Laurent Albarracin : “Mono no mono” (Res Rerum)

Laurent Albarracin

Laurent Albarracin est l’auteur d’une œuvre obstinée, dont les enjeux philosophiques, majeurs (et conscients) sont en même temps brouillés, ou plutôt, rendus hilares, par un humour virtuose. Le récent Res Rerum (Arfuyen, 2018), en se présentant comme un traité de « Réisophie » (la réisophie étant à l’ontologie ce que la ’pataphysique est à la métaphysique : la reprise potache de son projet, poussé à la limite poétique), s’autorise à la fois la plus grande profondeur (« l’être n’est rien d’autre que la polarité du néant », p. 46) et la plus grande légèreté (« le bol est un hyperbol », p. 73). En réalité, le livre d’Albarracin est indiscernablement une blague et un traité d’ontologie qu’il faut prendre au sérieux, dans le même geste :

Essence et substance et être et émanation
Et sève et cendre et pétale et champignon et vide
Et ficelle et goutte de pluie se confondent. (p. 59)

Dans tous les poèmes de l’ensemble, l’humour et le sérieux coexistent ; parfois, l’un est le complémentaire de l’autre (le jeu de mot venant en quelque sorte détendre la surface d’un énoncé tendu par les concepts) et parfois son passage à la limite, sa systématisation, son devenir-fou :

Pour être la pomme, la pomme subit un ressac
Qui laisse la pomme pomme dans la pomme (p. 58)

Des enjeux philosophiques importants traversent le livre : qu’est-ce que l’être ? Qu’est-ce que l’essence d’une chose ? Comment connaître une chose ? Le réisophe y répond ; on a tantôt l’impression que sa position est proprement métaphysique (parce qu’il identifie dans telle chose une sorte d’essence) et ontologique (car cette essence a partie liée avec la choséité de la chose) ; mais à d’autres moments, le traité s’oriente davantage vers une phénoménologie radicale, un plaidoyer pour la dignité des seules surfaces :

Le trésor brûle au grand jour.
Il ne se cache pas ailleurs que dans son évidence
Et sa plus grande disponibilité.
La vérité n’est celée dans l’apparence
Qu’en tant que celle-ci nous leurre
Sur ce qu’il y aurait autre chose à cueillir
De l’apparence
Que l’apparence (p. 52)

La réisophie semble tenter de dresser un plan ou ces deux positions sont identiques et passent l’une dans l’autre, dans le sillage de la philosophie de Heidegger :

La vérité de la chose n’est pas à extraire de la chose.
Elle est le domaine de la chose
Et elle est la chose de la chose. (p. 102)

La chose de la chose : Res rerum. Mais faut-il prendre de tels énoncés au sérieux ? Oui, non, on ne sait pas.
C’est vrai que derrière l’affirmation la plus lourde conceptuellement, au détour du rejet d’un vers, le pied-de-nez guette toujours, et la métaphysique d’Albarracin s’énonce le sourire aux lèvres.
Mais en même temps, cette légèreté même n’est pas sans lien avec la valorisation phénoménologique de l’apparence :
« l’humour, comme l’écrit Deleuze dans Logique du sens, est l’art des surfaces ».
À lire Res Rerum, on pense d’ailleurs souvent aux koân, ces devinettes absurdes des moines zen, comme ici :

[…] la voie réisophique
Pour la connaissance de la pomme consiste en ceci :
Se débarrasser de la connaissance
Et ne garder que la pomme. (p. 58)

ou ici :

Les choses secrètement sécrètent leur chose
Et celle-ci dans les choses est un paravent miniature
Derrière lequel elles sécrètent leur chose
Qui n’est qu’un paravent miniature. (p. 78)

Laurent Albarracin

Commentant justement ces arts du zen, Deleuze écrit (toujours dans Logique du sens) : « À travers les significations abolies et les désignations perdues, le vide est le lieu du sens ou de l’événement qui se composent avec son propre non-sens, là où n’a plus lieu que le lieu. » On reconnaît l’énoncé du Coup de dés : la tautologie réisophique chère à Albarracin, qui joue gaiement avec la choséité de la chose, rejoint celle, plus tragique, de Mallarmé, énonçant la fictivité de tout sens. Rien n’ayant lieu que le lieu, les choses n’étant que ce qu’elles sont, faut-il pleurer ou rire ?

Il y a quelque chose de pur au royaume de la chose.
Elle est enguérie.
Elle est prédicate.
Elle est déictiforme.
Elle est proférétique.
Elle est éluctable.
Elle est éjectée.
Elle est jouée au dé monoface.
La chose est whiteboulée.
Ce qu’on dit de la chose, la chose l’a fait.
Elle est vertueuse.
Elle est terrible. (p. 90)

Laurent Albarracin, Res Rerum, Arfuyen, juin 2018, 14 €