Être artiste, c’est se différencier, refuser la régularité et la quotidienneté d’une existence imposée par les autres, les horaires, les compromis, les obligations professionnelles et familiales.
À quoi sert l’artiste dans une sociétés où le moindre effort doit être rentable ? Existe-t-il encore un « vouloir-être-artiste » pur, désintéressé, à l’heure des GAFAM et de l’Intelligence Artificielle ? Comment interroger la disponibilité, le vagabondage intellectuel et sensible de ceux qui ne vivent pas dans la norme ? À une époque où les algorithmes imposent des diktats à nos sensibilités, où l’hyper-communication réduit l’humain à une marionnette infantile et influenceuse, où l’agent artificiellement « intelligent » s’avère parfois plus malin que son ingénieur (programmeur), relevant d’une complexité comparable à celle d’organismes vivants, oui, malgré tout, l’art existe encore et les artistes aussi. Certains adoptent une attitude spontanée, volontaire, loin de la pathologie insidieuse du système. S’il faut les identifier sous un ensemble qu’on nomme « art brut », ces artistes sont-ils abrupts et sans rature ? Définis par Jean Dubuffet pour les différencier de l’héritage institutionnel des musées, de l’idée que toute création est imprégnée des œuvres qui l’ont précédée, ces artistes n’ont que faire de la révérence, c’est l’adhésion intime qui compte (Jean Dubuffet, Bâtons rompus, Minuit, 1986).
Ces invisibles, anonymes, autistes, internés, ou taulards, obsessionnels surdoués, sont bel et bien hors catégorie. Sans ambition ni carriérisme, sans chercher l’argent et la reconnaissance. Ainsi de l’oeuvre d’Ousseynou Gassama, exposée aujourd’hui à la galerie Christian Berst.
Mais d’abord, un détour chronologique : au début des années 80, une jeune noir de Brooklyn devient la mascotte du marché de l’art et l’égérie d’Andy Warhol. Présentes dans tous les grands musées occidentaux, ses œuvres ont atteint des sommes considérables. Jean-Michel Basquiat arpentait avec ses copains le métro New York, graffant des figures qu’il signait SAMO (Same Old shit). Ce jeune homme au talent spontané fut récupéré par la spéculation marchande des grandes galeries (Bischofberger, Gagosian), avant de se brûler les ailes à 27 ans, dans le vertige de la renommée. Alors, l’art des rues est-il toujours un pied de nez à l’art académique, et surtout, suffit-il d’être marginal pour être génial ?
Pas toujours et pas seulement.
Ousseynou Gassama est remarqué à la fin des années 2000 dans une petite rue de Barcelone, par Kathrin Golda-Pongratz et Thomas Golda, voisins de quartier où vit ce forgeron sénégalais sans-abri, accompagné de sa valise à outils et d’un petit transistor.
Le couple s’intéresse à ses créations et s’établit peu à peu un lien fidèle de collectionneurs et d’amitié, qui durera 4 ans. L’œuvre est diffusée, exposée, et connaît une large visiblité, notamment en Espagne (exposition Inner Worlds, Casa Museu Mater de Barcelone, 2025).

De quoi s’agit-il ? Gassama trace, dessine, peint au crayon sur des planches de bois récupérées de caisses de vin : des maisons, des petites maisons avec des angles, des situations minimales, escaliers, toits plats, plantes, tables, chaises. C’est tout. Peu de motifs. Presque pas de présence humaine. De ces compositions modestes qu’il vend aux passants se dégage un matérialisme poétique très personnel, sans souci d’ego, puisque l’artiste signe avec désinvolture au recto, au verso, ou « appuie » sa présence par un acte insolite, une petite plaque de cuivre martelée en forme de U. Ses compositions en légère contre-plongée évoquent des maquettes de temples bouddhistes, ou bien, adoucie, la structure en diagonale des constructivistes russes (Lissitzky, Rodtchenko), affranchie ici de tout substrat idéologique.
Des motifs végétaux aussi, très peu. Du vert hachuré suggérant un petit arbre, des feuilles géantes qui désorganisent puis rééquilibrent le calme ordonnancement de l’ensemble. Ou encore cette tache rose, merveilleuse, dont j’ignore si elle répond à un mouvement de la main intentionnel ou accidentel. Le tracé crayonné provoque une texture au bord de l’effacement, aquarellée, qui contraste avec la rigueur minimale des angles. Cette cosmogonie domestique inhabitée apporte une paix réjouissante, un grand sentiment de solitude, comme les natures mortes de Morandi procuraient un effet de douceur enveloppante. Je pense aux carnets de coloriage des enfants, à ces jeux de construction, boîtes de Mikado en bois clair, et tous les petits objets aimés, rangés dans le tiroir d’une chambre. Ousseynou Gassama possédait son espace comme l’enfant le sien, c’était un marginal, un être à part, singulier, un homme exceptionnel (Kathrin Golda-Pongratz et Thomas Golda, Catalogue The Bridge, Ousseynou Gassama, galerie Christian Berst, 2026).
Verlaine traduisait les Illuminations de Rimbaud par Colored plates, « gravures colorées », enseignes, peintures idiotes pour dessus de portes, supports à poèmes, dessins, mediums pauvres issus d’un imaginaire adolescent. Loin des sacro-saintes catégories du grand Art et de la grande Littérature, loin des paillettes de la célébrité et des utopies retentissantes, l’art brut exprime ce qu’il y a entre les objets…. les vides qu’il y a lieu de peupler (Jean Dubuffet, Bâtons rompus). Nous sommes ici au milieu du vide entre les chaises et les tables, entre les angles et au-delà. Si les Situationnistes prônaient un dépassement de l’art au profit de l’action révolutionnaire, on ne change pas le monde avec des crayons de couleur ni avec des perspectives chancelantes. Artiste discret, concentré sur les planches de bois qu’il sciait, Ousseynou dessinait des tables, des jeux d’échecs, des damiers aux figurines absentes. Curieusement, le fantôme de Marx pourrait s’asseoir dans ces petits intérieurs au mobilier en deux dimensions : Dès que la table entre en scène comme marchandise, elle se transforme en une chose suprasensible. Elle ne tient plus seulement debout mais elle se met sur la tête, face à toutes les autres marchandises, et sort de sa petite tête de bois toute une série de chimères, comme si soudain elle se mettait à danser (Marx, Le Capital, livre 1).
Le journal télévisé du 1er novembre 2025, sur la chaîne espagnole TV3, signalait : Aucune trace de Ousseynou Gassama, l’artiste de rue barcelonais désormais exposé dans le monde entier… ses œuvres ont vu leur valeur monter en flèche. Autre disparu, grand par la taille et le talent, l’artiste boxeur Arthur Cravan précisait en 1914 : Bientôt dans la rue on ne verra plus que des artistes, et pas un seul homme (Revue Maintenant, Arthur Cravan, 1914).

Ousseynou Gassama, Espèces d’espaces, Galerie Christian Berst, 5 septembre – 10 octobre 2026.