Et David créa Bowie, à jamais

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The funeral of my youth

David Bowie est mort. La nouvelle est tombée comme un couperet, annonce froide et lapidaire du décès d’une légende du rock, un immense artiste et une personne, une personnalité hors du commun.

The stars look very different today. L’artiste venait nous livrer son testament, BlackStar, faisant de sa vie comme de sa musique, jusqu’au bout, un destin comme une œuvre d’art.

La semaine dernière, Diacritik parlait de lui au présent, quelques jours avant la diffusion sur France 4 du portrait dressé par Christophe Conte et Gaëtan Chataigner. Diacritik republie cet article, tel quel, au présent, in memoriam.

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Et si la pop musique était une expérience poétique ? C’était la thèse de Simon Critchley dans son David Bowie, philosophie intime : « Pendant un instant fugitif, la durée d’une chanson, d’une de ces chansons pop apparemment si simples, si bêtes, si puériles, nous devenons capables de défaire la créature en nous (…) et d’imaginer une autre façon d’exister, quelque chose qui relève de l’utopie ». La pop capture le présent dont elle offre la bande-son, dont elle fixe l’origine. Pour Critchley, alors âgé de 12 ans, ce fut le 6 juillet 1972. Quatre minutes durant lesquelles, moulé dans une combinaison molletonnée multicolore, bottines rouges lacées aux pieds, cheveux orange et guitare bleu pétrole en bandoulière, Bowie chante Starman, dans l’émission « Tops of The Pops » (BBC1). C’est l’irruption de l’étrange dans un univers normé, l’explosion des règles et des codes, une forme de sidération comme de sédition, l’arrivée sur terre de l’homme venu d’ailleurs, David Bowie. Un mystère que le documentaire de Gaëtan Chataigner et Christophe Conte diffusé mercredi soir sur France 4 tente d’élucider : pour cela il faut revenir en arrière, faire défiler les multiples métamorphoses et incarnations d’un caméléon, d’un « conquérant de tous les futurs » et tenter de fixer ce fantôme dans un lieu qu’il a hanté, le mythique château d’Hérouville, celui qui abrita Chopin et George Sand mais aussi les plus grands groupes des années 70, un lieu dans lequel Bowie se posa par deux fois, pour Pin Ups (73) et Low (76) et dont un mur porte encore un graffiti.

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Tout part d’un constat : Bowie a « fait de son effacement une œuvre d’art, sa dernière créature, peut-être la plus mystérieuse ». Dix années de silence puis The Next Day (2013) comme un météorite à la fois pendant de l’alunissage de Space Oddity en 69 et réécriture visuelle de l’album Heroes. Bowie, pour la première fois, semble davantage tourné vers son propre passé musical, un leurre évidemment, ainsi construit-il sa définition du moderne, depuis ses premiers albums. C’est un effacement aussi, aucune promo, aucune apparition publique, pas de concert. Il en sera de même pour Blackstar le 8 janvier prochain, son nouvel album, Bowie partout en n’étant présent nulle part, incarnation d’une époque dans laquelle il n’est plus besoin d’être physiquement là pour inonder la toile et les esprits. C’est donc ce fantôme qu’interroge le film de Chataigner et Conte, la disparition programmée d’un génie versatile, labile, aux mille visages, un être qui peut-être n’a jamais été , en constants Changes, hantant parfois des lieux (Berlin, New York, Hérouville), ne les habitant jamais pleinement, jamais fixé, partant quand tout le monde semble le rejoindre.

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De Space Oddity à The Next Day — avec passage en accéléré sur les années 90, si pauvres musicalement —, il s’agit donc de comprendre comment David Jones, enfant du baby boom et du Swinging London est devenu le « katanesque » Bowie (l’adjectif japonisant est de Jean-Charles de Castelbajac, fascinant de pertinence), une créature transfictionnelle qui s’est imaginée avant de devenir sa propre fiction, Bowie détruisant systématiquement tous les doubles qu’il s’est construits, pour mieux renaître, autre, ailleurs. Le rock lui est expérience totale, passant par le mime, le théâtre, les arts plastiques, cosmique, une odyssée spatiale (que la créature vienne de la lune ou de Mars). Bowie, comme l’analyse Castelbajac toujours, incarne une « génération de l’utopie, d’un autre monde » dont la première conquête fut celle de l’espace.

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Sur terre aussi, il refuse toute frontière, parcourant l’Amérique, l’Europe, ne se fixant nulle part, jouant d’ambivalences sexuelles, politiques, refusant tout ce qui pourrait le limiter, le définir, brouillant toute distinction entre expérience vécue et projection fictive. Toujours Outside : « I am a seer, I am a liar » (je suis un voyant, je suis un menteur) sont les derniers mots de la dernière chanson (Heat) de son (bientôt avant-)dernier album The Next Day, comme un art de la fiction.

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« I’m an actor » (and a cracked one, en 73), dit-il en interview, « I’m a collector », redit-il, acteur, collectionneur, dans une infinie multiplicité du je et du jeu, dans l’absolue invention de soi et de la musique pour se dire. Bowie, créature mutante, est toujours sur une ligne de crête entre réalité et fiction, créant à travers ses albums, ses films ou ses clips une forme de dystopie qui concentre son époque tout en la mettant à distance.

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Il est, et le documentaire le montre magnifiquement, dans une ironie constante. Non l’ironie plate synonyme d’antiphrase mais l’ironie allemande, schlegelienne, qui passe par le fragment, la distanciation. Le chaos du monde comme l’identité complexe rendus par des fragments sans cesse déplacés, des incarnations ou formulations toujours provisoires, en attente d’un à venir. L’ironie de Bowie est celle du Witz, manière de transcender les catégories de la raison comme de la logique, de trouver ce territoire, proprement fictionnel mais aussi niveau de conscience, où des éléments contradictoires (le masculin et le féminin, l’humain et l’animal, etc.) peuvent être reliés malgré leur opposition apparente. Bowie est l’ironie, enfin, dans sa manière de puiser son inspiration dans ce qui a déjà été fait — Sinatra, la Soul, ses propres albums antérieurs — pour trouver autre chose, le Nouveau, de même qu’il réinvente sans cesse la créature — toujours différente, jamais totalement dissemblable de la précédente — qui incarnera cette nouvelle étape dans un chemin artistique infini.

Et c’est lorsque Chilly Gonzales explique le rapport de Life on Mars à Comme d’habitude — mais aussi aux accords baroques — que le documentaire atteint son acmé, ce passage est proprement sidérant et immanquable. Il faut entendre Chilly Gonzales montrer comment Bowie, par de subtiles touches dans la gamme descendante et sa voix nasillarde ironise sur la version de Sinatra pour, peut-être, comprendre quelque chose à ce fantôme absolu qu’est David Bowie.

 

David Bowie, L’Homme aux cent visages ou le fantôme d’Hérouville de Gaëtan Chataigner et Christophe Conte — 1 h 20 — France 4 — mercredi 6 janvier 2016 à 22 h 40 (rediffusion le 15 janvier à 0 h 35), disponible sur Pluzz, à cette adresse

Simon Critchley, David Bowie, philosophie intime, traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry, La Découverte, 2015, 116 p., 10 €

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