Years and Years : demain est un autre aujourd’hui

Years and Years

Russel T. Davies a-t-il capturé l’essence de 2019 pour en faire le matériau d’une série fascinante, violente et d’une effrayante acuité ? A la fois drame familial, série d’anticipation, contre-utopie, après un pilote époustouflant d’intelligence et d’intensité dramatique et avant sa conclusion le 18 juin prochain, Years and Years s’affirme comme le TV drama à même de prétendre au titre de meilleure série de l’année. 

En 2019, tandis que Rosie Lyons vient de donner naissance à son deuxième enfant, son frère Daniel se demande dans quel monde le petit Lincoln va grandir. Il faut dire que Daniel a quelques raisons de s’inquiéter si l’on regarde objectivement l’état de la planète en cette fin de décennie : terrorisme sans frontière, montée des nationalismes, repli identitaire, recul des libertés, dérèglement climatique, migrants économiques et politiques, crises financières…

« Avoir un enfant dans ce monde ? Non, vraiment… ça allait encore avant 2008. Avant, on se fichait de la politique. Maintenant, tout me fait peur. Par où commencer ? Oublions le gouvernement. Les banques me terrifient. Ou plutôt, les sociétés, les marques, les entreprises qui nous traitent en algorithmes et qui polluent l’air, le climat, la pluie. Et je ne parle même pas de Daesh. Et maintenant, les États-Unis. Je n’aurais jamais cru en avoir peur. Toutes ces fake news… Je ne sais plus où est la vérité. Dans quel monde on vit finalement ? Parce que s’il est aussi pourri maintenant, ça donnera quoi, dans 30 ans, 10 ans ? Ou même dans 5 ans ? Ça ressemblera à quoi ? » Russel T. Davies donne la réponse aux questionnements de son personnage en moins de cinq minutes en appuyant sur la touche avance rapide et nous propulsant à Manchester en 2024, à l’aube de tous les bouleversements possibles.

Les Lyons sont une famille britannique ordinaire, ultra-connectée, une fratrie disparate, presque un échantillon représentatif de la société moderne, diverse, plurielle. Il y a d’abord Stephen, quadragénaire, cadre dans une banque, formant avec Céleste un couple mixte bien installé. Il y a Rosie, handicapée motrice, mère célibataire de deux enfants nés de deux pères différents. Il y a Edith, activiste globetrotteuse, engagée et nihiliste. Il y a Muriel, la grand-mère, le socle acariâtre de la famille Lyons. Et puis il y a Daniel, trentenaire gay idéaliste, sensible, concerné par le monde et sa marche incertaine, heureux dans son couple à défaut de l’être dans son job d’employé au service logement de la ville.

Russel T. Davies propose une uchronie avec pour point de départ le pessimisme de Daniel (ou ses peurs légitimes) : est-ce d’ailleurs une uchronie ? Tout ce que Years and Years présente et utilise comme ressort narratif n’est qu’une extension à peine exagérée de l’actualité d’aujourd’hui… Là réside le génie de cette série plutôt noire, fataliste et d’une violence indicible : quand des dystopies comme La Servante écarlate proposent un futur altéré, tragique, mettant en scène la victoire d’une idéologie mortifère ; quand Black Mirror exacerbe jusqu’à la caricature les méfaits de la technologisation à outrance, Years and Years refuse les prétextes simplistes pour pointer les conséquences des actes ou de l’inaction des gouvernants, des citoyens. Renvoyant dos à dos démocrates, extrémistes, libéraux, travaillistes et leur incapacité à œuvrer pour le bien commun au profit d’un carriérisme de moins en moins discret, l’Angleterre de Years and Years n’a pas les traits d’une royauté de fiction mais bien les traits dy pays qui truste l’actualité depuis le Brexit. A l’inverse de Real Humans ou de Westworld qui inventent un futur peuplé d’androïdes doués de conscience, l’omniprésence de la technique et la part grandissante de l’intelligence artificielle dans le quotidien ne sont pas la finalité et encore moins le propos de la série. Tout au plus un état de fait et un paramètre de l’équation : contrairement à ce qui est souvent présenté dans Black Mirror, les coupables ne sont pas ici les outils, les fautifs sont bel et bien humains. Et c’est cette humanité même qui va provoquer des réactions en chaîne et être lourde de conséquences pour les Lyons.

