Virtualité missa est : Alt-Life, Counterpart et Altered Carbon

Quelques jours après la sortie de Ready Player One dans les salles, comment ne pas noter la quasi omniprésence de la virtualité et du paradoxe (jusqu’à l’affrontement) entre le réel et l’imaginaire numérique ?
Revue d’effectif d’une tendance avec trois exemples, une bande dessinée et deux séries, qui ont en commun de développer d’autres réalités, entre futurisme et post-humanisme : Alt-Life (à paraître le 6 avril), Counterpart et Altered Carbon.

Le concept du remplacement d’une réalité triste au profit de virtualités plus ou moins paradisiaques n’est pas neuf, du mythique Tron en passant par Matrix ou ExistenZ, des cow-boys de West World au futur plus ou moins augmenté de Black Mirror, le thème du passage de la frontière entre jeu vidéo et réel, de la création d’une réalité alternative induite par les voyages dans le temps ont déjà été explorés (dès H.G. Wells). Mais la distorsion du réel et le brouillage né de la « technologisation » galopante semblent être désormais des ressorts narratifs récurrents dans la fiction actuelle.

Qui n’a pas rêvé un jour de s’échapper de son quotidien (fut-il heureux ou morne) ? Qui plus est à notre époque où les nouvelles incessantes et l’actualité nous renvoient à la réalité d’un monde en crise — dérèglement climatique, migrations économiques, guerres civiles, menaces récurrentes sur l’équilibre géopolitique mondial, ni plus ni moins le contexte de départ de Ready Player One). La fiction se joue donc de plus en plus dans l’altérité, dans l’existence électronique de mondes inventés qui ressemblent trait pour trait au réel que nous connaissons : même plus besoin de s’abriter derrière le prétexte de l’uchronie, l’autre monde (quel qu’il soit) est déjà là.

En un clic, avec casque ou lunettes promettant l’immersion la plus réaliste possible, via l’intelligence des smartphones et de leurs OS de plus en plus performants. S’échapper, s’évader, s’enfuir presque. Vivre ou revivre volontairement des temps anciens (le far West pitché et invariable de Westworld), se voir plongé dans le passé à son corps défendant pour « se retrouver tiraillé entre deux vies » (Outlander), ou jouer les bêta testeurs d’un nouveau programme de pseudo-réalité pour peuples d’un futur aseptisé (Alt-Life), le penchant pour la mise en scène de la dualité voire de l’opposition entre deux mondes se fait de plus en plus prégnant. Et permet d’écrire et de réécrire une histoire, un futur et un passé au moyen de l’efficace « et si », jusqu’à interroger et commenter le présent.

Avec Alt Life, l’auteur des Autres gens invente pour ses personnages une autre vie que la leur. Dans un futur policé, l’homme vit dans des bulles individuelles et a perdu le sens du toucher, ne connaît plus les interactions, a vu disparaître les sensations les plus primaires. Josiane et René ont été choisis pour tester une interface de « réalité virtuelle » de dernière génération, plus réaliste, offrant de multiples possibilités d’expérimentations de sensations disparues : sentir, toucher, éprouver plaisirs et douleurs. Josiane et René (re)découvrent leurs corps, l’éprouvent. De fantasmes sexuels en volonté de connaître l’amour, l’Alt Life qui leur est offerte est pour eux une renaissance.

Le dessin de Joseph Falzon, minimaliste et épuré, retranscrit de belle ce monde sans joie(s), avec une partielle absence de décor, rehaussé néanmoins par de magnifiques couleurs d’inspiration naïve de Marie Galopin : le réel est ennuyeux au possible, mais le virtuel est-il une (sinon la) solution ?

Au fil des pages, en retrouvant la mémoire, les aspirations des héros se font de plus en plus élémentaires : l’expérimentation tourne à la quête de soi, la virtualité promesse de bonheurs ne remplacera jamais la nature même de ce qui fait l’humanité, l’aléa, l’incertitude, les sentiments, face à la dictature codée des programmes informatiques.

Dans Altered Carbon, l’humanité est arrivée à une acmé scientifique, il est désormais possible d’enregistrer la conscience (et même l’âme) d’un homme dans une « pile » à insérer dans une enveloppe corporelle interchangeable. La mort semble donc impossible dans ce nouveau monde où l’on peut se télécharger dans un corps au gré de son envie ou de sa fortune. Qui plus est quand les riches ont désormais la possibilité de cloner leurs enveloppes terrestres et charnelles. Développée par Netflix, la série tirée du roman de Richard Morgan, Carbone modifié (Bragelonne, 2003) lorgne du côté de Blade Runner par son formalisme sombre et nihiliste et aborde sans détour les questions de l’immortalité, de la prééminence des élites sur les couches basses, des inégalités de classes… mais s’enferme malheureusement dans son propre genre quand il s’agit de n’être qu’un thriller cyberpunk.

