Serge Doubrovsky (1928-2017) : père et fils de l’autofiction

Serge Doubrovsky

« Voici un étrange monstre » : tels sont les mots, liminaires, et comme prophétiques d’œuvre, que Serge Doubrovsky citait de son bien-aimé Corneille pour venir présenter ses Autobiographiques et ainsi puiser chez le dramaturge baroque la formule de sa vie à vivre, de sa vie à écrire, de sa vie devenue monstre d’écriture. Car Serge Doubrovsky, qui nous a quittés cette nuit, à 4h, dans la solitude du lit de mort et de l’œuvre toujours-déjà accomplie, se tenait en chacun de ses textes comme cet étrange monstre cornélien, ce monstre ambigu de tragédie et de comédie, de théorie la plus échevelée et d’écriture la plus enlevée, lui qui fut l’artisan de la notion la plus monstrueuse d’œuvre et de théorie, le père de la célèbre autofiction, qu’il inventa de gloire un jour de 1977, pour venir dire son roman sans roman, Fils.

Pourtant, avant l’autofiction, avant ce roman d’imagination, ce roman de vie, ce qui accepte le pari de l’écriture dans la vie pour la vie, il y eut une vie d’abord sans écriture. Il n’y avait, à la vérité, pas de monstre. Quand Serge Doubrovsky naît le 22 mai 1928, dans le 9e arrondissement de Paris, d’Israël Doubrovsky, tailleur et de mademoiselle Weitzmann, mère au foyer, il n’y a pas encore d’autofiction – que du trait biographique nu. L’enfant grandit paisiblement comme il le racontera plus tard mais soudain, à l’orée des années 40, avant la naissance en lui du monstre d’écrire, surgit le monstrueux, le Nazisme qui vient enlever les enfants d’Israël à la vie, qui vit ôter les enfants du Livre au Livre lui-même. C’est en 1943 que le jeune Serge découvre le monstrueux qui s’annonce, le monstre qui va bientôt venir pour venir le déporter, déportation à laquelle il échappe comme il le racontera dans Fils dans une phrase qui ôte la ponctuation, dans la forme-montre qui exhibe de l’adolescent la stupeur : « pas de couilles une vraie gonzesse châtré de ma guerre l’agent de police en civil il a sonné à notre cloche derrière la grille dès l’aube risques et périls à 11 heures je dois vous arrêter partez sa peau pour nous a fait le tour youpins du Vésin la tournée des déportables lui-même si on l’avait pincé déporté à la porte lui venu nous prévenir moi couru dix mois durant me terrer à Villiers visite au cimetière américain m’enterre ». M’enterre, supprimé le sujet, troué l’enfant : le jeune Serge Doubrovsky vivra désormais, sauvé par ce gendarme du Vésinet jusqu’à la fin de la guerre, caché dans une cave à Villiers avec pour toute odeur le salpêtre – chambre noire de l’écrire.

L’enfant sorti du Livre par le monstrueux ne cessera, dès lors, de vouloir rejoindre le Livre, le Talmud de l’étude, deviendra l’homme du Livre, celui qui voudra, depuis le dehors de la critique et du professorat et depuis l’intime du dedans et de l’écriture, passer sa vie dans les livres. La scolarité du jeune Serge se fait alors brillante, taillée dans la pièce du succès, étant successivement reçu premier du Concours général de philosophie, obtenant son bachot comme on disait alors chez Gide, intégrant Normale puis encore reçu avec succès en 1949 à l’agrégation d’anglais. La littérature ne cesse là alors de l’appeler, le monstre Corneille le happe, la puissance du monstre se réveille qui vient à donner au jeune homme l’idée d’une thèse sur l’auteur même du Cid, celle de la dialectique du héros qui le fera brillamment connaître où, de Mélite jusqu’à Pulchérie, Doubrovsky trouve dans le héros cornélien le premier monstre de son œuvre.

