« La Honte ! » de Jon Ronson : voyage au pays de l’humiliation numérique

Source : Twitter

Twitter, Facebook, la vindicte populaire et la dénonciation publique, la mise au ban numérique, ça vous évoque quelque chose ? Dans La Honte !, essai de Jon Ronson à paraître en France chez Sonatine le 8 février (traduction par Fabrice Pointeau), l’essayiste gallois fait bien plus qu’analyser le phénomène de l’humiliation organisée sur la toile, un phénomène que les utilisateurs des réseaux sociaux connaissent bien, pour en être parfois les témoins au mieux, les acteurs au pire.

Peu connu en France, Jon Ronson est l’auteur de plusieurs livres de non fiction, journaliste, scénariste (Les chèvres du Pentagone, Okja) et documentariste. Avec La Honte ! (So You’ve Been Publicly Shamed, paru en 2015), il dresse un portrait édifiant et glaçant du harcèlement numérique en liberté : n’importe qui et à n’importe quel moment, n’importe où, peut faire l’objet d’une campagne de dénigrement, de menaces d’une violence rare… pour une blague douteuse, une photo choquante (ou pouvant choquer), ou un mensonge débouchant sur une ostracisation planétaire.

A partir d’exemples concrets (presque des cas d’école) de ce que la toile peut produire comme situations, la honte telle que la présente Jon Ronson semble désormais être à la fois la peine et l’exécution de la peine, bras armé (de toutes les intentions, bonnes ou mauvaises) et châtiment normalisé dans une société qui a pourtant banni (du moins officiellement et dans les démocraties modernes) la mortification publique. Bien sûr, il n’y a aucune commune mesure entre des crimes jugés, des abus sexuels, des sévices corporels, des tortures, des atteintes à l’intégrité physique, des actes dégradants contre la personne humaine et des tweets moqueurs… Pour autant, Jon Ronson analyse la violence sociale comme une dérive insidieuse, une nouvelle forme de contrôle social, pire : la résurgence de tribunaux populaires avec ses procureurs autoproclamés, ses bourreaux anonymes à l’abri derrière leurs pseudos et leurs écrans d’ordinateurs.

Justine Sacco, Jonah Leher, Lindsay Stone, de ce côté de l’Atlantique ces noms ne parlent peut-être pas à tous. Le livre de Jon Ronson revient sur ces quelques cas emblématiques de la honte subie, provoquée, relayée et ses conséquences. Tout commence en 2012 quand, après avoir expérimenté (le mot est bien choisi) une usurpation d’identité virtuelle du fait de chercheurs de l’université de Warwick, Jon Ronson est parti en guerre contre une version robotisée de lui-même.

Tout a commencé début janvier 2012, lorsque j’ai remarqué qu’un autre Jon Ronson s’était mis à poster des messages sur Twitter

Sujet (et victime) à son insu d’une expérience scientifique, Jon Ronson découvre donc qu’un autre lui-même publie des messages sur le réseau social, messages écrits par le biais d’un infomorphe (un spambot en informaticien dans le texte) qui collecte les infos sur le compte Twitter du vrai Jon Ronson pour les rediffuser aléatoirement via un compte presque homonyme (à un underscore près). Face à cette usurpation troublante (ce sont les mots de son propre compte Twitter qui sont réutilisés), Jon Ronson a connu un fort sentiment d’injustice, lié à cette perte d’identité et la honte qui en découle. Il a donc fait ce qu’il croyait bon de faire : dénoncer de tels agissements, en publiant une vidéo sur YouTube pour en appeler au jugement des internautes.

Il n’a pas été déçu : aux premiers commentaires plutôt en sa faveur a succédé une montée en puissance dans l’opprobre, jusqu’au lynchage. Finalement, Jon Ronson a eu gain de cause et le faux compte a été supprimé. Mais cette expérience a été le point de départ de sa quête : il s’était passé quelque chose d’indicible et de (plus ou moins) nouveau. Le journaliste a donc décidé de scruter le web dans l’attente de la prochaine fois où « la justice des citoyens prévaudrait de façon spectaculaire ». Il n’a pas eu à attendre longtemps pour constater ce qu’il appelle le « commencement d’une grande renaissance de l’humiliation publique ».

