Photojournalisme : Lesbos, avant l’évacuation (1)

julianwalter_lesvos-greece_001
© Julian Walter

L’île de Lesbos a accueilli plus de 5600 réfugiés depuis le 20 mars dernier, date de l’entrée en vigueur de l’accord conclu entre l’Union Européenne et le gouvernement turc. Ce lundi 4 avril 2016, une grande opération de renvoi des réfugiés arrivés après le 19 mars commence. A compter d’aujourd’hui et jusqu’à mercredi, 250 personnes seront reconduites quotidiennement en Turquie. L’angoisse est extrême pour ces réfugiés qui avaient considéré que Lesbos était pour eux l’île de l’espoir.
Julian Walter, photographe américain, a passé une semaine avec eux en février dernier. Diacritik publie son reportage, en trois volets, en anglais et en français.

Refugee : a person who has been forced to leave their country in order to escape war, persecution, or natural disaster.

Réfugié : personne forcée de quitter son pays pour échapper à la guerre, aux persécutions ou à des catastrophes naturelles.

While reading about the ongoing migration crisis into Europe, I found out how much of the passage funnels through this one little island off the Turkish coast called Lesvos. People from all over, mostly the Middle East, are trying to make their way legally into Europe. Lesvos has only a four mile distance across the water to the Asian side of Turkey, thus making it a very good way to bypass the typical difficult borders on land. In this case they trade one obstacle for another, as a small percentage of these boats end up sinking, drowning many of the passengers. So upon gaining interest in the crisis and seeing the ease of logistics for me go and connect with the situation, I hopped over to Lesvos for a week.

Alors que je lisais des articles sur la crise en cours des migrants en Europe, j’ai découvert qu’un des goulets d’étranglement se situait sur une petite île au large des côtes turques, l’île de Lesbos. Venus de partout, principalement du Moyen-Orient, les migrants tentent de trouver un point d’entrée vers l’Europe en toute légalité. Lesbos est à seulement 6,4 kilomètres de la partie orientale de la Turquie et elle devient par conséquent un très bon moyen de contourner la difficulté de traverser les frontières à terre. Mais les obstacles sont ici d’une autre nature, même si un faible pourcentage des bateaux de réfugiés s’abîme en mer, noyant nombre de passagers. Mon intérêt pour cette crise allant croissant et devant la facilité à se rendre sur place et de se rapprocher de la situation, j’ai entrepris de faire un saut à Lesbos pendant une semaine.

On the island, hundreds of volunteers from all over the western world come together for different amount of times in many groups to aid in the arrival, registration, and departure process of these refugees. Medical teams and lifeguards on the beaches aid in safe arrival, and camps on the island keep the refugees as comfortable as possible while they wait sometimes days for their registration. One organization that stood out was Better Days for Moria, somewhat of an overflow to the UNHCR camp next to the town of Moria, to ensure the comfort of the refugees, especially during the winter months. They arrived in November when hundreds of refugees had to sleep cold and wet on the muddy hillsides. Now a full blown camp has been made with free food, large tents, dry clothes, translators, and overall friendly faces for these people who are in particularly vulnerable states. I highly recommend for anybody to pay a visit and join in to help out with these groups.

Sur l’île, des centaines de volontaires sont venus de plusieurs pays du monde occidental pour des durées différentes ; ils aident les arrivants, participent à l’enregistrement et au processus de départ des réfugiés. Les équipes médicales et les sauveteurs sur les plages aident à débarquer en toute sécurité. Les camps sur l’île sont aussi confortables que possible tandis que les réfugiés attendent des jours entiers d’être enregistrés. Une des organisations présentes sur place se démarque des autres : Better Days for Moria fait face à un trop-plein dans le camp du HCR à côté de la ville de Moria, pour assurer le confort des réfugiés, en particulier pendant les mois d’hiver. Ils sont arrivés en novembre quand des centaines de réfugiés ont dû dormir trempés dans le froid sur des collines boueuses. Aujourd’hui, un camp est opérationnel, on y trouve de la nourriture gratuite, de larges tentes, des vêtements secs, des traducteurs et partout des visages accueillants pour ces personnes particulièrement vulnérables. Je recommande à tout le monde d’aller voir sur place et de participer, d’aider au sein de ces groupes.

I will admit that one of my main goals in this visit was for my own benefit. The news stories tell us about “thousands of refugees daily” or “fifty die from boat sinking”, which are all shocking to see the scope of the problem, but I found the numbers to be so impersonal and didn’t relate the human element to it. So I thought to make a point to go and try to have some conversations and connect with refugees who are making this journey, just so that I could directly feel empathy and better understand the experience.

Of course, with my photos if I can show some portraits and make that connection to a few of my viewers as well, then my other main goal would be fulfilled. I found it necessary to get consent 100% of the time before shooting a portrait, as your subject might be in danger from their own government and any publicity could be detrimental to them or their connections back home.

J’avoue que l’un de mes buts était purement personnel. Les médias nous parlent de « centaines de réfugiés quotidiens » ou de « cinquante morts dans un naufrage de bateau », informations choquantes au regard du spectre du problème, mais j’ai trouvé les chiffres trop impersonnels pour refléter la dimension humaine des choses. J’ai donc tenu à essayer d’échanger, à rencontrer des réfugiés qui avaient entrepris ce voyage, pour mieux ressentir ce qu’ils vivent.

Si par mes photos, je peux montrer quelques portraits et toucher les gens qui les regardent, alors mon but sera atteint. J’ai demandé l’accord de chacune des personnes dont j’ai fait le portrait, parce qu’être photographiés pouvait porter préjudice à certains, par rapport à leur gouvernement ou leur famille restée dans leur pays.

© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter

This man was made captain. After I shot a photo of him, he hugged and kissed me on the cheek.
“Can you imagine? I had fifty people’s lives in my hands. I’ve never even driven a boat before!”

Cet homme s’est improvisé capitaine de bateau. Après que je l’ai pris en photo, il m’a enlacé et embrassé sur la joue.
« Vous vous rendez compte ? J’avais la vie de 50 personnes entre mes mains. Je n’avais jamais piloté de bateau auparavant ».

© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter
© Julian Walter

Julian Walter est né à San Francisco. Il vit actuellement à New York et passe surtout son temps à sillonner le monde pour le photographier, entre paysages, portraits et scènes de rue. Il sera prochainement l’invité de la rubrique Photographies de Diacritik.

Part 2

Part 3

Article et photographies : Julian Walter
Traduction : Dominique Bry et Jean-Louis Legalery

Vous pouvez retrouver l’ensemble du travail photographique de Julian Walter sur son site.