Le grand n’importe quoi du grand remplacement

« Le radeau de Lampedusa » par Pierre Delavie

J’ai la nausée en commençant ce texte. De la tristesse, de la colère mais surtout un fond de nausée qui ne part pas. Le week-end a pourtant été beau, j’ai vu des amis, j’étais à Paris, j’ai peut-être trouvé un nouveau sujet de livre, je me suis fait couper les cheveux très courts et on dit que ça me va bien, j’ai fêté l’anniversaire de mon filleul Ariel qui a un an, et la fraîcheur est revenue après quelques jours d’une canicule hardcore. Comme chaque lundi matin ou presque, j’écoute le replay de Répliques sur France Culture, c’est une habitude comme une autre, cette semaine l’Académicien philosophe Alain Finkielkraut reçoit Renaud Camus, écrivain, essayiste et Hervé le Bras, démographe, directeur d’études à l’INED (Institut national d’études démographiques), directeur de recherche à l’EHESS, École des Hautes Études en Sciences Sociales.

« Ne tournons pas autour du pot » comme le dit lui-même Finkielkraut, annonçons la et les couleur(s), le mieux est encore de recopier ici le chapeau de l’émission : « Ne tournons pas autour du pot. Certains auditeurs doivent être choqués voire stupéfaits et même indignés que pour parler de la question migratoire j’invite Renaud Camus. Ils pensent que je prends une lourde responsabilité en lui ouvrant aujourd’hui le micro de France Culture. Je voudrais répondre à cette accusation silencieuse et assourdissante. Il se trouve que Renaud Camus, qu’on n’entend plus et ne voit plus nulle part a forgé une expression qu’on entend tout le temps et partout : le grand remplacement.
Certaines personnalités qui ont pignon sur rue la reprennent à leur compte, d’autres en contestent la pertinence comme tout récemment Régis Debray dans la Revue des deux mondes  » je ne crois ni au grand remplacement ni à la soumission ».

Il y a en d’autres qui en font un drapeau, « Nous sommes le grand remplacement » écrivaient les Kids du Bondy Blog Meklat et Badrou, ce qui leur a valu les chaleureuses félicitations d’Édouard Louis alias Eddy Bellegueule : « Depuis le temps qu’on lutte et espère le grand remplacement de la vieille France ! Bravo Meklat et Badrou ! »

Bref, Renaud Camus n’a plus de voix au chapitre et il est sur toutes les lèvres. En lui donnant la parole j’ai voulu mettre fin à l’anomalie de cette absence omniprésente et ce qui a achevé de me décider c’est la reprise critique de ce syntagme obsédant par le démographe Hervé Le Bras dans ses deux derniers livres Malaise dans l’identité et L’âge des migrations.

Le temps de l’explication est donc venu : qu’est ce que le grand remplacement Renaud Camus ? »

L’émission commence à peine et voici que déjà elle s’auto-déclare subversive et polémiste, à contre courant, libre et courageuse. Alain Finkielkraut prend la posture du chevalier qui se moque du scandale et du qu’en dira-ton, il est au service des valeurs de l’intelligence de la pensée elles-mêmes au service de la vérité. Bien, bien, bien.

Donc Renaud Camus est l’inventeur du syntagme « Le grand remplacement » qui a fait florès, comme, dans un tout autre domaine, le terme « autofiction » inventé par Serge Doubrovsky mort récemment. Bon, rendons à César, etc. De plus un peu d’histoire linguistique est toujours bon à prendre, en tout cas moi ça m’intéresse. Et j’avoue, autant le dire d’emblée, que j’aime bien ces rendez-vous hebdomadaires de Répliques, souvent ça m’ouvre des champs insoupçonnés et féconds, et puis c’est toujours intéressant de savoir ce que et comment pense « l’adversaire ». J’aime bien la rhétorique. Je ne suis donc pas pour l’interdiction de cette émission comme certains de mes amis, je n’aime pas les censures, d’où qu’elles viennent et où qu’elles partent. J’avoue aussi que je considère qu’hélas Renaud Camus est un de nos grands écrivains, son œuvre est là pour l’attester. Je pense à Tricks notamment, préfacé par Roland Barthes et première publication en 78, je pense à d’autres livres publiés chez P.O.L : Roman roi, Le département du Gers, Loin.