Un monstre d’homme, celui qui ne se fait pas héros en se donnant comme l’exemple lumineux et incomparable du triomphe humain sur les passions mais l’homme de l’insurmontable, l’homme de la contradiction, endurant, comme le premier homme de la modernité, le premier sartrien, le premier monstre, l’échec à être, l’autodestruction de soi – la dispersion folle du Soi dans un monde trop abrupt et trop rêche aux sentiments. La thèse séduit, elle est neuve – elle est un monstre théorique qui relit Corneille à la lumière de Sartre donc, à la lumière de l’émergence structuraliste d’alors, de l’effervescence intellectuelle qui fait se mêler dans la critique de Doubrovsky psychanalyse, marxisme et persistante ironie. Dès lors, Corneille et la dialectique du héros paraissant en 1963, chez Gallimard, défrayant la chronique, refondant les études cornéliennes, la carrière universitaire de Serge Doubrovsky est lancée, qui le voit s’installer aux États-Unis, professer dès 1966 à la New York University dont il se retira à l’orée des années 2010. Mais s’il demeure un monstre théorique, l’homme de l’aventure intellectuelle du Second demi-siècle, celui qui, sans doute, tient en son corps et en son corps devenu texte du Second demi-siècle, très vite, le monstre de l’écriture revient – la vie comme monstre se tient de nouveau à la lisière de son geste d’écrire.

À la fin des années 1960, lui qui ne s’est fait connaître que par ses travaux critiques, se pose sans doute la question qui est celle déchirant la Médée de Corneille (la seule tragédie, pourtant la première, dont il tait significativement l’existence dans sa Dialectique du héros comme une préface sombre de l’œuvre), cette question hautement ontologique qui fait répondre à Médée devant la question de Nérine lui demandant ce qui lui reste : « Moi, moi, dis-je, et c’est assez. » C’est de ce moi, de cet assez du moi que semble repartir le Doubrovsky-Médée, le monstre-Médée de l’œuvre pour tracer l’horizon de son geste d’écrire, son autobiographique plus que son autobiographie, à savoir une autobiographique moins l’autobiographie, une autobiographie ôtée d’elle-même dont, comme il le dira plus tard, il ne s’agit pas « d’analyser l’essence d’un genre, mais de saisir le sens d’un geste. » C’est depuis ce geste éclatant l’autobiographie, depuis le Moi triomphant et ruiné de Médée qu’il a dissimulé jusque-là, jusque dans ses lectures, qu’il offre en 1969, son premier roman, La Dispersion au cœur dérobé duquel il raconte mais comme sans raconter sa vie, la sienne propre de vie et de livre où le jeune professeur, alors marié et père, dévoile sa torride liaison extraconjugale qui ébranle conjointement la vie et le livre, comme deux faces cornéliennes irréconciliables, un dilemme cornélien impossible entre le vivre et le livre. Comme un existentialisme de l’existence, un geste autobiographique et existentiel qui, au cœur des années d’acharnement théorique et au cœur de la mort de l’auteur, sonnait comme là encore monstrueux.

Serge Doubrovsky

Si le roman se fait remarquer, il faut cependant attendre 1977 avec la parution éblouissante de Fils pour que l’écriture de Doubrovsky devienne le monstre que l’écriture n’a cessé d’être. Car en 1977, Doubrovsky forge avec ce roman vidé de roman, cette trouée de vie dans le roman, ce romanesque du vivre le terme désormais si populaire d’autofiction, dont il est le père infini et dont il a notamment l’idée fulminante deux ans plus tôt à la lecture du Pacte autobiographique de Philippe Lejeune, ce terme qu’il trouve et invente dans un trou de texte, là où il n’y a pas de texte dans un tableau de Lejeune – une case vide du désir textuel, celle qui fait conjointement se confondre pacte autobiographique et pacte romanesque, où l’on fictionne sa vie, et où la vie devient romanesque. De ce trou de texte naît un monstre, l’alliance cornélienne du dilemme le plus héroïque, dire sa vie au filtre de la fiction et dire la fiction au filtre de sa vie dans un geste indémêlable dont procède la réussite de Fils l’autofiction, qu’il définit de la sorte : « Autobiographie ? Non. Fiction, d’événements et de faits strictement réels. Si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage en liberté ». Fil de texte, tramé, sans cesse détramé et fils de texte, enfant de tous les textes de la littérature, Fils ouvre dans l’œuvre de Doubrovsky l’œuvre même puisque Doubrovsky revient, rétrospectivement et prospectivement, sur sa vie elle-même vécue comme un livre à désécrire.

