Dupuy, J’aurais voulu faire de la bande dessinée © Futuropolis

Si J’aurais voulu faire de la bande dessinée peut s’avérer parfois bavard (l’auteur étant attentif aux propos de ses deux partenaires qui ont des choses à faire passer, le pianiste se montrant un poil plus économe – mais c’est un instrumentiste, ne l’oublions pas, et non un chanteur, il a moins besoin de mots pour s’exprimer), ce qui est le plus remarquable, c’est la manière dont ce livre est dessiné, usant d’un art de la variation éprouvé et plus mystérieux que jamais – certaines pages semblant tenir avec trois fois rien : quelques touches de blanc, vaguement bleuté, ne marquant pas de simples repentirs, mais contribuant à rythmer la narration par des gestes purement graphiques, ce qui nous permet d’en saisir sensuellement le propos – ce questionnement jamais clos, tout au long de “l’album”. Dès les premières pages, l’auteur dialogue avec son double. Le premier avatar de lui-même se demande pourquoi ce titre, puisque tu en fais de la bande dessinée. Et le second de rétorquer : Je ne sais pas. Je n’en suis pas si sûr. Ou pas sûr que la bande dessinée soit ce que je fais. Alors, le double : Ce n’est pas toujours simple avec toi. Et l’auteur (le même) : Pas du tout c’est limpide. Viens voir. S’il ne serait pas bien malin de s’efforcer à raconter ce qui se passe dans ces 80 pages aussi libres que foisonnantes, aussi légères qu’intensément travaillées, il pourrait être utile de recopier, sans altérer de futures lectures, les derniers mots de cette histoire (ou avant-derniers, puisqu’ils sont prolongés, en postlude, par un hommage à Philippe Druillet) : Ne pas avoir d’étiquette est une QUALITÉ que je revendique. Je fais des choses INCLASSABLES. Parce que le but, c’est quand même bien de faire DE L’ART. Et c’est pour cela qu’on lit de plus attentivement les livres de Philippe Dupuy. Artiste n’est pas un vilain mot et la prétention (de faire de l’art quand on est catalogué en tant qu’auteur de bande dessinée) dont d’aucuns pourraient s’offusquer est tout compte fait des plus “naturelles” – ce livre n’étant pas un dérivatif (un supplément artistique avec plus-value à la clef) produit pour les galeries, mais le fruit d’un engagement dans le “vrai travail” qui est à la fois de bande dessinée et de tout autre chose. D’inclassable en effet.

Comme on ne le sait aujourd’hui que trop (mais sans pour autant s’en désoler), une grande part de la production artistique contemporaine se nourrit d’idiotie, au sens bien entendu des peintures idiotes de Rimbaud, mais aussi de ce que Pierre Guyotat a fait passer de manière magistrale en titrant son dernier grand livre en “langue normative” Idiotie. Soit : “l’entrée dans l’âge adulte” avec “recherche du corps féminin” (qui pourrait être masculin, là n’est pas le problème), “rapport conflictuel avec ce qu’on nomme « le réel »”, “tension de tous les instants vers l’Art” (et le “plus grand que l’humain”), “pulsion de rébellion permanente” (contre toute autorité). Il pourra paraître assez étrange de glisser ainsi de l’auteur d’Eden, Eden, Eden à Pic Pic André & leurs amis, mais c’est ainsi : les constellations se forment le plus souvent sans qu’on ne soit clairement conscient de ce qui les tend. J’avoue une véritable passion pour les bandes dessinées les plus absurdes, dont le dessin ne frime jamais (nulle virtuosité gratuite en leurs pages), pouvant être défini avant tout par sa justesse. Les bouquins de Charlie Schlingo seront toujours rangés à la meilleure place dans ma bibliothèque, à côté du Popeye de Segar, ou Pepito de Bottaro (et j’en passe). Il y a plus encore que du talent chez ces merveilleux cancres : une force quasiment surhumaine à l’œuvre chez ces épatants érudits.