Source : The Guardian.com

L’essai revient donc sur des cas de dépréciations remarquables aux effets dramatiques : l’imposture première de Jonah Leher (qui avait inventé des citations de Bob Dylan dans un de ses ouvrages) et la crucifixion médiatisée qui a suivi (le conduisant à la dépression) ou la mise au ban de Justine Sacco pour un tweet supposément humoristique à l’attention de ses 170 (!) abonnés relayé des milliers de fois… jusqu’à lui faire perdre son emploi, après avoir été insultée, étiquetée raciste, clouée au pilori virtuel par une communauté internationale sans aucun lien entre ses membres si ce n’est de posséder un compte Twitter.

Édifiant dans ce qu’il dit des pratiques quotidiennes sur la toile, effrayant quand il dépeint la vie des victimes après ces humiliations, glaçant par son style sec et sa narration à la première personne, La Honte ! n’est pas qu’une enquête gonzo qui aurait pour vocation de nous faire haïr d’emblée les usagers d’Internet. Et le médium pour ce qu’il est devenu : une agora globale où se concentreraient tous les maux et toutes les vertus de la terre. C’est aussi et surtout une recherche sérieuse et documentée dans les archives de la toile. Mais qui convainc un peu moins quand elle veut se déployer hors de son sujet premier.

Quand il se cantonne à égrainer les exemples des destins terribles des Jonah, Justine ou Lindsey, Jon Ronson réussit à faire ce pas de côté nécessaire pour susciter le questionnement chez le lecteur. Un peu à la manière du journaliste pour la presse à sensations, créé par Tom Wolfe dans Le Bûcher des vanités, qui devient paradoxalement le défenseur de celui que tout accuse tout en le mettant en une de son journal. Mais en associant la folie collective et la frénésie de lynchage électronique qu’il constate et en convoquant Gustave Le Bon, en dressant un parallèle entre les expériences de Stanford et l’humiliation institutionnalisée lors des interrogatoires policiers et dans les prisons américaines ou en mettant en miroir l’époque actuelle avec la société puritaine du Delaware au 18è siècle, Jon Ronson manque de se perdre (et ses lecteurs avec lui) à force de vouloir déconstruire les éléments constitutifs de la honte sur Internet et les rapprocher de questions psychologiques ou sociales au gré de ses rencontres avec ses interlocuteurs dans des cafés ou des restaurants new-yorkais.

Cela étant, il faut reconnaître à l’essai de Jon Ronson qu’il est vraiment ce voyage au pays de la honte numérique en cela qu’il interroge sur les pratiques inhérentes au support. Les messages courts sur Twitter (même avec 280 caractères à la place de 140), la relative impunité quand il s’agit de raconter les pires horreurs ou de proférer des menaces sous couvert du pseudonymat, et la tendance naturelle des utilisateurs des réseaux sociaux à suivre un mouvement d’opinion lancé à pleine vitesse (souvent proportionnelle au sujet ou au degré d’indignation du moment)… couplés avec l’extraordinaire possibilité offerte par Internet de pouvoir s’exprimer sur tous les sujets en temps réel et la promesse de pouvoir être lu (voire de devenir célèbre) urbi et orbi, font que le phénomène analysé par l’auteur renvoie à d’autres questions très contemporaines de l’actualité récente ou en marche.

Qu’ont en commun les tweets malheureux de Justine Sacco ou Lindsey Stone (qui s’est offert une virginité numérique grâce à une agence de e-réputation, opération décrite dans et pour les besoins du livre) et la dénonciation des harceleurs et des agresseurs sexuels par hashtag interposé ? Quelle différence y a-t-il entre un(e) twittos anonyme disgracié(e), insulté(e), menacé(e) verbalement (au minimum) par des inconnu(e)s et l’auteur de faits répréhensibles dont l’image et la réputation sont ruinés hors des tribunaux au mépris de la présomption d’innocence et d’un potentiel acquittement ?

