Kafka (Journaux) : première traduction intégrale par Robert Kahn

Je me souviens avoir trouvé dans une de ces boîtes tenues par les bouquinistes des quais de Seine un livre au papier jauni et à la couverture partiellement arrachée, aux cahiers parfois décousus et au dos illisible brûlé par la lumière : le Journal intime de Franz Kafka, traduit et introduit par Pierre Klossowski (Grasset, 1945).
Ce Journal intime était suivi par des Notes choisies dans d’autres journaux – quelques brefs cahiers intitulés par le traducteur : Esquisse d’une autobiographie (“Tout homme est particulier et, en vertu de sa particularité, il est appelé à agir, pourvu qu’il prenne goût à sa particularité. À l’école comme à la maison, autant que j’en ai eu l’expérience, on travaillait à effacer la particularité.”), Considérations sur le péché, la souffrance, l’espérance et la vraie voie (“La vraie voie passe sur une corde tendue non dans l’espace, mais à ras du sol. Elle semble plutôt destinée à faire trébucher qu’à être parcourue.”), et Méditations (“C’est là la vieille farce : nous tenons le monde et nous nous plaignons qu’il nous tienne.”).

Deux textes de Klossowski précédaient ces “fragments choisis” des Journaux de Kafka. Dans le premier, l’auteur des Lois de l’hospitalité affirmait que “Le Journal de Kafka est tout d’abord le journal d’un malade qui désire la guérison. Non pas un malade qui se confond peu à peu avec sa maladie comme Nietzsche, à la fois lucide et délirant ; Kafka n’admet pas la tragédie comme solution. Mais il veut la santé pour le plein épanouissement des ressources qu’il devine en lui.”

Puis (un peu plus loin) : “Toute l’œuvre de Kafka respire l’attente du royaume messianique. Pour lui, la guérison, mais aussi la jouissance justifiée de la santé coïncideront avec l’avènement du Royaume et comme le Royaume n’est encore venu pour personne, nul ne saurait surestimer ce qui échappe encore à tous : alors la santé sera sainteté.”

Et enfin (encore un peu plus loin) : “Or tant que sainteté et santé se trouvent séparées, le cafard règne, la folie est possible, l’ennui est maître, la lucidité donne dans le désespoir.” Le second texte de Klossowski s’achevait par ces mots de Kafka : “Notre art, c’est d’être aveuglé par la vérité : la lumière sur le visage grimaçant qui recule, cela seul est vrai et rien d’autre.” Cette traduction d’une édition partielle des Journaux de Kafka a quelques trois cent vingt pages (deux cent soixante, hors introduction). On était alors loin du compte, mais le jour où je l’avais sorti de ce fouillis de papier où il était noyé, je ne le savais pas.

En 1982, le Journal de Kafka a été repris par Le Livre de poche biblio dans la traduction (jusqu’à aujourd’hui la plus fameuse) de Marthe Robert : six cent quatre-vingts pages bien plus denses que celles de l’édition Grasset, soit une augmentation considérable de signes, proposée à prix léger. La première édition de ce Journal (au singulier) non présenté, cette fois, comme étant “intime” avait paru en 1954, toujours chez Grasset. Dans son introduction, Marthe Robert parlait d’“édition définitive”, mise en forme par Max Brod, l’ami sans qui tout aurait été détruit (on connaît la légende, mille fois imprimée : une des œuvres les plus accomplies du XXe siècle, quoique composée de fragments – romans compris –, a failli disparaître dans un grand feu de cheminée), qui en postface de cet ouvrage reconnaissait qu’il avait “pratiqué quelques coupures : des phrases isolées qui paraissaient dépourvues de signification parce que trop fragmentaires”, des répétitions et quelques critiques trop vives ayant trait à des personnes encore vivantes (à l’exception de lui-même – disait-il) ayant été éliminées çà et là. Il nous indiquait aussi que “la totalité du Journal se présente sous forme de treize cahiers de format in-quarto”, numérotés pour les cinq premiers par Kafka lui-même (mais le deuxième ne porte pas de numéro).

Depuis 1954, il y a donc entre 65 et 66 ans, cette version de Marthe Robert (qui a conduit aussi sec la tentative pourtant méritoire de Klossowski aux oubliettes) fait office de “bible” pour les aficionados du maître pragois (comme ce fut le cas  assez longtemps pour les traductions d’Alexandre Vialatte, jadis portées aux nues, mais aujourd’hui volontiers jetées aux orties, depuis l’émergence de nouvelles versions françaises, une fois l’œuvre de Kafka tombée dans le domaine public, et ce, dès les toutes premières, signées Georges-Arthur Goldschmidt et Bernard Lortholary – excusez du peu).

