Parler pour l’autre et penser contre soi

Aurélien Barrau (DR)

Les conflits ne manquent pas. Les causes d’indignation sont légion. La violence est omniprésente. Et force est de constater que les prises de paroles, dans la très grande majorité des cas, visent à marquer le bienfondé de la vision de la communauté de celui qui s’exprime et à souligner l’ignominie de celle de ses adversaires. Que cette communauté soit ethnique, religieuse, intellectuelle, politique, nationale, professionnelle ou qu’elle se constitue comme intersection ou réunion de communautés éparses n’importe pas ici fondamentalement.

Une telle attitude – à laquelle personne ne pourrait échapper radicalement – est évidemment compréhensible et sans doute, dans une certaine mesure, souhaitable. Quand la menace se présente, il est presque du devoir de la vie de se protéger et de défendre son environnement immédiat. Quand quelqu’un ou quelque chose s’oppose à nos valeurs les plus fondamentales ou à nos croyances les plus sacrées, il est certainement inévitable de réagir et de communier avec « les siens » dans ce combat.

Il est pourtant, dans de très nombreux cas, potentiellement fécond de penser au-delà de la réaction communautaire. Qui peut nier que, très souvent, les oppositions – militaires ou idéologiques – relèvent évidemment de violences partagées et qu’aucun « camp » n’a l’apanage des torts ? Et ce, quel que soit le schème axiologique suivant lequel les valeurs sont considérées. La violence identifiée comme dominante, c’est presque un fait sociologique, est toujours celle qui oppresse la communauté du locuteur. Elle est donc, pourrait-on dire, manifestement contingente puisque relative à la position de celui qui l’identifie et la combat. La question essentielle qui se pose alors est : quel est l’ennemi ? Si c’est l’autre, en tant que tel, le repli communautaire est justifiable et même efficace. Si c’est au contraire la violence en elle-même, la douleur, la haine, le conflit, examiner la situation plus globalement – ou plutôt à travers la localité de l’autre – serait certainement opportun.

L’invitation à parler pour l’autre et à penser contre soi n’a rien à voir avec une injonction morale. Ce n’est pas un simple appel désuet à tenter de comprendre un point de vue différent. Ce serait plutôt une entreprise stratégique et éminemment praxique. Elle obéit à plusieurs enjeux fort simples mais manifestement insuffisants pour que cette attitude soit couramment adoptée :

  • La parole de surenchère affirmatrice consistant à appuyer un peu plus fort encore la croyance de la communauté de celui qui s’exprime n’a aucun effet concret. Elle est fondamentalement inutile puisqu’elle ne sera entendue que comme confirmation de ce qui est déjà supposé par le groupe social considéré. Dénoncer, une fois encore, les violences subies et identifier le groupe adverse comme seul responsable (le moquer, le caricaturer, choisir de n’exhiber que sa face honteuse, etc.) des violences commises est le fonctionnement usuel de la prise de position publique. Il ne porte aucun espoir de sortie de crise. Au contraire, proposer de l’intérieur d’une communauté une vision dé-diabolisée sur le point de vue de l’autre apporte une contribution décisive à l’élaboration d’une image-du-réel plus nuancée. Il est inconfortable de découvrir l’humanité de son ennemi – le penser en monstre en inventant une sorte de tératologie sociale est toujours plus aisé – mais le plus simple est rarement le plus juste.
  • Penser avec l’autre, fut-il un adversaire, c’est aussi avoir le courage de sortir de son cocon de certitudes. C’est envisager la possibilité que le « camp » adverse – souvent muni lui aussi de son lot d’intellectuels sincères, de victimes incontestables et d’humanistes authentiques – ne soit pas absolument dans l’erreur. C’est, finalement, faire un peu de ce qu’on attend du rival. Le premier pas est difficile mais il est rarement infructueux. Parfois assimilée à une faiblesse ou à une traitrise par les plus radicaux de la communauté concernée, la défense partielle de la vision extérieure ou antagoniste constitue plutôt l’expression d’un courage altruiste.
  • D’un point de vue purement pragmatique, la parole d’autocritique (et, là encore, il ne s’agit nullement d’un relent de morale chrétienne) est la seule à être performativement liée à l’action. Pour le dire simplement et à partir d’un exemple : dénoncer les horreurs venant d’ailleurs dont « nous » (quel que soit le sens de ce problématique « nous ») sommes victimes ou témoins peut évidemment renforcer notre xénophobie et notre peur de l’autre mais ne résout factuellement aucun problème. Nous n’avons pratiquement aucun pouvoir d’action sur l’ailleurs, quand bien même notre indignation serait justifiée et notre désir d’infléchir hautement défendable. Prendre conscience des horreurs dont « nous » sommes coupables peut, au contraire, drastiquement changer la donne. Parce qu’il s’agit alors de nos propres actions – médiates ou immédiates, individuelles ou politiques –, la remise en cause est intimement liée à une modification possible du réel : ce qui est proposé peut être acté.
  • Plus intellectuellement, penser, c’est toujours penser contre la pensée antécédente. Contre soi. Contre ses intérêts hérités. Contre l’inertie de ce qui nous semble aller de soi. Quel serait le sens d’une ré-flexion qui ne serait structurellement dirigée contre les fondements mêmes qui l’instituent ? À quoi bon écrire, lire, plaider, si c’est pour surenchérir dans l’affirmation de ce qui est déjà supposé connu ? L’histoire des idées n’est qu’une longue remise en cause des évidences du passé et c’est évidemment là que l’intelligence déconstructrice peut jouer un rôle majeur.
  • Quand l’autre est réellement indéfendable, avoir tenté de penser avec lui donne finalement des armes plus affûtées pour le combattre. Même ici l’effort n’est pas vain.

