Tania Mouraud : Close Up 3 (entretien)

MELANCHOLIA_P_T1, 2016, Production MAMAC, Nice. Photo Tania Mouraud - © Adagp, Paris, 2017

La typographie allongée jusqu’à la limite de la lisibilité est sa marque de fabrique. Artiste engagée dont les textes, issus de la littérature, dénoncent la société de consommation, lancent des cris de révolte, ou militent contre l’oubli des artistes-femmes. Tania Mouraud s’est emparée de l’espace urbain, en 1977, par le détournement de panneaux publicitaires, aussi est-elle considérée par certains comme la marraine des Street Artists.

Actuellement, Tania Mouraud est exposée à la Sorbonne Art Gallery. En avril commencera une rétrospective de son travail sur 1200 m2 dans sa galerie du Luxembourg.

City performance, 1977-1978 Intervention urbaine, Paris 54 affiches sérigraphiées © Tania Mouraud, ADAGP 2013

Comment te présenterais-tu ?

Je suis une artiste multimédias, j’utilise la vidéo, la photographie, les interventions urbaines et je travaille avec les écritures de différentes langues.

Comment présenter ton œuvre ?

Concernant le travail avec l’écriture, je travaille à partir de textes, d’opéras, de poésies. Je suis comme un DJ qui prend des « samples », c’est-à-dire des phrases que je travaille plastiquement.

Ta première rencontre avec l’art contemporain ?

Dans ma chambre, il y avait un poster de Miró et j’ai voyagé dans ce poster pendant dix ou quinze ans. De plus, ma mère m’emmenait au Louvre, d’après mon programme d’histoire, toutes les semaines. Mais mon plus grand souvenir, c’est la découverte de Cézanne à l’Orangerie, à l’âge de 9 ans.

Tes plus grands chocs esthétiques ?

La découverte de Jackson Pollock m’a marquée au fer rouge. Souvent, on dit de mon travail, que j’ai un espace américain, le « all over » ! En musique, cela a été Xenakis et Varèse. En danse : Einstein on the Beach, avec Lucinda Childs.

L’artiste disparu.e que tu aurais aimé connaître ?

Agnès Martin. Elle a dit cette phrase admirable : « Je peins pour les personnes capables de s’asseoir sur un rocher et de contempler la beauté d’un lever ou d’un coucher de soleil ». C’est comme cela qu’on peut entrer dans son travail.

Un.e artiste d’aujourd’hui que tu aimerais rencontrer ?

Agnès Thurnauer que j’ai croisée sans jamais avoir pris le temps d’échanger (rires car le premier « Close-Up » lui était consacré).

HCYS ?, 2005 (How Can You Sleep ?) Installation Permanente à Metz Photo : Rémi Villaggi © ADAGP

Ton musée préféré ?

Il y en a tant. Un musée que je n’aime pas du tout, c’est le quai Branly car il est très chargé. Et je ressens la charge de ces pièces de rituels. Ce sont des pièces religieuses ou chamaniques qui devraient rester dans leurs lieux d’origine. De même que les momies ne devraient pas se retrouver dans un musée, je le ressens comme une violation de sépultures, un manque de respect.

L’œuvre que tu aimerais posséder ?

« Shiva Nataraja», le Shiva dansant sur un personnage, et le personnage c’est l’ego ! C’est un Chola du Xe siècle qui se trouve au Smithsonian Museum de Washington.

Es-tu collectionneuse ?

Pas du tout. Quand j’avais 6/7 ans, j’avais acheté une peinture de 3 petits chatons, qui représentait le summum de la beauté à mes yeux, mais ma mère a décrété qu’elle ne voulait pas de cette horreur et l’a jetée à la poubelle. C’était violent mais du coup j’ai été projetée dans l’art « sérieux » (rires).

La musique qui t’émeut le plus ?

J’adore la musique indienne, les râgas, surtout la musique carnatique, puis le klezmer avec David Krakauer qui a fait une performance pendant ma rétrospective au Centre Pompidou Metz. Maintenant, j’écoute beaucoup de musique yiddish, des chants de partisans. La musique joue un grand rôle dans mon travail, les titres de mes œuvres viennent des titres que j’écoute en boucle. Les écritures sont des citations d’Opéra … Je fais des performances musicales.

Black Continent, IDEA, 1990 © Tania Mouraud

Quel.le auteur.e a pu inspirer ton œuvre ?

Jeune, c’était Wittgenstein. Charles Reznikoff : j’ai beaucoup travaillé avec ses phrases. Maintenant, c’est Abraham Sutzkever, un des plus grands poètes de ce siècle. J’ai besoin d’une émotion dans la littérature pour m’accompagner dans mon cheminement plastique.

Quel événement t’a marqué ces derniers temps ?

Black Lives Matter. À Metz, j’ai fait une intervention avec « I Can’t Breathe ».

Quelle utopie, quel espoir pour demain ?

Une utopie matriarcale avec plus de respect. Un monde de l’amour avec plus d’humanité pour l’Autre avec un A majuscule.


Tania Mouraud est représentée par la galerie Ceysson & Bénétière à Paris, New York, Genève, Luxembourg et Saint-Étienne, et par la galerie Claire Gastaud à Clermont-Ferrand.