Takeshi Kovacs est le dernier « diplo ». Un super mercenaire, le résistant ultime. Sa pile a été intégrée dans un nouveau corps, celui d’un ex-policier, Elias Ryker. Ramené à la vie, il se voit assigné la mission de résoudre le meurtre de l’homme le plus riche du monde. Mais sa renaissance et son enquête ne vont pas aller de soi : prisonnier dans le corps d’un autre, assailli par ses souvenirs vieux de 250 ans, il doit composer entre la veulerie des uns et l’idéalisme des autres (l’ex-partenaire de Ryker notamment) dans une société ultra-violente et inégalitaire. Seuls les plus riches survivent : corps à vendre, piles clonées, cloud omniprésent, intelligence artificielle à son apogée (mais réduite à l’état de tenancier d’hôtels de passes), la dystopie ratisse parfois trop large et la série en devient déséquilibrée, entre action pure et pensées métaphysiques éternalistes. Malgré l’efficacité des effets visuels et pyrotechniques, l’aura et le phrasé nonchalant de Joel Kinnaman (qui ne cesse de s’affirmer depuis The Killing), Altered Carbon déçoit sur la durée, en oubliant son postulat au profit d’une romance digne de la teen-lit. Et l’on se prend à regretter que la question de la survie via une interface digitale faisant du corps un réceptacle superflu n’ait pas été poussée plus loin…

A cette dystopie pourtant prometteuse, il faudra préférer Counterpart, qui invite le spectre de la guerre froide dans une série dont le point de départ est une expérimentation aux conséquences inattendues.
A Berlin, avant la chute du mur, le monde a été littéralement divisé en deux parties. La terre a été clonée, créant un monde miroir, une réalité parallèle. Dans cet espace autre, tout est identique ou presque, hors les progrès médicaux, sociaux, technologiques, chaque être possède donc un double, en tous points conformes à l’original. Du moins en apparence.

Howard Silk est un employé de bureau ordinaire, sa vie quotidienne est atone et lui-même n’est pas très intéressant. De l’autre côté, il est un espion rugueux et dénué d’affect. Interprété par J.K. Simmons (éternel Vernon Schillinger d’Oz et oscarisé pour son rôle de professeur despotique de jazz dans Whiplash), Howard Silk est une sorte de chaînon manquant dans ce monde dual. Car derrière le thriller s’abrite une réflexion sur la destinée, sur la constitution des personnalités selon l’environnement dans lesquelles elles grandissent.
D’un côté, un occident moderne, démocratique, de l’autre, la même ville de Berlin qui possède de notables caractéristiques soviétiques. Manichéen par petites touches, jamais caricatural, Counterpart tient à la fois du récit SF et du thriller d’espionnage, tout en refusant le grand spectacle et la facilité. En se focalisant sur l’essentiel : à la fois la gémellité des personnages et leurs différences. J.K. Simmons est à ce jeu le plus parfait, jusque dans les postures physiques pour jouer ce double rôle. Sa démarche, ses expressions du visage, sa voix, sont autant d’éléments de reconnaissance que de marques de différenciation.

Diffusée depuis le 17 janvier sur OCS, Counterpart bénéficie d’un casting international (Danemark, Angleterre, Italie,  États-Unis…) et d’une écriture et d’une réalisation soignées, qui font d’elle une des meilleures séries de genre du moment, qui pose une question essentielle : et si la réalité n’était pas celle que l’on croit ?

Thomas Cadène, Joseph Falzon, Marie Galopin, Alt-Life, 183 p. couleur, Le Lombard, 19 € 99, en librairies le 6 avril 2018.

Altered Carbon, créée par Laeta Kalogridis d’après le roman éponyme de Richard K. Morgan, avec Joel Kinnaman, Renée Elise Goldsberry, James Purefoy, Kristin Lehman, Martha Higareda, 10 épisodes, diffusé sur Netflix.

Counterpart, créée par Justin Marks, réalisé par Jennifer Getzinger, avec J.K. Simmons, Harry Lloyd, Olivia Williams, 10 épisodes, diffusée en France sur OCS.