Throw me tomorrow, dear David

Un des plus beaux incipit de la littérature c’est quand même le premier paragraphe de L’Amant de Marguerite Duras : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

Il y a quelque chose de ça, pour moi, avec le continent Bowie. J’aimais mieux l’homme vieillissant que le génial jeune chanteur qu’il fut. Les puristes diront que sa musique de la fin portait des charentaises, que c’était bien triste, qu’on avait perdu l’insolente modernité d’un titre comme Ashes to ashes, soit. Je ne suis pas un puriste. J’aimais le dernier Bowie, en particulier celui qui est apparu en 99 avec l’album Hours, selon moi le plus personnel, le plus sage dans le sens de sagesse, le plus intime dans les textes. Reprenez l’album et lisez les paroles, c’est comme une confession.

Avec ma main brûlée, j’écris sur la nature du feu, écrivait Flaubert. Avec sa voix brûlée, David chantait lui aussi sur la nature du feu, tous les feux.

J’ai envie de retenir le clip du titre Thursday’s child (réalisé par Walter Stern), un vrai petit morceau de cinéma. Dans un clair-obscur caravagesque, il apparaît devant la grande glace d’une salle de bains, chemise noire boutonnée jusqu’en haut, cheveux longs, blond sombre. Il chantonne, se regarde comme s’il se soupçonnait, finit par allumer la radio. Une chanson démarre, la sienne. C’est-à-dire que sa musique est au second plan, elle n’est là que pour exprimer quelque chose de plus profond, qui se trouve dans l’image et dans la vie. La grande classe, quoi.

L’homme qui est là, qui s’appelle Bowie et qui est un peu plus et un peu moins que la star David Bowie, murmure sur sa propre chanson, à contretemps, un peu absent, légèrement faux. Il va même jusqu’à se racler la gorge, laissant courir l’eau du robinet.

Puis il se tient immobile, silencieux, libéré et comme fatigué de la nécessité du playback. Une femme apparaît à sa droite, elle retire ses lentilles de contact puis tout se détraque comme dans une faille temporelle, il redevient jeune homme, elle redevient jeune fille, les regards s’échangent au gré des sauts dans le temps, pas un mot entre eux deux, rien que du pur présent and nothing to tell, to say. Ne vaut-il pas mieux se taire quand on a pas quelque chose de mieux à dire que le silence ou la musique ?

Quand j’étais ado j’écoutais Aladdin Sane ou Space oddity pour me vieillir, aujourd’hui je m’allonge sur mon canapé, je me sers une vodka, j’arrête le temps, j’écoute Hours. Les titres se suivent et ça le fait, il y a vraiment Something in the air.

David B. serait mort ? Ha, ha, laissez-moi rire : Impossible ! Il y a vraiment something in the air je vous dis.