Le Japon n’existe pas

« C’est très simple. Les destinations, c’est comme les coupes de cheveux, les chaussures… ou le conjoint. On les choisit s’ils nous vont bien ».

L’auteur de cette maxime est balayeur dans un aéroport. Salvador Fuensanta aime les clichés et les légendes urbaines, parce qu’en eux « tout n’est pas faux » et qu’ils lui sont le tremplin de des théories singulières. En lisant le fabuleux livre d’Alberto Torres-Blandina, vous saurez pourquoi « le Japon n’existe pas » (et donc qui sont réellement Yoko Ono, Ukio Mishima et Kenzabuto Oé), ce qu’est le club des Désirs impossibles mais aussi pourquoi il est très dangereux, en raison du « pacte des aéroports » de s’éventer avec un livre dans une salle d’embarquement, lieu de rencontres par excellence. « L’espace se dilate dans un aéroport », il devient un livre.

Salvador balaie, bavarde avec les passagers en attente, leur donne des conseils, leur raconte des histoires. Il devine leurs destinations. « Quand on passe des années à observer les gens, on sait ce qu’ils vont dire avant même qu’ils ouvrent la bouche ». Il y a le voyageur « typique de ceux qui partent en Inde », seul, sac à dos, la destination à la mode pour se retrouver, prétexte à raconter l’histoire d’Edouardo, lui aussi parti en Inde. Et puis la voyageuse qui attend un avion pour la Turquie :

« Vous allez à Istanbul, non ?
C’est normal que je sois très observateur, il y a plus de vingt ans que je balaie cet aéroport et que je rencontre toutes sortes de gens. Mais je ne l’ai pas deviné à vos vêtements ni à vos yeux… ni à rien de particulier. C’est simplement que vous êtes assise là, près de la porte d’embarquement pour Istanbul.
Pourquoi vous riez ? »

A chaque rencontre avec un voyageur, Salvador dévide une histoire à tiroirs, de fil en aiguille les anecdotes se suivent, se télescopent, se répondent. Certaines s’enchâssent, se prolongent, sont reprises. Salvador est aède, Pénélope, Shéhérazade, l’incarnation d’une oralité fabuleuse — que sa femme disparue, Leonor, appelait de « l’incontinence verbale ». Un passeur qui transmet des histoires qui lui ont été racontées (ou qu’il a inventées ?) à ces auditeurs choisis : « quand on dit que la réalité dépasse la fiction, c’est bien vrai. Il suffit de tendre l’oreille et on en entend de belles ». Salvador doit prendre sa retraite dans quelques jours, le livre est le recueil d’une vie, un condensé du monde, d’individus confrontés au quotidien, à l’amour, à la perte. Du moins peut-on le croire un moment, tant tout se transforme d’histoires en « nouvelles », d’anecdotes en récit, Salvador semblant se démultiplier, finissant par incarner l’art de la fiction.

Salvador connaît tout le monde dans son aéroport international, mademoiselle Lidia qui est hôtesse de l’air, Juana la vendeuse de journaux, Roberto et Rosalia qui travaillaient à la cafétéria, Sara qui lui sert son déca, mais aussi l’histoire de voyageurs célèbres devenus l’âme de ce lieu poétique :

« Mademoiselle ! Vous avez oublié votre livre sur le siège !
De rien. J’ai vu que vous partiez et je me suis rendu compte que vous alliez oublier quelque chose. Tenez, le voilà : Baudelaire,
Les Fleurs du mal. Je vois que vous le lisez en français… Vous êtes française ? Non, bien sûr, je trouvais que vous n’aviez pas tellement une tête de Française…
Eh bien, je ne sais trop comment décrire une « tête de Française ». Après tant d’années ici, je pourrais vous dire qui est de Paris et qui d’une autre ville, mais ne me demandez pas de vous expliquer, je ne saurais pas. Ça tient à de petits détails…
Moi ? Non, je ne l’ai pas lu. Je ne connais presque rien en poésie. Enfin, je connais un poète… mais ce n’est pas un poète important…
… Je ne crois pas que vous le connaissiez. Il est finlandais…
Exact ! C’est Jussi Latval. Vous l’avez lu ? Incroyable ! Il n’y a pas longtemps j’ai fait la connaissance d’un couple qui était tombé amoureux grâce à un de ses poèmes… Oui, c’est ce que je leur ai dit, que c’était un peu bizarre de tomber amoureux avec ces poèmes, si existentiels…
Comment dites-vous ?
Derrière la routine des lèvres / Maintenant dans mon demi-sommeil / Enfin je t’embrasse… Non, je ne le connaissais pas. C’est peut-être celui-là. Il a dû l’écrire dernièrement…
Oui, oui, je sais qu’il est mort et que les morts n’écrivent pas… Mais ce mort est un peu spécial… Il a rendu l’âme dans cet aéroport. Vous le saviez ? Non ? Eh bien, maintenant vous le savez.
Que savez-vous de plus sur Jussi ? … Ce que vous avez lu sur Internet. Il y a beaucoup de sites sur lui ? C’est vrai ? Je vais vous raconter quelque chose. Vous avez cinq minutes ? Bon, venez avec moi, on va s’asseoir là, parce que rester debout toute la journée… 
»

Mais Jussi Latval est une identité fictionnelle. Il s’appelait Pau Baldrich, « ni finlandais, ni mort, ni rien ». Il a travaillé dans cet aéroport. Il lisait sans arrêt, écrivait, abandonnant le chariot et le balai pour un crayon. Un virtuose de l’invention, balayant la réalité pour transcender la fiction. « Si une rumeur est bien propagée, un mensonge peut finir dans les livres d’histoire », « il modelait la réalité comme un sculpteur la glaise. Il la décorait, disait-il, pour la rendre amusante ».

Pau ? Salvador ? pour eux, « la réalité n’est qu’une possibilité parmi toutes les autres. Et pas toujours la meilleure ». Le Japon n’existe pas en est l’art poétique, recueil de nouvelles qui tissent, peu à peu, un univers, un monde parallèle, faisant de cet aéroport l’espace même de l’invention, une scène de théâtre, un lieu à la Borges, une bibliothèque de Babel. « Vous n’imaginez pas combien la réalité est différente dans un endroit comme celui-ci où personne ne se dissimule parce que personne ne se connaît ».

Si vous partez en vacances bientôt, glissez ce livre dans vos bagages. Et si vous restez chez vous, partez quand même avec lui pour un merveilleux voyage immobile, poétique, saugrenu, inventif. Comme le dit Salvador à la voyageuse française en partance pour Helsinki, « vous allez découvrir de nouvelles perspectives que vous ne soupçonniez pas avant ».

Alberto Torres Blandina, Le Japon n’existe pas (Cosas que nunca ocurrirían en Tokio), traduit de l’espagnol par François Gaudry, éditions Metailié, « Suites », n° 169, 160 p., 9 € – Lire un extrait sur le site des éditions Métailié