Agressions sexuelles ou puritanisme : pourquoi choisir ? par Guilhem Fabre

Terre érotique d’André Masson

Un hashtag contestable mais efficace suivi d’une ahurissante défense de l’agresseur en péril pour finir par une mièvre tribune de Leila Slimani dans Libération : le débat lancé par l’affaire Weinstein peut-il faire autre chose que s’enliser ?

Quand l’agression est institutionnalisée, les victimes ne peuvent, pour s’en défendre, employer les réponses proposées par l’institution : sa morale et ses traductions intellectuelles ou juridiques. En d’autres termes, une minorité dont la société dénie les droits est obligée, pour se faire entendre, d’utiliser des formes de luttes que cette société ne reconnaît pas comme totalement légitimes. On sort alors d’une logique manichéenne (c’est bien ou c’est mal) pour entrer dans une zone grise où le moyen utilisé ne peut se jauger qu’au regard, d’une part, de la cause qu’il sert et, d’autre part, des compromis qu’il réalise entre efficacité et éthique. Cette banalité – qui est au cœur de tout conflit impliquant ceux dont les intuitions dénient les droits : qu’il s’agisse des salariés légalement licenciés pour raisons boursières, des migrants légalement repoussés aux frontières, etc. – est aujourd’hui si régulièrement oubliée qu’il devient nécessaire de la rappeler.

#simplificationefficace

Envisagé en termes de compromis, le hashtag #balancetonporc pouvait se prévaloir d’un bilan assez positif. Certes, l’élégance du verbe n’était pas au rendez-vous pour les descendantes modernes de Simone de Beauvoir. Certes le verbe « balancer » avait un côté appel à la délation quelque peu discutable. Certes, enfin et surtout, le mot « porc » tendait à dénoncer l’être, le porc désirant, et non l’acte, la transgression que le désir ne saurait justifier. Et de fait, ce dernier point constitue bien la porte ouverte à un puritanisme qui juge le désir et non les actes, tendance grandement popularisée par l’expression « prédateur sexuel » (sauf erreur importée en France par le vocabulaire des séries américaines). Mais la contrepartie de ces défauts, c’est une simplicité, une lisibilité et une puissance évocatrice qui a permis une libération de la parole nécessaire dans un contexte où la victime est encore souvent considérée – et se considèrent elles-mêmes, de façon plus ou moins avouée – comme partiellement responsable de ce qui lui/leur arrive (pour mémoire, Gilbert Collard, aujourd’hui élu de la République puisque député Front National, a défendu il y a trente ans trois violeurs en arguant que leurs deux victimes avaient été provocantes voire consentantes).

Le fantasme de Stockholm

La seule question de la cause à défendre suffit dès lors à discréditer la tribune-riposte défendant une « liberté d’importuner ». D’un côté en effet, la réalité des agressions sexuelles et de la relative mansuétude des institutions publiques et privées (notamment des entreprises), de l’autre le fantasme d’un totalitarisme puritain issu d’un féminisme radical dont le hashtag #balancetonporc serait le signe précurseur. Pour le dire autrement, si chacun et chacune connaît des victimes d’agressions sexuelles, je ne connais personne qui connaisse un homme ayant été victime d’une réponse institutionnelle disproportionnée à une tentative de séduction. Aucune cause à défendre, aucun danger réel ne vient donc contrebalancer les approximations, très largement et souvent justement relevées, de cette tribune. Pour n’en relever qu’une à mon propre compte : l’opposition entre « droit d’importuner » et puritanisme est au moins simpliste, si ce n’est fallacieuse, puisque les deux ont toujours fait très bon ménage. Le puritanisme, en condamnant le désir, fait en effet porter la suspicion sur celle qui l’attire et la rend co-responsable de son agression par le porc qui sommeille en tout homme et qu’elle a, en quelque sorte, réveillé ; plus encore, il excuse pour partie et par avance celui que la tentatrice a ainsi égaré.

Poésie, que de crime on commet en ton nom

Leïla Slimani est écrivaine et c’est en tant que telle qu’elle est intervenue dans Libération au travers d’une tribune libre intitulée « Un porc, tu nais ». Un écrivain, c’est quelqu’un qui use de la langue pour faire avancer les choses. La langue, ici, c’est d’abord une longue suite de phrases infinitives (« Marcher dans la rue. Prendre le métro le soir », etc., sur une dizaine de lignes) dans lesquelles chacune peut se reconnaître, mais dont va émerger un « je », celui de l’écrivaine guidant le peuple féminin en revendiquant en son nom la liberté de les réaliser. Et puis… Et puis plus grand chose. L’évocation d’hommes qui ne se reconnaissent pas dans l’association entre virilité et agression sexuelle (étonnant, non ?) et celle de femmes victimes partout dans le monde (on peut réviser sa géographie, c’est toujours utile). Plus grand chose, sauf un double espoir, sans aucune évocation de moyens pour le réaliser : celui que son fils soit « libre, de se définir autrement que comme un prédateur habité par des pulsions incontrôlables » et celui que sa fille puisse vivre (spoil alert, c’est la conclusion de la tribune) dans « un monde plus juste, où l’espace de l’amour, de la jouissance, des jeux de la séduction ne seront que plus beaux et plus amples. A un point qu’on n’imagine même pas encore. »

Un porc tu nais et Lacan coyote

Le paradis espéré par Leïla Slimani se construit sur une double négation. D’abord, chez le fils, celle de la pulsion, nécessairement incontrôlable et qui le condamnerait à la prédation. Ensuite, dans le monde idéal offert à la fille, celle du désir, grand absent d’une liste qui fait se succéder « amour », « jouissance » et « séduction ». C’est toute la part obscure de la psyché qui se trouve ainsi amputée : le porc ou la truie (cette omission de la tribune-riposte qui fait mine d’oublier que, depuis Tartuffe, le puritanisme est d’abord et surtout un moyen de contrôle de la sexualité féminine). Précisément celle autour de laquelle se rejoignent, sur des registres en apparence diamétralement opposés, agressions sexuelles et puritanisme. Celle sur laquelle Lacan a peut-être posé un gigantesque point d’interrogation en écrivant qu’il n’y a pas de rapport sexuel, équivalent verbal du tableau Terre érotique d’André Masson par lequel il masquait le tableau de Courbet, L’Origine du monde, dont il était le possesseur. Aux paradis futur sans chemin d’accès, peut-être faut il préférer ce type de ruse : celle de Coyote, personnage mythologique amérindien qui parvient à s’unir au vagin denté et celle de Lacan qui masque la violence originelle du sexuel sous une version édulcorée et habitable, sans s’en interdire l’accès.

En d’autres termes, ne pas chercher à résoudre – à purifier ou à libérer – mais à rendre provisoirement et précairement habitable, ce à quoi le hashtag #balancetonporc, quelles que soient ses limites, contribue en partie.

Guilhem Fabre