Tyler Cross : Miami cinglant

Tyler Cross est taciturne, violent, jusqu’au bout du silencieux. Libéré de ses entraves de bagnard (voir tome précédent, Angola), le hors-la-loi fait route vers Miami, « cité magique » et théâtre d’affaires plus troubles que les eaux des Everglades toutes proches. Fabien Nury et Brüno nous livrent avec ce tome 3, Miami (paru chez Dargaud le 23 mars dernier), un épisode noir et amer, où l’establishment local rivalise d’amoralité avec la mafia floridienne. Entre vengeance et torts à redresser, Tyler Cross fait de nouveau parler la poudre et de lui.

Welcome to Miami. Ses plages de rêves, son front de mer, ses immeubles de luxe, ses complexes hôteliers. Le jour, la ville vit au rythme du mélange de ses habitants, latinos, cubains, italo-américains, WASP, sous un soleil aveuglant. La nuit, la torpeur n’est que de façade. Derrière les murs en construction des complexes hôteliers, les drames se succèdent. Une jeune femme est coulée dans le béton glauque d’un futur resort par des hommes de mains silencieux. Alors qu’il était simplement venu à Miami pour récupérer son fric, Tyler ne sait pas encore qu’il va devoir prendre part à un combat auquel il aurait sûrement souhaité échapper. La rencontre avec Loomis, promoteur immobilier et caïd installé, va décider pour lui.

Dialogues nerveux et désabusés, personnages stéréotypés et morgue de circonstance, Miami est un polar littéraire et cinématographique, qui renvoie aussi bien à Tom Wolfe, Dennis Lehanne, ou Elmore Leonard (pour la parenté avec le genre et l’atmosphère des lieux) qu’aux films de Gordon Douglas (avec un Tyler Cross en anti-Tony Rome). Entre autres références, Fabien Nury et Brüno convoquent La Rivière rouge d’Howard Hawks. Quitte à puiser dans l’imaginaire Western, on pensera de notre côté à des films plus crépusculaires, L’Homme des hautes plaines, Impitoyable de Clint Eastwood pour la morale à deux vitesses du protagoniste.

Une fois encore, le dessin de Brüno (Commando Colonial, Atar Gull) magnifie le texte de Nury. Ses noirs sont aussi éclatants que ses couleurs sont pleines et saturées. Le trait est rond, sensuel, expressif (jusque dans l’absence d’expression et l’impavidité du regard de Tyler). Les plans, plongées, contre-plongées ou panoramiques sont autant de prises de vues cinématographiques réglées à l’extrême. Le montage s’adapte à la tension narrative et les dialogues ou les voix off s’inscrivent naturellement dans des cadrages millimétrés.

Et la morale de l’histoire dans tout ça ? Miami est une œuvre sombre dans laquelle le premier rôle est tout de même tenu par un tueur, quoi qu’on en dise… Là encore, on ira chercher du côté des fables désabusées, quand Tyler Cross semble s’effacer derrière la beauté et la candeur, en se rangeant du côté des faibles, en délaissant ses valeurs de malfrat (que l’on appellera instinct de survie) pour une relative et passagère empathie avec les innocents en butte à l’injustice dans ce Miami cinglant et sanglant.

Fabien Nury & Brüno, Miami (Tyler Cross, T3), 96 p. couleur, Dargaud, 16 € 95