Il faut le dire, le redire, le répéter encore et toujours. Internet est le monde réel. Nul besoin de revenir sur les questions de l’impunité, de la liberté d’expression, de la bien-pensance des uns et de la parole décomplexée des autres, sur les « on ne peut plus rien dire » et sur les « peut-on rire de tout ? »… Les défenses des uns sont les moyens d’attaque des autres et réciproquement. Ce qui se dit, s’écrit, s’imprime sur la toile est (et demeure) le fait de personnes réelles. Quand Donald Trump tweete, quand Jean-Luc Mélenchon tweete (quand bien même ce n’est pas lui en personne mais l’administrateur de son compte), quand l’individu lambda, vous, moi, quand Jon Ronson, quand nous tweetons, il s’agit bien de messages rédigés par une personne qui clique sur envoyer. Il suffit de se souvenir l’expérience désastreuse de Tay, le robot conversationnel de Microsoft, qui a dû quitter Twitter après des dérapages racistes. Si même l’intelligence artificielle n’arrive pas à se contenir, imaginez ce dont un être humain, doué de pensée et doté de pouces préhenseurs est capable… Dès lors, en cédant au pessimisme à la lecture de La Honte !, on pourrait se demander, comme son auteur, si Twitter – et plus largement Internet – ne serait pas le seul endroit au monde où les victimes peuvent très vite se transformer en bourreaux. Juste pour rire, par ennui, ou pour suivre un mouvement parfois incontrôlable sans se préoccuper des conséquences humaines. Toujours prompts à dénoncer les traitements cruels et les actes dégradants (des soldats américains dans la prison d’Abou Ghraib par exemple), les internautes (sans toutefois généraliser) seraient-ils donc simultanément et paradoxalement capables de vilipender en meute organisée aussi facilement qu’ils likent des photos de chatons rigolos ?

Il est trop facile et trop cynique de blâmer Internet : une fois encore, la toile n’est pas un système autosuffisant et générant spontanément son lot d’ignominie, il n’est qu’un médium sur lequel des hommes et des femmes s’expriment (à tort ou à raison), tweetent, postent des statuts, écrivent des commentaires, interagissent, dialoguent et s’invectivent, s’interpellent, se suivent, nouent ou rompent leurs relations. Ni plus ni moins que le prolongement de ce qui se fait « IRL ». L’audience en plus et les inhibitions en moins. Internet n’est pas un espace de non-droit. Et la quête de Jon Ronson de trouver sa justification dans sa conclusion naïvement sentencieuse :

« Quand vous assistez à une humiliation injuste et ambiguë, parlez au nom de la personne humiliée. Le brouhaha de voix discordantes, c’est ça la démocratie. La chose formidable avec les réseaux sociaux, c’était qu’ils donnaient une voix à ceux qui n’en avaient pas. Ne le transformons pas en un monde où le meilleur moyen de survivre est de redevenir silencieux ».

Capture d’écran Twitter

Le livre a paru initialement en 2015, l’emploi de l’imparfait quand Jon Ronson écrit « la chose formidable avec les réseaux sociaux, c’était (…) » est-il un regret ou juste prémonitoire ? Qu’en est-il deux ou trois après ? Les plus anciens sur Twitter se rappellent le hashtag #HasJustineLandedYet, devenu depuis un mème Internet à l’instar de « je ne suis pas venue ici pour souffrir ! ». Du fait de la graphomanie du président en exercice des États-Unis, le cas de Justine Sacco a resurgi récemment pour montrer qu’à l’époque Donald Trump n’en était déjà pas à une outrance près et avait participé à l’hallali. La toile n’oublie pas. Elle n’oublie rien. Justine Sacco, elle, souhaiterait sûrement qu’elle cesse de se rappeler à son mauvais souvenir.

Jon Ronson, La Honte !, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau, Sonatine éditions, février 2018, 304 p., 21 € (14 € 99 en version numérique)