Porté par une bande originale hypnotique signée Murray Gold, le monde qui s’écrit dans Years and Years est d’autant plus alarmant que le degré de distorsion choisi par son créateur est quasi minime : la réalité que connaissent les Lyons n’est pas très éloignée de ce qui fait la une des journées ou pointe en trending topic sur les réseaux sociaux IRL. Tout devient dès lors un champ des plausibles : la réélection de Donald Trump en 2020, la chute des régimes démocratiques, le Grexit (il s’en est fallu de peu, il y a huit ans déjà), l’incertitude politique et institutionnelle anglaise post-Brexit, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la multiplication des lois anti-LGBTI, la limitation du droit à l’avortement, le populisme galopant…

L’Allemagne est encore en deuil d’Angela Merkel…
– bon débarras.
– Pardon ?
– Sans vouloir être malpolie, le monde n’en est que plus beau (Vivienne Rook)

Sur ce (nouveau ?) terrain, la figure de Vivienne Rook – sorte de mix entre Boris Johnson et Marine Le Pen, jouée par une Emma Thompson plus menaçante que nature – est un autre fil conducteur de l’histoire en marche accélérée. Au fil des épisodes, on assiste à l’émergence, à la montée, puis à la victoire de ce populisme décomplexé qui menace nos démocraties. Via le personnage de Vivienne Rook, les scénaristes suggèrent les raisons du succès : des discours simplificateurs, relayés sur les réseaux et par les médias traditionnels incapables de porter une contradiction nécessaire, se laissant même insulter et dénigrer en plateau sans réagir. Ça ne vous rappelle rien ? Du passé récent comme moteur de la série à l’anticipation, le pas en avant est un pas de côté et la ressemblance avec des personnages ou des situations existant ou ayant existé…

Peut-on parler d’anticipation quand il s’agit de faire la liste des ressorts psychologiques et des moyens technologiques (logiciels de deepfakes, brouilleurs de communications…) présents dans Years and Years ? Le « blink » utilisé par Vivienne Rook pour couper toutes les communications autour d’elle et obtenir l’attention au milieu d’une nuée de smartphones n’est-il pas que la déclinaison existante des brouilleurs dès à présent en vente libre sur Amazon ? Surtout, à l’heure de la post-vérité et des sites de ré-information, que dire des imprécations d’un Donald Trump qui qualifie de fake news n’importe quelle vérité qui (le) dérange et considère comme une réalité le moindre de ses mensonges ? Dernier exemple en date : le Président américain dit avoir simplement vu une «très petite» manifestation, là où des milliers de personnes se sont mobilisées à Londres pour accueillir le chef d’Etat au cri de « retourne chez toi ! »… Fake news ? Vraiment ?

Série chorale, Years and Years partage avec This Is Us la même qualité d’écriture, subtile et inspirée, qui évite aux deux sagas familiales de sombrer dans le pathos et le mélo sirupeux, quels que soient les drames. La force brute des sentiments et la violence du monde font que les membres de la famille Lyons semblent voués à ne connaître que le malheur tandis qu’ils aspirent simplement à vivre, aimer et travailler et que tout s’écroule autour d’eux : il y la persécution des homosexuels, l’isolationnisme comme réponse musclée aux crises migratoires, les émeutes de la faim, les extrêmes au pouvoir qui prennent des décisions qui vont à l’encontre de toute empathie, de toute humanité… Daniel a des raisons d’être inquiet. Avec des épisodes traversés par un méta-discours qui met en abyme le récit du monde et a pour effet d’accroître la tension dramatique (« que va-t-il se passer maintenant ? ; « ce n’est que le début » ; « ça donnera quoi ? »…) la série de Russel T. Davies emporte le spectateur dans une spirale infernale.

Years and Years, série britannique de Russell T. Davies (2019) avec Emma Thomson, Russell Tovey… Six épisodes de 60 minutes (un épisode chaque mercredi sur MyCanal).
(Toutes les photos illustrant cet article sont des copies d’écran MyCanal)