Thérapie de groupe (Manu Larcenet) : retour à l’amer

L’album de l’année 2020 (voire de la décennie qui s’ouvre) est signé Manu Larcenet, il compte 56 pages avec plein de jolies couleurs, une couverture magnifique avec un titre en 3D au-dessus d’un auteur de BD à gros nez assailli par les affres de la création, il est drôle, tendre, terrible et d’une ironie désespérée. Il s’appelle Thérapie de groupe (L’étoile qui danse).

Pour faire court et justifier une telle prise de position radicale, disons que Manu Larcenet a convoqué ses démons et ses doutes, les muses, la peinture rupestre, Raffaello et Cézanne, son art et les affres de la création, femme, enfants, le boucher du village et de nombreuses références à ses œuvres passées. Mais pourquoi dès lors affirmer que Thérapie de groupe est un très grand livre avec un matériau si disparate et une pensée annoncée comme chaotique (mais censée accoucher d’une étoile nietzschéenne qui danse) ? Parce que Manu Larcenet est un très grand artiste et que si ce nouvel album est dense, désabusé et drôle, il concentre autant qu’il explore toute la palette de l’homme et la psyché du dessinateur et réciproquement.

On se demandait où le dessinateur du Retour à la terre, du Rapport de Brodeck, auteur de Blast, de Microcosmes et de tant d’autres fantaisies graphiques d’importance (seul ou avec ses complices Jean-Yves Ferri ou Yan Lindingre) allait chercher son inspiration pour ébaubir régulièrement et à ce point les lecteurs par tant de créativité et de maîtrise. Thérapie de groupe répond (en partie) à cette question cruciale avec un sens de l’autodérision qui le dispute à une sensibilité paroxystique : en lui-même, dans le quotidien, dans le dérisoire et dans le grave, dans les obsessions et la quête constante d’un absolu. Manu Larcenet pense, dort, rêve, mange bande dessinée. Ses interrogations d’auteur et dessinateur ? Il en fait le texte et le sous-texte de son œuvre. Et si l’angoisse de la planche immaculée est le fil conducteur de Thérapie de groupe, le questionnement sur l’art difficile et le monde de la bande dessinée tout entier est également à la fois le cœur, la cause et la conséquence des aventures de Manu au pays des anxiolytiques (en alternance avec les échappées dans les bois ou la nuit).

On pourrait (mais ce n’est pas obligatoire) mettre en miroir Thérapie de groupe et Le Combat ordinaire pour le monologue intime et les questions existentielles  du personnage principal (Marco dans l’un, Manu dans l’autre). On pourrait avancer (mais ce n’est pas certain) que Thérapie de groupe est l’envers du décor comique et l’autre versant du Retour à la terre, comme un retour à l’amer (pour justifier le calembour qui sert de titre à cet article). On aimera en revanche catégoriquement la manière qu’a l’auteur de se réapproprier sa vie fictionnalisée (ou non) pour expliquer et revisiter ce qui le nourrit et l’anime.

 

Mais surtout, en creux, il faut voir dans Thérapie de groupe un hymne à la bande dessinée, dans lequel Larcenet se montre féroce envers un certain minimalisme à la mode, ou une mangaïsation du 9ème art plutôt commode. Le foisonnement de couleurs psychédéliques, le trait précis et inspiré (par les maîtres de Vinci, Cézanne, Raffaello), Larcenet refuse la facilité et se réinvente sans cesse. Tel un Dr Frankenstein qui serait sa propre créature, il expérimente, et essaie encore, il reproduit, réutilise – on reconnaîtra les en-têtes de chapitres sortis tout droit de Tatoo Flash (aux excellentes éditions Les Rêveurs ) –, et reconstruit son passé pour repartir plus ou moins sereinement sur les chemins de la création.

En tirant de son désarroi une substantifique et bouleversante moelle, à la fois lucide et désemparé, Larcenet se livre comme jamais. La solitude et les angoisses sont les moteurs et la malédiction du créateur.

Manu Larcenet, Thérapie de groupe, 56 p., couleur, Dargaud, 15 € — Découvrez les premières planches

Crédits images : Manu Larcenet – Dargaud 2020