Poutine aime-t-il la guerre ? (psychopathologie de l’intention hostile)

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Le 10 septembre 2026, invitée de l’émission Sens public sur Public Sénat, lhistorienne Françoise Thom, spécialiste de la Russie soviétique et post-soviétique, avançait à propos de Vladimir Poutine une proposition aussi simple dans sa formulation que vertigineuse dans ce quelle engage : « Poutine aime la guerre. Il a pris goût à la guerre ».

Bien… Vladimir Poutine aimerait donc la guerre… Mais que signifie exactement cette proposition issue somme toute, d’un pessimisme, – pour ne pas dire d’un raisonnement – un peu court ? Peut-on « aimer » la guerre comme on aime un objet, et que désigne cet amour lorsquil est attribué à un homme qui exerce le pouvoir ? Plus encore : que disons-nous de notre propre rapport à la menace lorsque nous supposons à lAutre non seulement lintention de nous faire la guerre, mais une forme de satisfaction à la faire ?

Pourquoi nous semble-t-il aujourdhui que Vladimir Poutine veuille nous déclarer la guerre, à nous européens ? Une telle interrogation exige dabord que lon suspende ce que son énoncé paraît contenir d’évidence. Car affirmer que « Poutine aime la guerre », quil la désire ou même quil la recherche, revient déjà à constituer « en savoir » ce qui demeure précisément inaccessible. Autrement dit le désir de lAutre. Entre conduire la guerre, la préparer, en brandir la possibilité, linscrire dans un dispositif de menace et en tirer éventuellement une forme de jouissance, il existe des écarts que lanalyse ne saurait abolir sans verser dans une psychologie sommaire de lhomme d’État.

 La question nest donc peut-être pas dabord : Poutine aime-t-il la guerre ? Elle pourrait être formulée autrement, c’est à dire, quest-ce qui nous conduit à supposer chez lui un désir de guerre ? Et plus radicalement encore, que cherchons-nous à saisir lorsque nous lui prêtons cette terrible intention ?

La psychanalyse enseigne précisément à se défier de toute transparence supposée de lintention. Le désir nest pas réductible à lintention déclarée du sujet, pas davantage quil ne saurait être immédiatement déduit de ses actes. Avec Lacan, la question se déplace vers cette énigme constitutive de la relation du sujet à lAutre : Che vuoi ?que me veut lAutre ? Cette interrogation ne porte pas simplement sur ce que lAutre veut, mais sur « ce quil veut de moi », sur la place quil massigne dans son désir et sur ce que je suppose être, pour lui, lobjet de son intention. Cest précisément parce que le désir de lAutre ne se livre jamais comme un savoir positif que le fantasme vient en obturer l’énigme. À labsence de réponse certaine, le sujet substitue une construction. Il prête à lAutre une intention, ordonne les signes, interprète les paroles et les actes jusqu’à produire une cohérence susceptible de donner forme à ce qui, jusque-là, demeurait indéterminé. Langoisse surgit alors moins de la certitude de savoir ce que veut lAutre que de limpossibilité de situer son désir et surtout, den déterminer les limites. Appliquée au champ politique, cette logique acquiert aujourdhui une portée singulière. Que veut Poutine ? Jusquoù veut-il aller ? Que veut-il de lEurope ? LUkraine constitue-t-elle la limite de son entreprise ou seulement un moment dans une stratégie plus vaste ? La menace adressée aux pays de lOTAN relève-t-elle essentiellement de la dissuasion, de lintimidation, dune guerre hybride destinée à demeurer sous le seuil du conflit ouvert, ou annonce-t-elle la possibilité dun affrontement plus large ? À mesure que ces questions demeurent sans réponse certaine, lintention supposée de ladversaire acquiert une consistance croissante.

Les événements récents ne peuvent évidemment qu’épaissir cette inquiétude. LAllemagne affirme désormais disposer d’éléments lui permettant dattribuer à la Russie la tentative dattaque menée, au début du mois daoût, au moyen de drones chargés dexplosifs contre laéroport de Leipzig/Halle. Le chancelier Friedrich Merz est allé plus loin encore en affirmant que lopération avait été préparée pendant plusieurs mois en Russie et quune catastrophe navait été évitée que de justesse. Moscou récuse cette attribution. Entre Berlin et Moscou, lincident a dès lors quitté le seul registre policier ou sécuritaire pour devenir un signifiant politique. Car oui, pour lAllemagne, la preuve quune guerre hybride russe est déjà à l’œuvre sur le territoire européen ; pour la Russie, lindice supplémentaire dune hostilité occidentale qui chercherait « une fois encore », à lui imputer des actes quelle nie avoir commis.

