« commerce avec des fantômes » : Franz Kafka, Lettres à Milena

Rien de plus fascinant, peut-être, que la correspondance d’un écrivain, ce « commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre », écrivait Kafka. Ce type de lecture procure un plaisir particulier, certes intellectuel (découvrir obliquement une œuvre) mais aussi interdit (entrer dans l’intime).

Kafka rencontre la « vraiment fabuleusement belle » Milena Jesenská (1896-1944) en septembre 1919, au café Arco de Prague ; elle a pour projet de traduire Der Heizer (Le Chauffeur) en tchèque. Elle est d’abord pour l’écrivain une silhouette fugitive et fantomatique : « Es fällt mir ein, dass ich mich an Ihr Gesicht eingentlich in keiner bestimmten Einzelheit erinnern kann… », « Je me rends compte que je ne parviens à me souvenir d’aucun détail précis de votre visage. La façon dont vous êtes sortie du café en passant entre les tables, votre silhouette, votre vêtement, cela je le vois encore » (Merano, probablement fin avril 1920, À Milena, p. 21).

Même s’ils ne se sont pas encore revus, elle entre peu à peu dans le quotidien de l’écrivain : « Chère Madame Milena, la journée est si courte, elle s’est passée en votre compagnie et sinon avec seulement quelques autres petites choses et la voilà finie. Il ne reste qu’à peine une petite parcelle de temps pour écrire à la vraie Milena, car la Milena encore plus vraie était là toute la journée dans la chambre, sur le balcon, dans les nuages. » (Merano, probablement le 25 mai 1920, p. 33). Kafka se dit en manque d’elle, soit de ses lettres : « Qu’en pensez-vous ? Puis-je recevoir encore une lettre d’ici dimanche ? Ce serait bien possible. Mais cette soif de lettres est insensée. Est-ce qu’une seule suffit pas, un savoir ne suffit-il pas ? Bien sûr cela suffit et pourtant on se penche loin en arrière et on boit les lettres et tout ce qu’on sait c’est qu’on veut continuer à boire. Expliquez cela, Milena, Madame le professeur ! ». (p. 43)

Milena a 24 ans, « elle est un feu vivant comme je n’en ai encore jamais vu », confiera Kafka à Max Brod, et il l’écrit aussi à la jeune femme : « lorsque je veux lever les yeux jusqu’à votre visage, le feu flambe au fil de la lettre — quelle histoire ! et je ne vois plus que du feu ». Quelques lettres plus tard une forme de déclaration passera par la même métaphore de l’embrasement : « Milena (quel nom riche, lourd, presque si plein qu’on peut à peine le soulever et il ne m’a pas beaucoup plu au début, il paraissait un Grec ou un Romain égaré en Bohème, violenté en tchèque, trompé par l’accentuation et pourtant merveilleux sous la couleur et la figure d’une femme que l’on emporte dans ses bras hors du monde, hors du feu) » (13 juin 1920, p. 67).

« L’éclat de vos yeux anéantit la douleur du monde » (10 juin 1920)

Milena le fascine et l’aimante, elle porte en elle les éléments en apparence contradictoires du feu et de l’eau : « elle est comme la mer, forte comme la mer avec ses masses d’eau et pourtant déferlant de toute sa force dans le malentendu, quand la lune morte et si lointaine le veut ». (p. 53) ; elle est « la pluie sur <sa> tête en feu » (p. 67).
Elle hante son quotidien comme le montrent les Journaux : elle y apparaît bien après la fin de leur passion épistolaire. Ce sont les deux mentions sous l’initiale M. du 15 octobre 1921 : « Oui, je pourrais écrire sur M., mais (…) je n’ai pas plus besoin de me rendre conscient de telles choses de façon exhaustive, comme ce fut autrefois le cas, de ce point de vue je ne suis plus aussi oublieux qu’autrefois, je suis une mémoire devenue vivante, d’où aussi l’insomnie » (p. 739) ; Kafka note encore dans ses cahiers le 2 décembre 1921 : « Toujours M., ou peut-être pas M., mais un principe, une lumière dans l’obscurité. » (p. 761) ; ou « Si M. venait soudain ici, ce serait terrible. (…) je serais précipité dans un monde dans lequel je ne peux pas vivre » (p. 782). Sans doute Milena fut-elle la « seule passion » de l’écrivain, comme l’écrit Saul Friedländer dans son Kafka, poète de la honte, l’espoir d’une vie possible avec une femme qui comprenait non seulement son œuvre mais partageait sa « peur » fondamentale, existentielle, un futur immédiatement battu en brèche dès que tout commence à devenir possible. « Sa seule passion », assène Friedländer, sans doute est-ce plus complexe, « une grande passion » note Max Brod dans son Journal, le 5 juillet 1920.