“Ce journal vibrant, traversé de bout en bout par la souffrance, par les plaintes et les doutes, par l’humour aussi, n’est pas un document d’époque : on y chercherait en vain les anecdotes, les jugements sur les contemporains, les peintures de mœurs ou de milieux qui donnent du piquant aux mémoires et les relèguent en même temps dans un passé inoffensif. Le Journal de Kafka n’appartient pas à la petite histoire ; il nous restitue moins un passé qu’un présent. Un présent engagé dans une partie qui n’en finit pas et dont l’enjeu est de la plus extrême gravité. Et s’il fallait définir ces treize cahiers dont Kafka s’étonne parfois d’attendre une espèce de salut, on pourrait leur faire légitimement porter le titre de Description d’un combat qu’il a donné à l’une de ses premières nouvelles et qui, en fait, s’applique à toute son œuvre” écrit Marthe Robert dans son introduction, avant de citer Kafka lui-même : “ Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde”, notant à quel point cette “injonction apparemment paradoxale a été prise au sérieux.” Et elle ajoute que “comme tout poète, il se sent différent du commun des hommes et, de ce fait, contraint d’affirmer ce qu’il appelle sa singularité”, reprenant là ce que Pierre Klossowski avait déjà mis en perspective à travers son propre choix, tirant les Journaux du côté de “l’intime”. “Il affirme catégoriquement ce qui fait de lui un homme à part, irrémédiablement isolé.”

On se souvient de pages de Maurice Blanchot si éclairantes : “Le Journal intime de Kafka est fait non seulement de notes datées qui se rapportent à sa vie, de descriptions de choses qu’il a vues, de gens qu’il a rencontrés, mais d’un grand nombre d’ébauches de récits, dont les unes ont quelques pages, la plupart quelques lignes, toutes inachevées, quoique souvent déjà formées, et, ce qui est le plus frappant, presque aucune ne se rapporte à l’autre, n’est la reprise d’un thème déjà mis en œuvre, pas plus qu’elle n’a de rapport ouvert avec les événements journaliers. Nous sentons bien que ces fragments « s’articulent », comme le dit Marthe Robert, « entre les faits vécus et l’art », entre Kafka qui vit et Kafka qui écrit.” Nombre de notations, d’ébauches de fictions, de réflexions, ont trait au combat contre la fatigue, à l’endormissement, à l’attente du sommeil, au rêve et ce qu’il est possible d’en retenir. Précision de la formulation, toujours vérifiée, démontrant une exigence, non seulement de la pensée, mais aussi de la relation au corps, de la circulation des fluides (25 mai 1912. “Rythme faible, peu de sang.”)

De la traduction de Marthe Robert, Robert Kahn dit qu’“elle est élégante, fluide, généralement bien informée du contexte.” Ce dernier est l’auteur de nouvelles traductions de Kafka publiées depuis janvier 2015 par les éditions Nous, à Caen. Journaux en est le troisième volume après À Milena et Derniers cahiers. Lettres à Milena avait été publié en version française par Gallimard en 1956 dans une traduction d’Alexandre Vialatte, relativement fautive comme on ne le sait que trop, mais qui avait donné aux lecteurs de quoi trouver provisoirement pitance, tant ces lettres s’avéraient essentielles, bien au-delà de leur contenu biographique, permettant d’explorer au plus près ce qui agitait Kafka, le temps de cette liaison passionnée, même si faite de “traces de l’amour de loin” (puisqu’ils ne se sont en réalité vus qu’une seule fois avant de débuter leur correspondance).

À Milena, contrairement à la version de 56, apporte des dates précises aux lettres. Ainsi peut-on y lire, à la date du 22 septembre 1920, mercredi, que l’“on doit supporter l’imperfection quand on est seul, et ce à chaque instant, l’imperfection à deux on n’est pas obligé de la supporter. N’a-t-on pas des yeux pour pouvoir se les arracher, et aussi un cœur pour faire de même ? (…) L’amour, c’est que tu es le couteau avec lequel je fouille en moi” (traduction Robert Kahn). Les cent quarante-neuf lettres de l’auteur du Château – celles en retour de leur destinataire ayant disparu – forment un des ensembles les plus sidérants de la littérature épistolaire (et le traducteur de noter que l’absence des lettres de Milena n’en fait pas pour autant un monologue, tant on peut en deviner le contenu). Cette publication de 2015, rétablissant l’exigence d’une “langue sèche, précise, rythmée, évitant soigneusement de « faire du style »” (ce que Kahn reproche à Vialatte – et non à Marthe Robert), a fait date. Corrigeant les erreurs du premier rassembleur de ces lettres (Willy Haas, en 1952), À Milena se laisse dévorer, avec plus de passion que jamais, cette suite de vives missives (comme dirait Butor) sonnant comme une pluie d’éclairs dans une nuit d’attente sans fin : neuf mois de correspondance frénétique s’achevant par (Prague, 2 décembre 1920, jeudi :) “Je ne peux expliquer ni à toi ni à personne comment c’est à l’intérieur de moi. Comment pourrais-je rendre compréhensible ce pourquoi il en est ainsi ; je ne peux même pas le faire comprendre à moi-même. Mais ce n’est pas non plus l’essentiel, l’essentiel est clair : il est impossible de vivre humainement auprès de moi ; tu le vois bien, et tu ne veux pas encore le croire ?” Un peu plus tard, les échanges, cette fois sporadiques, reprendront. Dans l’hiver 1923, Kafka écrit à Milena : “Mais le pire en ce moment – même si moi je ne m’y serais pas attendu – est que je ne peux pas écrire ces lettres, même pas ces lettres si importantes. Le maléfice de l’écriture des lettres commence et détruit toujours plus mes nuits, qui d’ailleurs se détruisent d’elles-mêmes. Je dois arrêter, je ne peux plus écrire. Ah votre insomnie est différente de la mienne. S’il vous plaît ne plus écrire.”