Naturellement, et c’est le sens du dernier point précédent, on trouvera sans peine des exemples de conflits ou d’oppositions où les torts n’étaient pas partagés. Où l’agression était unilatérale et la responsabilité univoque. Ou des cas où l’oppression réelle et inacceptable d’une communauté imposait évidemment le « resserrement des rangs ». Cette mince réflexion ne concerne bien évidemment pas ces cas.

Mais chacun identifiera aussi, tout au contraire, une multitude de situations où la violence est manifestement partagée. Où les belligérants – dans l’espace réel de la guerre ou celui de l’invective symbolique – portent chacun une part des responsabilités, des injustices et des inhumanités. Dans ces oppositions banales – et parfois infiniment graves – pour lesquelles chacun se cramponne à son histoire propre, à ses valeurs, à ses codes, à ses croyances, à ses rites, à ses analyses parfois justes mais toujours partielles, voyant en l’autre le barbare ou le salaud, il me semble que l’incapacité à penser contre soi constitue toujours le cœur du blocage. Et finalement la barbarie authentique.

Les réseaux sociaux sont d’ailleurs plus que révélateurs en la matière : l’immense majorité des acteurs n’y relaient que les informations qui vont dans le sens des intérêts de leur groupe. Leurs amis, appartenant majoritairement à la même communauté, se voient ainsi renforcés dans leurs convictions et dans la détestation du camp adverse. Les observateurs « extérieurs » voient les opposants ne partager que les analyses à charge de l’autre dont la sémiotique belligérante radicalise la scission. La machine s’emballe et la tempérance, la nuance, la subtilité ne peuvent plus s’exprimer parce que « l’autre » est devenu « absolument autre ». Chaque adversaire – idéologique ou militaire – se voit ainsi conforté dans sa vision biaisée. Et ce même quand les participants sont rationnels et que les torts sont évidemment partagés.

Aussi difficile cela soit-il, il me semble urgent de tenter – partout où cela est possible – de faire corps avec la pensée adverse. Ce n’est pas qu’une question d’éthique mais aussi de pratique. La parole critique sur sa propre communauté est d’une portée tout autre que celle consistant à fustiger la communauté adverse. Elle exige une certaine habileté et une intelligence aiguë mais la critique est alors audible parce qu’elle provient de l’intérieur.
En contrepoint, se pose évidemment la question hautement  délicate des « communautés » auxquelles il est ici référé. Il s’agit d’une problématique complexe qu’il n’est certainement pas question d’aborder dans cet article. Je veux seulement souligner un risque considérable du point de vue communautaire : la cohésion par la colère et la détestation. Nombre d’événements de ces derniers temps ont conduit à de nouvelles « communions » qui s’instauraient ou se renforçaient par la désignation de l’ennemi commun. Tout devenait simple parce que le mal s’incarnait en l’autre et les fantasmes s’y condensaient. C’est un chemin à risque dont l’Histoire montre tout à la fois l’artificialité et la dangerosité.

Il est évidemment compréhensible que nous utilisions les différents moyens d’expression à notre disposition – et donc en particulier les réseaux sociaux – pour diffuser nos idées et tenter de convaincre. Ce petit billet n’échappe pas à la règle. Il est tout aussi inévitable que quand nos proches sont menacés, une réaction spontanée, presque organique, se mette en place pour lutter contre ce qui ne peut être perçu que comme une agression inacceptable. Mais, dès lors qu’il s’agit des intérêts d’une communauté – dont la constitution est toujours en partie arbitraire, dont les limites sont toujours en partie artificielles, dont l’origine est toujours en partie reconstruite – la question du bien-fondé d’une réaffirmation continuelle de la légitimité d’une vision, et surtout d’une parole, unilatérale me semble devoir être posée. Il y va de la capacité d’agir tout autant que de la justesse de cette action.

Penser contre soi et parler pour l’autre, ce pourrait être l’ébauche d’une distanciation prudente de la contingence de notre localisation sociétale. Dans l’ingressif de l’altérité.

Aurélien Barrau (DR)