Quand la correspondance commence en 1920, Milena et Kafka ne se sont encore vus qu’une fois. Les premiers échanges sont courtois, banalement centrés sur les traductions en tchèque de la jeune femme ou sa santé. Peu à peu le ton change, le besoin d’écrire comme de lire s’installe, une souffrance qui nourrit le feu.
Tout les sépare : elle n’est pas juive, elle est mariée (« mal mariée », écrit Friedländer, à Ernst Pollack), Kafka est plus âgé, malade et encore fiancé avec Julie Wohryzek. Pourtant l’écrivain passe très vite du « Chère Madame Milena » à « Milena » puis « Toi », dans le vertige de ce tu qu’elle a osé dans une lettre et qu’il réclame — « Je sors encore une fois la lettre de l’enveloppe, ici il y a encore un peu de place : S’il te plait dis-moi de nouveau une fois encore — pas toujours, je ne veux pas du tout cela — dis-moi une fois Tu » (p. 63).
Ainsi se tisse une relation contrariée, folle, qui emporte Kafka loin de ses certitudes et peurs, « chaque lettre est différente, presque chacune s’effraie de la précédente et encore plus de la réponse » (10 juin 1920, p. 56). Il n’avait pas prévu cette « bifurcation », il est « à genoux ». Elle l’obsède — « J’ai vu aujourd’hui un plan de Vienne, pendant un moment il m’a paru incompréhensible que l’on ait pu construire une si grande ville, alors que toi tu n’as besoin que d’une chambre » (p. 81).

Robert Kahn le précise dans l’introduction à sa nouvelle traduction À Milena : 149 lettres et cartes postales ont été envoyées par Kafka, 140 en 10 mois (mars à décembre 1920). Kafka voudrait rester dans cette idéale présence/absence, si pleine, de l’échange épistolaire : « Et ce serait un mensonge si je disais que vous me manquez, c’est le plus complet et le plus douloureux enchantement, vous êtes là, exactement comme moi et plus forte ; là où je suis vous y êtes comme moi et plus forte » (p. 49).

Pourrait-il s’abandonner à Milena, surmonter les « deux adversaires » qu’il évoque dans le journal en 1920 ? « le premier le contraint par derrière depuis l’origine, le second lui barre le chemin en avant. Il combat les deux. En fait le premier le soutient dans son combat avec le second, car il veut le pousser en avant et de la même manière le second le soutient dans le combat avec le premier, car il le pousse en arrière ». Et comme toujours chez Kafka, la disjonction ne suffit pas, un tiers intervient (lui-même) qui rend l’ensemble inextricable : « de fait il n’y a pas là que les 2 adversaires, mais aussi lui-même et qui donc connaît ses intentions ? » (Journaux, p. 739) D’ailleurs ce « il » est-il même Kafka puisque le journal mêle réflexions personnels et amorces de textes de fiction ?

Kafka est celui qui pousse Milena à quitter son mari infidèle et qui la fait souffrir, il voudrait qu’elle le rejoigne, à Merano où il tente de soigner ses poumons ou même à Prague mais dès que Milena semble se laisser convaincre puis insiste pour le voir, il recule. Il l’écrira à Max Brod, mi-avril 1921, « Tant (…) que ce n’était encore qu’une menace lointaine ou peut-être même pas tellement lointaine », il se sent bien ; « mais dès qu’il se produisait le moindre incident, tout mon édifice s’écroulait ». Il « ne m’est possible d’aimer que si je peux placer mon objet tellement haut au-dessus de moi qu’il me devient inaccessible ».

Milena force Kafka à la voir, lui préfèrerait la distance, il temporise (« demain j’écris à nouveau et j’expliquerai pourquoi, autant que je puisse répondre de moi-même, je ne viendrai pas à Vienne, et pourquoi je ne me tranquilliserai pas avant que vous ne vous disiez : il a raison », À Milena, p. 39) ; il explique qu’il ne supporterait pas « la tension mentale », que sa maladie physique n’est qu’une matérialisation de sa maladie mentale, il ne veut pas « étaler » devant elle « la longue histoire avec ses véritables forêts de détails ». Il se décide à venir puis écrit le contraire, parfois dans deux phrases qui se suivent voire deux segments de la même — « mon monde s’effondre, mon monde s’édifie ». Il lui redit ses peurs et angoisses, cet impossible contre lequel toujours il butte. Il finit par rêver leurs retrouvailles, manière d’apprivoiser la terreur.

