Idées Noires — en femmage à Catherine Ringer

Capture d'écran Youtube Catherine Ringer Bernard Lavilliers, Idées noires

Il y a des jours où la réjouissance n’est pas de mise, où une quelconque foi en un avenir radieux et débarrassé des contingences semble impossible. À l’image de ce lundi 14 septembre quand, entre une centaine d’articles consacrés au premier concert parisien de Céline Dion et une brève sur le déclin des réserves mondiales d’eau douce, ma revue de presse quotidienne m’apprend le décès d’iconique et radicale Catherine Ringer à l’âge de 68 ans.

Quand une idole de votre jeunesse s’en va, c’est un va-et-vient, un peu de soi qui part, une flopée de souvenirs qui resurgit, des émotions qui se rejouent au gré des hommages, des rediffusions de chansons mythiques, d’extraits de couplets et refrains gravés dans la mémoire collective, de moments partagés qui reviennent quand vous fredonniez Marcia Baïla, Les histoires d’A ou Andy. Personnellement, j’étais davantage Singing in the shower, Alors c’est quoi et Le Petit train.

Chanson guillerette et entraînante, naïve et dansante, écrite par Marc Fontenoy et interprétée par André Claveau en 1952, Le petit train était presque une comptine, une bluette qui prêtait au moyen de transport des sentiments humains et parlait de la passion qui l’anime quand il s’en va dans la campagne, file vers la montagne, avant de rejoindre le tas de ferrailles, dépassé par l’autocar, atteint par la limite d’âge… Réécrite, réinterprétée, la version mitsoukienne du Petit train est beaucoup moins candide. Évocation des trains utilisés par les nazis pour leur entreprise d’extermination des juifs d’Europe, le convoi de Catherine Ringer et Fred Chichin s’en va dans la campagne, dans la montagne, à travers champs, jusqu’aux flammes, train de la mort, au sujet duquel l’artiste interprète se demande s’il le refera encore.

Parce que Rita Mitsouko, ce n’était pas que de la variétoche punk sur laquelle on se trémousse gauchement dans les soirées 80’s où la nostalgie se vend à pas cher moyennant deux soft drinks pour le prix d’un lors d’Happy Hours qui voient des Millennials et des GenZ beugler du Michel Sardou ou du Desireless comme s’ils étaient déjà nés lors de la sortie de C’est comme ça. Cela étant, étant déjà assez vieux pour connaître par cœur les paroles de Riquita jolie fleur de java (version Georgette Plana) ou de Si tu vas à Rio de Dario Moreno, qui suis-je pour moquer les jeunes d’aujourd’hui qui n’ont connu Catherine Ringer et Fred Chichin que sur YouTube ou via des reprises incertaines sur TikTok ? On a les influences qu’on peut ou qu’on subit (dans mon cas, c’étaient les vinyles parentaux qui passaient en boucle lors des soirées entre amis). Les radios libres commençaient à peine à émettre, la New Wave n’était pas encore arrivée à Châteauroux et je ne parle même pas de rêver d’un autre monde. Au sortir des années 70, ma tendance était plutôt aux idées noires.

Je fais des mauvais rêves, j’suis sur un mauvais câble
Dans la paranoïa, pas de marchand de sable

On ne se souvient plus très bien (ou peut-être le feint-on) mais les années 80 n’ont pas été ce que la tendance au spleen contrefait ou au passéisme populiste voudrait nous faire croire aujourd’hui. Durant ces années (de plomb) et de néo-libéralisme galopant, on a vécu dans la crainte de voir débouler les chars soviétiques sur les Champs-Élysées parce qu’on aurait des ministres communistes au gouvernement, on a certes laissé derrière nous le choc pétrolier de 1973 avant de se prendre le krach de 1987 dans le portefeuille boursier, on a enterré le rapport Meadows (qui portait entre autres sur les conséquences écologiques de la croissance économique). Tout n’a pas été que félicité et gaudriole : le monde a commencé à (tardivement) prendre conscience de la gravité de l’épidémie de SIDA ; il y a eu l’accident nucléaire de Tchernobyl et la catastrophe de Bhopal ; l’Exxon Valdez s’est échoué sur les côtes de l’Alaska tandis que les marchés faisaient tout pour endiguer la chute du prix du pétrole… La financiarisation de l’économie (et son accélération) n’avait pas fini de produire inégalités et instabilités systémiques à long terme.

On a certes remporté quelques victoires contre la violence institutionnalisée (dépénalisation de l’homosexualité, abolition de la peine de mort, fin du monopole d’État sur la radio et la télévision, interdiction de toute discrimination professionnelle en raison du sexe)… La jeunesse emmerdait encore le Front National (qui ne recueillait « que » 10,95% des voix aux Européennes de 1984) ; Rita Mitsouko chantait Don’t forget the Nite et Jalousie et Bernard Lavilliers Noir et blanc et Stand the ghetto devant 300 000 à 500 000 personnes au concert des potes le 15 juin 1985…

© Franquin Fluide Glacial

En 2014, Catherine Ringer et Bernard Lavilliers se sont retrouvés pour un set acoustique d’anthologie, réinterprétant Idées Noires avec une puissance vocale incroyable à vous « mettre les poils » – comme disent les jurés de télé-crochets pour justifier de les sélectionner à l’aveugle avant de les abandonner sur les routes du succès en leur préférant un(e) autre artiste plus consensuel(le), moins gay, moins queer ou moins racisé(e). En réécoutant encore et encore Idées Noires, j’en viens forcément et égoïstement (et par association) à penser à mes propres pensées sombres.

Ce lundi 14 septembre 2026, Donald Trump considère le monde comme un jeu de plateau façon Risk, renomme les mers, rebaptise les édifices fédéraux à son nom et tente d’annexer des pays comme un chien pisse sur un lampadaire pour signaler sa présence, son sexe ou son état de santé ; l’AFD allemande remporte une victoire historique en ne cachant même pas les inspirations nazies de son programme ; la probabilité de voir des chars russes à Paris augmente en même temps que le nombre d’essaims de drones dans le ciel ukrainien ou polonais ; le prix du litre de carburant fait jeu égal avec celui du ticket de métro en Île de France ou d’un lot de 2 porte-clés sur Shein (frais de port non inclus) ; les médias français n’en finissent pas de servir la soupe à l’extrême-droite en colportant sans contradiction (quand ils ne les partagent pas) les idées rances des héritiers du nazisme et de la collaboration qui recueillent aujourd’hui 30% des voix ou des intentions de vote à chaque scrutin prévu par le calendrier électoral ou à l’aune de la clairvoyance politique d’Emmanuel Macron qui n’a rien trouvé de mieux que d’organiser des législatives au lendemain des européennes de 2024… et je ne vous parle même pas de l’antisémitisme chronique et endémique qui n’a plus besoin de se cacher à l’heure de la « parole décomplexée » qui serait une conséquence heureuse de la sanctification de la liberté d’expression. Alors qu’en y réfléchissant ne serait-ce qu’une demi-seconde, « l’expression plurielle des idées (d’extrême-droite, NDLR) et leur confrontation » n’est pas et ne sera jamais la manifestation d’un quelconque pluralisme ni un antidote à la « polarisation délétère ambiante ». À la fin – ou plus précisément si l’on en croit les multiples sondages qui prédisent une victoire de l’extrême-droite : à la présidentielle de 2027 –, je suis convaincu que les idées brunes très en vogue aujourd’hui n’ont assurément pas la grâce poétique et l’humanité du texte de Lavilliers et encore moins la beauté de la voix et la sensibilité de Catherine Ringer.

© Bernard Lavilliers – YouTube