Je poursuis mon petit commentaire du chapeau de Finkielkraut. Certes, il est intéressant de rappeler qu’un Régis Debray ne croit ni au remplacement, ni à la soumission, mais que vient faire Édouard Louis dans cette histoire ?
Je veux dire Édouard Louis cité ainsi, mis en opposition de cette façon ?
« Édouard Louis alias Eddy Bellegueule. » Alain Finkielkraut est un trop fin lettré pour savoir que chaque mot compte, même l’ordre des mots compte dans une phrase, et ce qui n’est pas dit est également parfois aussi important que ce qui est dit. L’exactitude serait de dire : Eddy Bellegueule alias Édouard Louis. Quelle est cette erreur ou ce mépris que je ne saurais entendre ? Car je sens du mépris dans cette erreur, et une certaine condescendance. Le succès du premier livre d’Édouard Louis a été tel que peu de monde, je pense, ignore qu’Édouard Louis est le nom qu’Édouard s’est choisi.
Comment peut-on l’oublier puisque le titre de ce premier livre était En finir avec Eddy Bellegueule ? Simple erreur de l’animateur producteur, ou malhonnêteté intellectuelle ? Et Édouard n’a-t-il pas gagné de haute lutte sa nouvelle identité qui j’imagine est aujourd’hui pour lui plus vraie que la précédente, celle de la naissance, ou du moins aussi vraie. Quelle est cette façon d’assigner Édouard Louis à résidence ? De le reconduire de force en Picardie comme d’autres sont reconduits en charters ? Je m’attarde sur ce point concernant Édouard Louis car il révèle un parti-pris de Finkielkraut, même si celui-ci va répéter plusieurs fois qu’il n’approuve pas forcément toutes les thèses de Renaud Camus.

Nous voilà donc, dès les prolégomènes, au cœur du sujet migratoire. Et ça continue, je veux dire l’écran de fumée du mépris. On le sait, le diable est souvent dans les détails. Finkielkraut, tout à coup, se met à parler des « Kids du Bondy Blog Meklat et Badrou », comme ça, sans présentation aucune, sans situation dans un contexte particulier. Certes, il y a eu récemment une « affaire Meklat », celui-ci ayant tenu des propos antisémites sur Twitter par le biais d’une autre identité. Inacceptable et nul, on est d’accord. Meklat a présenté des excuses, s’est expliqué en parlant d’un double maléfique, presque un hétéronyme à la Pessoa, il ne faisait paraît-il que dire et traduire une certaine rage, et pourquoi pas ?
Orelsan lui aussi dit des horreurs dans certaines de ses chansons, comme Sade, comme Dustan, doit-on tout prendre au premier degré ? Monsieur Finkielkraut qui a beaucoup lu ne connaît-il que le premier degré ? Certes, Badrou a déclaré « la France pue la gerbe et la merde », et alors ? S’il le pense et s’il le vit ainsi ? J’aimerais bien savoir ce que diraient aujourd’hui un Rimbaud de 17 ans né à Aulnay-sous-Bois ou un Baudelaire de 20 ans né à Sarcelles ? !

De plus, ma main à couper que les Kids Meklat et Badrou ne dit pas grand chose au commun des auditeurs de Répliques. La formulation est donc tout à fait intéressante, elle aurait plu à Molière. Et KidsduBondyBlogMeklatBadrou ne vous rappelle rien, je veux dire à l’oreille ? Vous n’êtes peut-être pas de la génération Casimir. Le gentil dinosaure orange avait un plat préféré, et ça m’amusait beaucoup étant enfant, c’était le Gloubi-Boulga, un gâteau fait avec n’importe quoi, vraiment n’importe nawac. Aujourd’hui le Gloubi-Boulga c’est ça, un patchwork à manger, du métissage culinaire, de la bouffe vraiment pas catholique !

Casimir préparant son Gloubi-Boulga

Donc l’émission commençait mal et bien sûr ça s’est aggravé par la suite. Je ne vais pas tout commenter, ça dure 52 minutes, et de toute façon le débat quoique courtois est resté statique, chacun a campé sur ses positions, personne n’a fait bouger personne. Renaud Camus a même enfoncé le clou, il n’est plus selon lui seulement question de grand remplacement mais de remplacisme, carrément, nous vivrions dans une idéologie remplaciste. Quel est cet autre mot qui rime avec -aciste ? Fa, Ra ? La rime est faramineuse. Et puis cette autre phrase de Camus (toujours Renaud) : « L’Europe est beaucoup plus profondément colonisée qu’elle n’a jamais colonisé l’Afrique. (…) L’immigration de peuplement a succédé à l’immigration de travail. (…) Les vieillards sont français de souche, les nourrissons sont arabes ou noirs et volontiers musulmans.» La messe est dite.

Ces trois phrases suffisent, elles sont le noyau de toute la pensée de Renaud Camus, le reste n’est que dilution littéraire, rengaine, jérémiade. J’ai une pensée pour les millions de morts de la colonisation dont les plaies sont encore très vives, nous n’en sommes pas sortis, une pensée et des millions de larmes pour la traite des noirs, l’esclavagisme, une pensée pour ces « strange fruits » qui pendaient aux arbres dans une Amérique pas si lointaine, étranges fruits en effet que ces corps noirs pendus par les blancs, qu’on laissait là pourrir au soleil, afin de maintenir le climat de terreur, instrument de la suprématie blanche. Comme il est triste et déprimant de rappeler cela qui ne devrait jamais être oublié.