La récente et très inhabituelle visite à Moscou du directeur de la CIA, John Ratcliffe, participe de ce même théâtre d’ombres. Il ne rencontra pas Vladimir Poutine, contrairement à ce que la dramaturgie dune telle visite pourrait laisser imaginer, mais des responsables des services de renseignement russes. Que le responsable du principal service de renseignement américain se rende à Moscou dans un moment de tension aussi extrême mérite en soi d’être relevé. Car si lon se parle encore, si les services se rencontrent, cest précisément parce que chacun cherche à savoir ce que veut lautre, ce quil prépare, jusquoù il entend aller — et probablement surtout ce quil souhaite éviter à tout prix. La géopolitique retrouve ici, dune manière presque troublante, la structure de la question lacanienne. Che vuoi ? Que me veux-tu ? À cette question, aucune puissance ne dispose jamais dune réponse entièrement assurée. Le renseignement lui-même, dont la fonction consiste précisément à réduire lincertitude, ne saurait labolir. Il accumule des signes, des interceptions, des mouvements de troupes, des discours, des images satellites ; il construit à partir deux un savoir. Mais entre ce savoir et le désir supposé de ladversaire demeure nécessairement un reste.

Or cest dans ce reste que pourrait venir se loger le pire. Il faudrait ici rappeler une vérité aussi ancienne que la guerre elle-même… Une vérité qui nous rappelle – comme me l’a enseigné le psychanalyste Roland Gori à qui je suis toujours heureux de rendre hommage lorsque l’occasion m’en est faite, « que les conflits commencent souvent moins par la connaissance certaine dune intention hostile que par la mauvaise intention que chacun prête à lautre ». Je me prépare parce que je suppose que lautre se prépare ; il interprète ma préparation comme la preuve que je veux lattaquer et augmente à son tour ses capacités militaires ; je vois dans cette augmentation la confirmation de ce que je redoutais. Ce qui relevait initialement de lhypothèse acquiert progressivement la valeur dune preuve. La menace produit les signes qui semblent en attester la réalité.
Limaginaire, chez Lacan, nest nullement synonyme dirréel. Il possède au contraire une efficacité propre. Lagressivité se structure dans cette relation spéculaire où chacun découvre chez lautre limage anticipée de sa propre hostilité. Le semblable est aussi celui dont je peux supposer quil convoite ce que je possède, menace ma place ou prépare ma disparition. À mesure que cette structure spéculaire se ferme sur elle-même, chacun trouve dans les gestes de lautre la confirmation de son propre savoir : il me menace donc je dois me défendre ; et puisque je me défends, cest bien la preuve quil me menaçait. Bref, toujours cette vieille histoire du serpent et de sa queue…
La question « Poutine veut-il nous faire la guerre ? » comporte donc nécessairement une seconde question, plus inconfortable : quest-ce qui, dans ses actes, ses discours, ses menaces et dans la guerre quil conduit déjà en Ukraine, nous conduit à lui attribuer cette volonté ? Et quest-ce qui, dans notre propre rapport à la menace, organise cette attribution jusqu’à pouvoir parfois la transformer en certitude ?

Il ne sagit évidemment pas, sous prétexte de psychanalyse, de dissoudre le réel politique dans un jeu de miroirs. Il y a une terrible guerre en Ukraine, des morts, des blessés, des veuves, des orphelins et des parents inconsolables, des destructions, une invasion décidée par le pouvoir russe. Il y a des menaces, des opérations clandestines attribuées à Moscou par plusieurs gouvernements européens, des cyberattaques, des actes de sabotage présumés, une multiplication des incidents impliquant des drones. Le réel de la guerre interdit précisément de réduire celle-ci à une fantasmatisation occidentale. Mais reconnaître ce réel noblige pas davantage à prétendre connaître le désir intime de celui qui la déclenché. Dire que Poutine fait la guerre est un constat. Dire quil « aime » la guerre constitue déjà une interprétation.

