Billet proustien (1)

Par où commencer, se demandait Barthes ? Et pourquoi pas ici par Legrandin, ce gandin, cet ingénieur et poète dont le patronyme est un calembour ? Amusant, ce beau causeur est à la limite du burlesque via un snobisme dont la Recherche fait sa pathologie sociale la plus répandue. Quand l’ingénieur se décrit en vieil ours affublé d’une tête jacobine, quand il brandit son indépendance comme un étendard, on se dit pourtant qu’il triche et joue un double jeu. De fait, au terme de son analyse, le narrateur le désarme en trois mots cinglants :

« Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une telle peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change ; préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob. » (Combray, « Folio », p. 204)

Le snobisme, dont viendrait le mal, est un enduit qui s’étend à la Recherche entière. Mais simple coloration ou vraie pathologie ? Joli, en tout cas, cet espoir du snob de n’être découvert qu’à l’insu d’autrui. In abstentia en somme.

Mais venons-en à Combray où l’ingénieur est surpris par de « vieux amis » en train d’avouer un désir honteux. C’est un dimanche et la famille de Marcel croise à la sortie de la messe un Legrandin, qui fait mine d’ignorer la présence de ses voisins proches alors qu’il vient de se mettre au service d’une bourgeoise nantie. Pour dissimuler ses infidélités circonstancielles, notre snob use de deux ruses : tantôt son regard se perd dans l’azur, tantôt son œil se dédouble en saluts divergents. Partant de quoi, Legrandin se livre à une gymnastique impressionnante du corps, mobilisant toutes les parties de son être en faveur de la dame courtisée :

« Ce redressement rapide fit refluer en une sorte d’onde fougueuse et musclée la croupe de Legrandin que je ne supposais pas si charnue ; et je ne sais pourquoi cette ondulation de pure matière, ce flot tout charnel, sans expression de spiritualité et qu’un empressement plein de bassesse fouettait en tempête, éveillèrent tout d’un coup dans mon esprit la possibilité d’un Legrandin tout différent de celui que nous connaissions. » (Combray, « Folio », p. 200)

En somme, le snobisme est démultiplication du désir et de ses souffrances. Il fait même de Legrandin « un saint Sébastien » criblé de flèches qui sont comme autant d’aveux. Mais qui est l’ingénieur en fin de compte ? L’insistance sur la croupe charnue du personnage semblerait le rabattre sur une homosexualité attestée par ailleurs et qui ne saurait l’empêcher de séduire les duchesses. Or, en fin de parcours romanesque, c’est ce qui se produira de façon inopinée lorsque le fils Cambremer entraînera l’oncle Legrandin dans son anoblissement, faisant du poète un comte de Méséglise. Bien joué en somme.