Milena Jesenská dans les années 1920

Enfin ils passent quatre jours ensemble à Vienne, du 29 juin au 4 juillet 1920. Le 4 juillet 1920, déjà, il écrit  : « Aujourd’hui, Milena, Milena, Milena — je ne peux plus rien écrire d’autre. (…) Milena ! (parlé dans ton oreille gauche, pendant que tu es couchée là (…) et pendant que tu te tournes lentement et sans le savoir de droite à gauche vers ma bouche. (…) Je t’envoie la lettre, comme si je pouvais grâce à elle obtenir que tu sois particulièrement serrée contre moi. (…) Je ne peux en quelque sorte rien t’écrire d’autre que ce qui nous concerne directement et nous seuls dans ce tumulte du monde. (…) Ou bien le monde est si minuscule où bien nous si gigantesques, en tout cas nous le remplissons complètement » (p. 86, 87 et 97).

Ces quatre jours, Kafka les commente longuement dans les lettres suivantes. Il déploie quatre journées au lieu de tenter de la revoir.Il écrira à Brod, en avril 1921, qu’en « fait de bonheur, il n’y a eu que les bribes de ces quatre jours qui ont été arrachées à la nuit et déjà mises sous clé dans l’armoire, littéralement à l’abri de toute attaque ». Milena accepte mal la distance entre eux, lui retarde ou refuse, promet et se rétracte, lui demande de comprendre, invoque sa maladie, son travail, son impuissance à dominer ses démons, sa peur. Il aime l’attente des lettres, le plaisir de leur lecture, écrire et lire est pour lui être « allongé sur la lettre comme autrefois à côté <d’elle> dans la forêt ».

Il se rétracte, s’efface, jusque dans le lapsus d’une lettre du 30 juillet 1920 : « Tu veux toujours savoir si (je) t’aime, mais c’est quand même une question difficile, à laquelle on ne peut répondre par lettre. (…) Si nous nous voyons bientôt je te le dirai très certainement (si ma voix ne te trahit pas) » (p. 155). La voix écrite l’a déjà trahi, le je se refuse obstinément à tout engagement, le ich a été oublié, n’a pu être écrit, il est béance. Le je ne s’engage pas. Il le notera d’ailleurs dans son journal, comme une vérité d’ordre général, le 12 février 1922 : « il est incorrect de dire que j’ai fait l’expérience des mots « je t’aime », je n’ai fait l’expérience que du silence de l’attente, qui aurait dû être interrompu par mon « Je t’aime », je n’ai fait l’expérience que de cela, et de rien d’autre » (Journaux, p. 790).

Franz et Milena se reverront à Gmünd à la frontière autrichienne, quelques heures, du 14 au 15 août 1920. C’est un échec. « Ce jour-là nous nous sommes parlé et nous nous sommes écoutés, souvent et longtemps, comme des étrangers. » (p. 211) Kafka l’écrivait dès le début (12 juin 1920), « ces allers et venues de lettres doivent cesser, Milena, elles nous rendent fous, on ne sait pas ce qu’on a écrit, ni à quoi on répond, et de toute façon on tremble. Je ne peux tout de même pas garder un ouragan dans ma chambre ! Oui, ces lettres sont la source de l’impuissance à sortir de ces lettres mêmes ».

Kafka s’éloigne, condamnant Milena à ce qu’elle nommera, dans une lettre à Max Brod, le « mal d’absence ». Kafka, lui, écrit : « Pourquoi Milena parles-tu de l’avenir commun, qui ne sera jamais, ou bien est-ce pour cela que tu en parles ? (…) Il y a peu de certitudes, mais l’une d’elles est que nous ne vivrons jamais ensemble, dans le même logement, corps contre corps, à la même table, jamais, même pas dans la même ville » (p. 256). « Je ne peux t’expliquer ni à toi ni à personne comment c’est à l’intérieur de moi. Comment pourrais-je rendre compréhensible ce pourquoi il en est ainsi ; je ne peux même pas me le faire comprendre à moi-même. Mais ce n’est pas non plus l’essentiel, l’essentiel est clair ; il est impossible de vivre humainement auprès de moi ; tu le vois bien, et tu ne veux pas encore le croire ? » (p. 278). Pourtant il l’évoquera encore dans son journal, écrit son initiale et son prénom entier, note des rêves anxieux — et un « effrayant à cause d’une lettre de M. dans mon portefeuille », p. 800 — bien après la fin des échanges épistolaires qui furent sinon le seul mode du moins le seul nom de leur liaison.