Car ici se tient le monstre, le fils à traquer, celui que le narrateur S.D. aperçoit sur le divan, chez son analyste, en plein New York, entre deux terres, américaine, française, comme un dilemme à retrouver le fil du fils, ce monstre auquel se consacre la dernière partie du roman mais qui en innerve d’emblée la lente catabase et qui fut le titre premier comme le rappellera en 2014 Isabelle Grell dans sa réédition du Monstre. Ici le monstre n’est plus cornélien. Le monstre de Fils est racinien, il est le monstre marin qui tue Hippolyte le fils de Thésée, lui qui est sorti du labyrinthe où par la mort du fils nous replonge l’autofiction – comme si Doubrovsky était, par l’autofiction et ses fils torses et salomoniques, était devenu le Minotaure de l’autobiographie, le fil par lequel toutes les Ariane se seraient pendues. Poursuivant l’exploration freudienne dans une phrase monstrueuse découpée, hachée, perdant le fil, jouant de mots, Un amour de soi en 1982 et La Vie l’instant en 1984 où Proust retrouve la place de la madeleine, achèvent d’approfondir ce parcours existentiel en livrant un sujet où l’homme n’est toujours, à tout prendre, que la métonymie de lui-même comme nous le dit en substance Doubrovsky. L’autofiction représente peut-être ainsi avec Doubrovsky l’Âge atomique de la littérature, celui qui casse la matière et où, ontologiquement et dans l’écriture, l’homme est un atome brisé qui erre en lui-même et dans les autres et qui fait de l’autofiction, théoricien oblige, le seuil critique, le contre-texte de l’autobiographie, son moment brisé.

Et, sans doute, Le Livre brisé paru en 1989 et couronné du prix Médicis représente-t-il l’achèvement absolu de ce sujet devenu monstre du livre et du livre devenu monstre, où l’autofiction devient l’intime brisure de l’écrire, le geste dénudé et fictionnalisé de celui qui écrit – où, dans Le Livre brisé, se dit, dans le dedans, le Dehors de tout Livre, la fin de la littérature à l’épreuve du sujet, le moment inouï comme il le dit : « Un roman, ça rend la vie romanesque. » Où, Isle, la désirée, l’île, se brise devant le livre comme le livre se brise devant la vie. L’œuvre de Doubrovsky se déploie encore dans Laissé pour conte en 1999, date à laquelle l’autofiction devient comme la notion monstre du contemporain, la notion phare, la notion-phrase d’un contemporain qui irradie depuis les textes notamment de Christine Angot, Camille Laurens, Philippe Vilain et Guillaume Dustan également. Car l’autofiction, qui vit sa vie hors de Doubrovsky, à la fois père et fils, monstre filial du concept, devient plus qu’un texte lui-même, se détache hors de Doubrovsky comme un moment du texte, un moment hors du livre – un concept non textuel mais un concept existentiel car l’autofiction brise le livre. L’autofiction n’est pas une catégorie textuelle. L’autofiction est une catégorie d’existence – elle vient supplémenter depuis le livre cette vie qui manque à la vie.

Serge Doubrovsky

Mais peut-être est-ce elle qui s’est refermée cette nuit à 4h du matin, dans un livre à jamais brisé, et recomposé de brisure où le monstre de Corneille et de Racine est venu une dernière fois le saluer depuis le Livre. « Voici un étrange monstre » disait souvent Doubrovsky citant Corneille à la manière aimante désormais d’une épitaphe par où, depuis ce matin, Doubrovsky est mort et nous fait incidemment comprendre que le 20e siècle nous quitte un peu plus tous les jours. – Mais où, plus que tout, depuis ce matin, Doubrovsky n’est plus seulement le père et le fils de l’autofiction mais, par-dessous tout et monstrueusement, son saint esprit.