L’épais volume de près de 850 pages qui vient d’être publié par Nous – Kafka, Journaux – s’ouvre, à son tour, par une note du traducteur où Robert Kahn justifie son travail tout en rendant hommage à Marthe Robert. Il y a tout d’abord la nécessité de rétablir ce que Max Brod avait censuré, notamment certains passages alors jugés “obscènes”. Ensuite, le fait que Marthe Robert avait établi en partie sa traduction à partir d’une version en langue anglaise, “plus complète que l’édition originale en allemand”. Et enfin, le désir de rétablir la chronologie, mise à mal par Brod. Quoi qu’il en soit, comme Robert Kahn le note très justement, “les grands livres devraient être retraduits à chaque nouvelle génération”, ne serait-ce que pour s’accorder avec l’avancée des recherches à leur sujet ainsi qu’aux changements de “perspective sur le monde et le langage”. Cette note du traducteur s’achève par une brève (et on ne peut plus claire) déclaration au sujet de cette nouvelle et première traduction intégrale : “Elle tente de rester la plus proche possible du texte original, en préservant les litotes, la syntaxe, et en « laissant résonner dans la langue d’arrivée l’écho de l’original » (pour paraphraser Walter Benjamin)”.

On pourrait s’amuser à comparer une version française à l’autre : “Les spectateurs se figent quand le train passe” (Marthe Robert) / “Les spectateurs se figent quand le train passe devant eux” (Robert Kahn) ; ou bien (trois lignes plus loin) : « Sa gravité me tue. La tête dans le faux col, les cheveux disposés dans un ordre invariable sur le crâne, les muscles tendus à leur place au bas des joues… » (M.R.) / « Son sérieux me tue. La tête enfoncée dans le faux-col, les cheveux lissés en ordre autour du crâne, les muscles des joues serrés en bas à leur place » (R.K.) ; et noter (p. 19, version R.K.) le rétablissement du premier fragment censuré : “Je passai près du bordel comme si c’était la maison d’une bien-aimée.” Puis refermer le livre, avant de le rouvrir au hasard ; en recopier quelques lignes. S’apercevoir que toutes mériteraient d’être citées, même celles qui sembleraient peu signifiantes : les plus banales (on découvrirait alors à quel point ces Journaux ont pu influencer les Carnets de Peter Handke, notamment du fait de cette recherche de simplicité dans la formulation, avec un sens de l’étrangeté de ce qui est le plus commun : “L’homme aux bottes à revers sous la pluie” – cinquième cahier, mars 1912 ; “Le vieux célibataire avec sa barbe taillée autrement” – neuvième cahier, juin 1914).

Il arrive que, d’une traduction à l’autre, on tombe sur des différences de formulation nettement plus remarquables : “Désir ardent du pays ? Ce n’est point sûr. Le pays fait vibrer le désir, l’infini désir” (M.R.) / “La nostalgie du pays ? Ce n’est pas certain. Le pays déclenche la nostalgie, l’infinie” (R.K., p.769). Il serait tentant de succomber au plaisir de recopier le plus possible de fragments de ces Cahiers si riches, oubliant le temps qui passe, accumulant les montages, en rendant ainsi la lecture plus active – mais il va bien falloir s’arrêter, d’autant plus qu’on l’aura compris : même si l’on possède tout ce qui a été (et est parfois encore) trouvable des écrits de Franz Kafka en langue française, cette “première traduction intégrale” des Journaux s’avère plus qu’indispensable, ne serait-ce parce qu’elle incite à la relecture de ce que nous croyons si bien connaître, alors qu’il n’en était rien. Difficile cependant de s’arrêter quand on tombe sur : “Ma vie est l’hésitation avant la naissance.” Ou cette phrase ô combien fameuse : “Étrange, mystérieuse consolation donnée par la littérature, dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers, acte-observation” (M.R.) / “Consolation de l’écriture : étrange mystérieuse, peut-être dangereuse, peut-être libératrice : le bond hors de la file meurtrière, acte-observation” (R.K., p.778).

Balade labyrinthique, explorant, par battement, les versions, jusqu’à oublier ce que nous avions si imparfaitement mémorisé, nous trouvant de plus en plus chez nous dans cette dernière – tout en cultivant le regret d’avoir été si paresseux, si dilettante, au lycée, pendant les cours d’allemand…

Franz Kafka, Journaux, traduit de l’allemand par Robert Kahn, éditions Nous, janvier 2020, 840 p., 35 €