Dessin signé Kafka

Les deux dernières lettres de Kafka ne sont plus postées de Prague mais de Berlin, durant la deuxième quinzaine de novembre et 25 décembre 1923. Elles annoncent à Milena — à laquelle il s’adresse de nouveau sous la forme d’un « Chère Madame Milena » — qu’il a trouvé « à Müritz une aide improbable en son genre » : Dora Diamant, une Berlinoise de 19 ans qui sut enfin lui apporter l’apaisement et l’accompagna jusqu’à sa mort, l’année suivante le 3 juin 1924.

Dans le Narodni Listy, le 6 juin 1924, Milena publie un hommage funèbre, reproduit en toute fin du volume des lettres À Milena : « Il était timide, craintif, doux et bon, mais les livres qu’il a écrits sont cruels et douloureux. Il voyait le monde comme peuplé de démons invisibles qui déchirent et détruisent l’homme sans défense. Il était trop clairvoyant, trop sage pour pouvoir vivre, trop faible pour combattre, faible comme le sont les êtres nobles et beaux, qui ne savent pas accepter le combat avec leur peur de l’incompréhension, de la méchanceté, du mensonge intellectuel, car ils connaissent à l’avance leur impuissance et savent qu’ils couvrent de honte par leur défaite les vainqueurs. (…) Il a écrit les livres les plus importants de la jeune littérature allemande (…). Ils sont remplis de la sèche moquerie et de la sensibilité d’un être humain qui voyait le monde avec une telle lucidité qu’il n’a pas pu le supporter et qu’il devait mourir, parce qu’il ne voulait pas faire, comme les autres, de compromis (…) Tous ses livres décrivent l’horreur d’une incompréhension énigmatique, d’une innocente culpabilité entre les humains. Il était un artiste et un homme d’une conscience si fine qu’il entendait même quand d’autres, sourds, se croyaient en toute sécurité ».

Après des années à Vienne, Milena reviendra vivre à Prague. Elle y poursuit son activité de traductrice et de journaliste, dénonce la montée du nazisme, entre en résistance. Dès 1919, décrivant un rêve, elle écrivait : « Quelque part lorsque la planète tout entière a été frappée par la guerre, d’interminables trains quittaient la gare l’un après l’autre… le monde se transformait en un réseau de voies ferrées emportant des êtres affolés, des êtres qui avaient perdu leur maison et leur patrie. Enfin, les trains s’arrêtèrent au bord du vide. Contrôle ! tout le monde descend ! hurla un préposé… Un douanier s’approcha de moi. Je regardais son papier déplié. Je lus, écrit en vingt langues différentes : Condamnés à mort ». Déportée, elle meurt à Ravensbrück le 17 mai 1944, elle avait 47 ans.

Dessin signé Kafka

« L’amour c’est que tu es le couteau avec lequel je fouille en moi » (22 septembre 1920)

L’amour de Kafka pour Milena s’est nourri du manque et de l’absence — c’est la réception même du lecteur d’aujourd’hui puisque les lettres de la jeune femme ont disparu. L’écrivain construit sur ce vide et sa souffrance un espace aux dimensions mêmes du monde — « Ou bien le monde est si minuscule où bien nous si gigantesques, en tout cas nous le remplissons complètement » — un temps du moins, puisque toute plénitude est impossible à Kafka, qu’il se l’est toujours refusée, et que, comme il l’écrit en mars 1922, après le couperet d’un « je hais les lettres » :

« (…) écrire des lettres, cela signifie se dénuder devant les fantômes, ce qu’ils attendent avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, mais les fantômes les boivent  sur le chemin jusqu’à la dernière goutte. Grâce à cette riche nourriture ils se multiplient incroyablement » .

Franz Kafka, À Milena, trad. de l’allemand et introduction par Robert Kahn, éditions Nous, janvier 2015, 18 €

Franz Kafka, Journaux, traduit de l’allemand par Robert Kahn, éditions Nous, janvier 2020, 840 p., 35 €