Cest ici que la notion lacanienne de jouissance devient peut-être plus opératoire que celle damour. Aimer la guerre supposerait un plaisir identifiable, presque une inclination psychologique. La jouissance désigne autre chose. Elle indique un mode de satisfaction qui excède le principe de plaisir, qui peut se maintenir jusque dans la perte, la souffrance et la destruction. Elle désigne cette étrange persistance du sujet dans ce qui lui coûte, l’épuise et parfois le ravage. Dès lors, se demander si Poutine « aime » la guerre pourrait bien être une mauvaise manière de poser une bonne question : quelle fonction la guerre occupe-t-elle dans l’économie symbolique du pouvoir poutinien ? Car on le sait, la guerre ne « produit » pas seulement des territoires conquis ou perdus. Elle réordonne le discours. Elle distribue les places. Elle désigne lami et lennemi, reconstruit les frontières symboliques, exige lunité, transforme la contestation intérieure en trahison potentielle. Elle permet surtout au pouvoir de se présenter comme indispensable à la survie du groupe. Là où la paix laisse ouvertes les contradictions sociales et politiques, la guerre tend à les couvrir du large manteau du signifiant-maître : la Nation menacée !

 La fonction de lennemi devient alors essentielle. Lennemi donne une figure à ce qui, autrement, demeurerait diffus. Il permet de localiser au-dehors la cause du malaise, de donner un visage à la menace et un nom à ce qui ne va pas. En ce sens, la guerre ne constitue plus seulement une pratique militaire ; elle produit un ordre symbolique. Elle nomme, sépare, hiérarchise et rassemble. Elle transforme lincertitude en certitude et le désordre en récit.

On comprend dès lors que la question de savoir si Poutine « aime » la guerre importe peut-être moins que celle de savoir ce que la guerre permet à son pouvoir de soutenir. Elle peut devenir non plus seulement un instrument au service dune politique, mais le dispositif à travers lequel un régime organise son rapport au manque, à lennemi et à lAutre. LOccident prend alors la place de cet Autre auquel peuvent être imputées les difficultés internes, les humiliations passées – on se souvient du terrible fou rire de Clinton face à un Eltsine passablement ivre, retransmis à la télévision –, lencerclement présent et la menace à venir.

Mais cette structure ne saurait être pensée comme exclusivement russe. Cest précisément à cet endroit que la lecture lacanienne devient à la fois intéressante et dérangeante. Si Moscou construit son Autre occidental, lEurope construit également son Autre russe… Mais attention, cela ne signifie nullement que les responsabilités soient symétriques, encore moins que lagresseur et lagressé occupent des positions équivalentes. La symétrie de structure nest pas une équivalence politique. Elle signifie seulement que chacun se trouve confronté à la même énigme fondamentale : que me veut lAutre ? Le danger commence lorsque lhypothèse vient saturer cette question et que le savoir supposé se transforme en certitude… il veut ma destruction, donc je dois me préparer à la sienne.

 La guerre possède ainsi une logique paradoxale. On peut finir par produire les conditions de ce que lon voulait précisément empêcher. Non parce que toutes les menaces seraient imaginaires, mais parce que la peur possède elle-même une efficacité politique. Lintention que nous prêtons à lautre modifie notre conduite ; notre conduite devient pour lui un signe ; ce signe transforme à son tour la sienne. Chacun entre ainsi dans le fantasme de lautre et contribue, parfois malgré lui, à lui donner corps. La mauvaise intention supposée peut alors acquérir progressivement la consistance dun fait.

Peut-être faut-il donc maintenir ouverte la question au lieu de la refermer trop rapidement. Poutine veut-il la guerre avec lEurope ? Nous ne pouvons transformer cette hypothèse en certitude. La prépare-t-il comme possibilité ? Ses discours, ses choix militaires, les opérations attribuées à la Russie et, dabord, la guerre menée en Ukraine obligent évidemment à prendre cette possibilité très au sérieux. Mais entre prendre une menace au sérieux et transformer lintention de lAutre en savoir absolu, subsiste un espace politique essentiel. L’endroit où la diplomatie, le renseignement et la parole peuvent encore empêcher linterprétation de se refermer sur elle-même.

La visite du directeur de la CIA à Moscou en constitue peut-être, paradoxalement, lun des moins mauvais signes. Lorsque les adversaires cherchent encore à se parler, même par lintermédiaire de ceux dont le métier consiste précisément à percer les intentions de lautre, quelque chose de l’énigme demeure reconnu comme telle. On ne se parle encore, uniquement parce que lon doute encore.

Cest peut-être dans cet espace infime et fragile que la psychanalyse peut nous apprendre quelque chose du politique. Elle ne nous dit pas ce que Poutine pense. Elle ne saurait établir sil « aime » la guerre, pas davantage quelle ne peut prédire sil la portera demain au-delà de lUkraine. Elle nous rappelle plus modestement, mais peut-être plus essentiellement, combien il peut être dangereux de croire que nous savons tout de ce que désir lAutre.