L’idiot et le bleu du ciel (Byung-Chul Han, Contre la société de la peur)

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Il semble quand même un peu illuminé, Byung-Chul Han, quand il nous livre, comme il le fait depuis quelques années déjà, des livres intitulés « Vita contemplativa »,  « Parler de Dieu » ou aujourd’hui « Contre la société de la peur » – qu’il sous-titre carrément, dans ce dernier cas : « L’esprit de l’espérance », et où il milite – philosophiquement – contre la dépression nationale, internationale, planétaire… Où il nous appelle ainsi à « penser » et même à « faire l’idiot » – car, dit-il, « seul celui qui est capable d’être idiot accomplit un nouveau départ, une rupture radicale avec ce qui existe déjà et quitte ce qui a été pour ce qui vient. Seul l’idiot peut espérer. »

Byung-Chul Han est une sorte de nouveau romantique allemand, lui qui est né en Corée, qui a d’abord fait des études de métallurgie avant d’en faire en philosophie, en Allemagne, où il enseigne aujourd’hui (à Berlin) – où, au fond, il est venu rencontrer Novalis, Hölderlin, Goethe, mais aussi Heidegger… et plus encore Ernst Bloch, le très grand auteur du « Principe Espérance » (Gallimard, 1982), où Bloch avait élargi  « l’arc de l’utopique », comme il le disait, pour botter en touche l’expression « C’est utopique »… et pour montrer qu’un nouveau principe naît dans la philosophie, celui de l’espérance, qui n’est pas l’affect mais l’acte cognitif,  qui se trouve en relation d’interdépendance avec un autre concept, celui d’avenir…

C’est « l’utopie concrète » d’Ernst Bloch, qui ne satisfait pourtant pas entièrement Byung-Chu Han, car celui-ci nous dit qu’il lui manque le malgré tout… et que Bloch passe ainsi « à côté de l’espérance absolue, pire, de l’esprit de l’espérance » – car, pour Byung-Chul Han, l’espérance est « totalement indépendante de l’issue des choses », dit-il, en nous envoyant là – dans l’esprit et ses oreilles – un petit air de l’Orfeo de Monteverdi, comme dans une sorte d’étendue musicale, vénitienne, et non moins philosophique (contemplative)…

Ernst Bloch reste dans ses rêves diurnes… quand Byung-Chul Han rêve tout éveillé, provoque les miracles, croit dur comme fer au bleu du ciel, tandis que notre société est enveloppée de « gris » et qu’il lui manque le lointain… C’est le ton apocalyptique en philosophie de Byung-Chul Han, où l’on  découvre, dévoile, révèle (en grec apokalupsis, apokaluptô), où l’on combat la montée de l’angoisse mortifère – avec ou contre Bloch… Arendt, Benjamin, Heidegger, Deleuze, Adorno, Celan, Bachmann… Avec l’artiste et ami Anselm Kiefer qui a placé quelques-unes de ses œuvres dans ce petit traité de l’espérance… et pour qui les livres ne se contentent pas d’accompagner la création mais y occupent une place centrale – où Kiefer donne pourtant la nette impression de mettre tout en ruine, où il invite même à constater que le « grand art » est aujourd’hui son propre vestige, mais où l’on a, en vérité, une « poussée », un « désir infini de sens et de présentation du sens » comme le dirait Jean-Luc Nancy (1940, 2021), comme le dit aujourd’hui Byung-Chul Han quand il écrit à la toute fin de « Contre la société de la peur » que « Venir-dans-le monde comme naissance est la formule fondamentale de l’espérance »…

C’est un peu comme dans l’Apocalypse de Jean, où un des sept messagers aux sept coupes dit : « Viens, je te montrerai le jugement de la grande putain » – ce « Viens » que Jacques Derrida avait analysé dans un de ses merveilleux livres, « D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie » (Galilée, 1983), où l’on était tenté de parler de « désastre, de « catastrophe », d’apocalypse, mais où se dévoilait,  au contraire, « promesse » et « apocalypse sans apocalypse » – comme aujourd’hui dans l’apocalypse now de Byung-Chul Han, apocalypse now ou encore rêve éveillé, debout & utopie concrète (vraiment concrète), contre la société de la peur… Reste que « L’apocalypse n’est plus une fiction », comme le titre le tout dernier numéro de la Nrf, qui plus est le n°666, le nombre de « la Bête » dans l’Apocalypse de Jean (XIII, 18) – dans ce numéro de septembre de la Nrf où par exemple Olivia Gesbert demande à Cécile Minard quand a-t-elle commencé de s’intéresser à « la fin du monde » ?…

Réponse : « La fin du monde ne m’intéresse pas, c’est le monde lui-même qui m’intéresse,  toujours en train de commencer et de finir en même temps, de devenir »… Oui, « Et si la fin n’était qu’un début »… Avec, dans ce riche numéro, différents écrivains et écrivaines face à « la Bête » (comme face à Gaïa)… Nombre d’écrivains parmi lesquels Noham Selcer qui pour la première fois de sa vie met les pieds au Louvre – où il dit avoir vu, d’un simple regard, le merveilleux tableau de Leandro Bassano : L’Entrée des animaux dans l’Arche ou « L’Apocalypse selon Bassano » (comme dans une « vita contamplativa » de Byung-Chul Han)… Oui, « Ici, est la sagesse : Que l’intelligeant calcule le chiffre de la bête car c’est un chiffre d’homme et ce chiffre est six cent soixante-six»…

Contre la société de la peur, de Byung-Chul Han. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Presses Universitaires de France (Puf),  148 p., 12€
La Nouvelle revue française (Nrf), septembre 2026, numéro spécial 666, L’apocalypse n’est plus une fiction, Éditions Gallimard, 150 p., 20€