Vincent Patar et Stéphane Aubier, Pic Pic André & leurs amis © Casterman

Pic Pic André & leurs amis de Vincent Patar et Stéphane Aubier (Casterman, février 2020), “figures emblématiques de l’animation belge”, auteurs de l’inoubliable Pic Pic André Shoow (diffusé vers la fin des années 1990), puis de Panique au village (et aussi Ernest et Célestine), est un ovni (ou, pour reprendre l’expression forgée par Thierry Groensteen, un ocni – culturel remplaçant volant). Comme beaucoup de Français (même sévèrement pro-Belge), j’ignorais que le journal Télémoustique, en son “supplément culturel” Mosquito, avait publié plusieurs centaines (333 exactement, nous dit-on) de strips remettant en jeu ces personnages – André le mauvais cheval, Pic Pic le cochon Magik et leurs amis : Éléphant, ainsi que l’étrange Dany, affublé d’une chevelure insensée, dépassant tout ce que le rock aura pu engendrer. Le résultat est hallucinant de liberté, de résistance à la dictature de la prétendue intelligence (dans l’expression la plus forte d’une autre forme d’intelligence). Mais, comme dirait Schlingo, que leur arrive-t-il à nos héros ? Pas grand-chose : ils boivent de la bière, écoutent de la musique et dissertent de littérature. Un exemple : André nous ouvre les portes de sa bibliothèque. Aujourd’hui : Marcel Proust qui, “en termes de grosse feignasse, est le champion. Il a passé la moitié de sa vie à dormir et à fumer des cigarettes en forme de cônes. Pire, il écrivait ses bouquins dans son lit ! D’où une écriture un peu heu… Bon, je vous lis un extrait de son premier roman, Jo le cow-boy (page 3) : Jo est planqué derrière un rocher, soudain il entend du bruit, il se lève et soudain… Rzzzz… Rzzz… Rzzz…” Comment résister ? Impossible. Et je vous passe L’histoire de l’art moderne selon Éléphant où l’on apprend que c’est Picasso qui a tranché l’oreille de Van Gogh. Curieusement, parmi les préfaciers, il y a Dominique A, “musicien et amateur de petits mickeys”, qui écrit : “J’aime vraiment cette idée de regrouper toutes les histoires de Pic Pic et André, même si ça me fait un peu de peine quand je lis, j’ai l’impression qu’on m’a mis un édredon dans la bouche.”

Finalement, qu’y a-t-il de commun entre les livres de cette constellation, sinon le genre dans lequel certains aimeraient bien les enfermer ? Certes, ce sont des livres de (ou en) bande dessinée, mais on pourrait aussi les appréhender selon la proximité qu’ils développent avec ce qu’on entend par poésie (au sens où on parlait il n’y a pas si longtemps de cinéma de poésie, en opposition au “cinéma de prose”). Aussi ce ne serait pas une mauvaise idée de refermer cette chronique (qui se rouvrira d’ici peu, n’en doutez pas) par quelques lignes relatives au dernier volume paru dans la “collection Poésie Flammarion” : Classés sans suite de Sophie Martin, une jeune autrice dont nous ne savons pas grand-chose, sinon qu’il s’agit de son premier livre de poèmes qui témoigne de la naissance d’un ton original comme l’a judicieusement remarqué Pierre Vinclair, ajoutant (en conclusion de sa lecture pour le site “poezibao”) que “si le naturel de son écriture pourrait donner à penser qu’il ne s’agit dans ce livre que de tranches de vie prises sur le vif, Sophie Martin sait en effet parfaitement, comme elle l’écrit (toujours avec l’air de ne pas y toucher), que « la réalité n’est jamais sûre, c’est l’écriture qui lui donne consistance ».” Ce ton aussi neuf que convaincant par sa justesse est pétri d’humour et d’un grand sens de la notation quotidienne instantanée. Fragment (premiers vers d’un poème titré L’amour l’après midi) :

Au fond d’un café, dans la pénombre – c’est au mois d’août
Un garçon est assis avec moi à une table. Je l’aime
Et m’étonne, d’habitude ceux que j’aime sont absents
D’ailleurs je l’aime mal
Impossible de bien aimer
Sauf ses propres enfants : ils commencent si petits, réduits à l’impuissance
Ne sortent guère du ventre de leurs parents
Facile d’aimer ainsi ceux qui n’existent pas
Les enfants et les morts dociles comme des pensées qu’on a
Mon père m’avait prévenue quand j’étais très petite : Moi, je t’aime, les suivants
Feront du mieux qu’ils peuvent, tu verras