L’émission continue de sa passion triste, Le démographe Hervé le Bras a beau rétorquer à chaque fois que les chiffres et toutes les études ne correspondent absolument pas à la réalité décrite par Renaud Camus, celui-ci n’en a cure car il répond poétiquement, philosophiquement qu’il ne croit pas au pouvoir des chiffres pour ce qui est de rendre compte de la réalité : pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Dualité de l’intelligence qui telle une rose est moitié parfum, moitié épines. Cette assertion, sur les calculs et les stats, je la partage aussi, mais je ne nie pas le pouvoir des chiffres, leur efficacité ou efficience, je le modère, je le relativise. Bien sûr que les seuls chiffres ne sont pas capables de rentre compte de la totalité du monde et du réel, mais ce genre de déclaration je préfère la lire ou l’entendre chez mon ami Aurélien Barrau, astrophysicien, chercheur et professeur, qui s’y connaît en nombres et équations mais pense également qu’il y a autant de vérité dans une page de Bach, de Schönberg ou de Shakespeare, que dans une page d’Einstein.

Puis y’en a marre de Renaud Camus, qu’il broie du noir du gris ou du brun dans son coin, le monde qu’il décrit est une chimère et un cauchemar, son cauchemar. Je préfère vous raconter deux petites histoires vraies.

Samedi soir je rentrais de Paris et j’avais mal à la tête (je suis migraineux), à Montparnasse je prenais le dernier train pour Rambouillet, celui de 22h30. J’essayais de m’endormir pour calmer la névralgie mais à côté de moi deux femmes noires à la peau très belle, toutes en couleurs et boubous sur la tête, avec deux enfants bruyants. L’une des deux femmes s’est mise à parler au téléphone, très fort, en mode haut-parleur à fond, ce qui faisait qu’on entendait son interlocutrice encore plus fort qu’elle. Au début je soufflais, je faisais des mouvements d’impatience de plus en plus grands mais rien n’y faisait, elle semblait ne pas me voir. Et puis je n’osais pas. C’est alors que je me suis dit : C’est quoi ce racisme inversé ? Cette femme serait blanche que je l’aurais déjà remise en place. Le fait est que j’avais peur qu’on me prenne pour un raciste. Je finis par trouver la situation ridicule et j’avais trop mal à la tête alors j’ai dit en levant la voix : Ho, madame ! Le téléphone ! C’est trop fort, là ! La dame a sursauté, elle a aussitôt coupé le haut-parleur et a fini sa conversation à voix plus basse. Je me suis endormi. Un peu avant Trappes, là où le gros des troupes descend, les deux femmes m’ont réveillé pour s’assurer que je ne ratais pas ma sortie. Le fait est que j’allais à la Verrière, la station juste après.

Autre petite histoire, il y a deux semaines j’ai eu la chance de faire avec quelques amis une visite privée du Château de Versailles, le soir après fermeture. Il se trouve que je connais quelqu’un qui y travaille. C’est beau, c’est très beau Versailles. Et la Galerie des Glaces vide au moment du coucher de soleil, waou ! La visite était commentée par le chef du protocole, Versailles nous était conté, le Grand Siècle était presque palpable. Et dire que tout ça, toute cette majesté, cette harmonie, ce faste a été bâti sur une zone de marécages. Le seul caprice d’un Roi Soleil (aujourd’hui on parlerait de dictateur) avait suffi pour apporter grâce et équilibre là où il n’y avait que boue, vase et moustiques. De l’Opéra à la Chapelle Royale en passant par les Grands et Petits appartements du Roi, nous visitions ces merveilles de dorures et de marbres, et il était difficile de ne pas penser au milliers de bras et de vies qu’on avait sacrifié pour ériger ce domaine à la gloire d’une monarchie absolue. Je pensais aux conditions de vie du peuple illettré et souvent affamé, écrasé par les impôts, décimé par les guerres et les épidémies, la mortalité infantile effroyable, toutes ces souffrances muettes à jamais car aucun «Édouard Louis» à l’époque, aucune «Annie Ernaux» ne furent là pour « écrire la vie », rendre compte et témoigner, « venger sa race ». Et puis, il y eut un «grand remplacement», on l’appela la Révolution française avec son corollaire malheureux la Terreur. Et plus loin dans le temps ce fut la chute de l’Empire romain, qui fut remplacé par une myriade de peuples et de nations, remplacement par morcellement. On peut s’enfoncer plus loin dans le passé et parler de Néanderthal qui fut peu à peu remplacé par Homo Sapiens, nous. Élargissons encore le problème, le plus grand remplacement n’est-il pas biologique, n’est-il pas la vie elle-même et sa condition de finitude ? Dans ce cas le plus grand des « remplacistes » est la mort aidée par les naissances. Et si Renaud Camus avait tout simplement peur de mourir ?

Je comprends les histoires de nostalgie. J’ai 41 ans et je commence à connaître cette saveur étrange, mais il y a toutes sortes de nostalgiques. Il y a les nostalgiques aimants, bras ouverts, Proust, Patrice Chéreau pour parler de quelqu’un plus proche de nous, ces nostalgiques-là sont aussi des nostalgiques du futur, ce paradoxe en fait des créateurs immenses. Puis il y a les tristes nostalgiques à la Renaud Camus qui vomissent le monde ou s’attachent à un idéal qui n’appartient qu’à eux, qui prend très peu en compte la simple existence des autres. Les autres, ces êtres tout aussi réels que soi, et complètement mystérieux, car la plupart du temps incompréhensibles.