Olivier Steiner (Bohème) : « dans le scénario de mon désir »

9782070135950

Il y a quelques jours, répondant à la remarque d’un lecteur à propos de son texte De la frustration, Olivier Steiner a eu cette phrase, magnifique et qui pourrait, peut-être, dire la manière de Bohème : « Le seul élément fictif est le fait que je ne dis pas tout ».

Bohème, donc, premier roman de l’écrivain Olivier Steiner, fiction plurielle : récit dont le lecteur perçoit les racines intimes, fiction d’un nom aussi, celui de son auteur, « ce mot de bohème vous dit tout » comme le rappelle l’épigraphe empruntée à Balzac. Et Jérôme Léon, l’un des deux personnages du roman, double de son auteur, pourrait être une créature balzacienne, l’un de ces jeunes gens à la conquête de Paris, partis de rien, voulant tout, « plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin », comme le dit encore Balzac dans la citation inaugurale. L’énergie du tout ou rien, dès l’incipit tonitruant, « ma main à couper qu’on n’entre pas chez vous en frappant poliment la porte. Je m’appelle Jérôme Léon, j’ai vingt-six ans et je n’ai pas envie de vous laisser le choix. Me voici ».

« Me voici », Jérôme Léon faisant irruption dans l’existence d’un metteur en scène, un soir de représentation. « Me voici », Olivier Steiner, faisant irruption dans le champ littéraire, avec son pseudonyme littéraire (Duras, jamais loin) et cinématographique (le Truffaut du Dernier métro, Marion Steiner sous les traits de Deneuve), « un nom de vie », comme l’écrit Jérôme Léon de sa propre invention d’un nom, de l’existence qui siéra à ce nom. « Attention, quand on veut vraiment quelque chose, quand le désir est suffisamment fort, celui-ci finit toujours par tordre la réalité. Toujours ».

Bohème, donc, comme on ouvre une destinée, comme on démontre que le romantisme n’est ni mort ni mièvre, que la passion est un moteur existentiel comme littéraire, qu’un tel livre « n’est pas la transcription ou la narration d’une histoire d’amour que j’aurais vécue dans ma vie, il est tout entier et à lui seul cette histoire d’amour ». Comme on met derrière soi Balzac, Tristan et Iseult, le Barthes des Fragments d’un discours amoureux et le Guibert du Mausolée des amants ou de Fou de Vincent. , évidemment, mais balayés car « me voici ».

Le sujet de Bohème pourrait tenir en quelques phrases : un jeune homme pressé assiste à une pièce de théâtre à Madrid, croise le regard du metteur en scène (célébrissime et pressé, lui aussi), lui tend un papier avec son numéro de téléphone. Pierre lui écrit, une correspondance débute, SMS, mails, puis l’apprentissage (difficile pour Jérôme) du téléphone. Varier les supports du dire comme une démultiplication des déclarations d’amour, d’un faire l’amour sans le faire. Tout sépare Pierre et Jérôme, leur âge, leur statut social (Pierre Lancry met en scène Wagner et pour Jérôme, « fils d’ouvrier, Wagner c’est comme le ski, un sport de riches. Je n’ai pas été initié »), les lieux (Jérôme est rentré à Paris, Pierre part pour Los Angeles mettre en scène Tristan et Iseult, « neuf mille cinq cents kilomètres entre nous », un continent, un océan, les fuseaux horaires), leur sexualité, et l’un est célèbre, l’autre « une page blanche ». Les mots viennent combler ces frontières, dire un manque et un désir, construire un ailleurs. Comme l’écrira Pierre, dans les dernières pages du livre, « vous avez changé la géographie », et oui, un autre espace se crée et s’énonce dans cette cartographie de l’intime qu’est Bohème.

Les mails et les SMS s’intensifient, disent un « chaos » comme un attachement qui dépasse Jérôme et Pierre. Comment comprendre ce désir de l’autre tout entier né des mots, alors que les peaux ne se sont jamais touchées ? Tout se vit dans l’attente, attendre le corps de l’autre, attendre de se voir, trouver une place dans sa vie pour cet inattendu devenu obsession.

Au-delà de l’amour, c’est un besoin de vérité qui s’énonce : se dire à l’autre comme à soi, refuser mensonge et petits arrangements mesquins. « Ce serait une histoire de réconciliation, tout dire à un seul être ». Pierre avoue vivre avec une femme, avoir un enfant. Jérôme raconte son enfance, ses hontes, ses angoisses et peurs, l’odeur de white-spirit du père, cette odeur à laquelle il veut échapper. D’abord en retrait, pudique, réservé, Pierre se livre, « troublé » par l’énigme qu’est pour lui Jérôme, « quelque chose me trouble et cela vient de vous. Peut-être votre façon de vous présenter, comme un fait accompli ? ». Le « me voici » de Bohème, cette présence absolue, se donnant comme une évidence et une reconnaissance.

L’échange se mue en urgence, en frénésie de correspondances, obsession fétichisante. Il faut imaginer l’autre par delà les frontières, Pierre à Los Angeles, « l’océan est plat, les palmiers désespérément rectilignes, le ciel ne bouge pas », Jérôme à Paris. Écrire à l’autre, c’est l’inventer, se réinventer sans doute. Puisque tout est fragment, le texte se poursuit dans ses blancs, comme on attend un mail, une lettre, un SMS, un signe. Ces fragments sont le « puzzle » du désir qu’évoque Barthes, d’abord complétude et ravissement. De l’autre il faudrait tout savoir, tout connaître : par les lettres manuscrites, la graphie, puis le grain de la voix, au téléphone. Tenter d’entrer dans son univers en écoutant Wagner de manière obsessionnelle. Vouloir se fondre en l’autre, ne plus vivre que par lui. Très vite, l’aveu d’amour. L’aveu qui soulage et fait entrer dans un impossible. Quelle histoire, quand l’amour a été énoncé ? « Nous nous sommes dit que nous nous aimions donc normalement l’histoire est finie, il n’y a plus rien à ajouter. Comment survivre ? Comment poursuivre ? Les corps manquent. Pour continuer il faudrait un obstacle. Lequel ? J. »

« Je bute sur cette contradiction, quelque chose de virtuel et de totalement physique… où l’érotisme est là… Expliquez-moi. Pierre »

Tout Bohème est dans cet « obstacle », cette entrave dont les deux hommes ont une conscience aiguë, douloureuse, dans le dilemme d’une histoire qui ne peut, ne doit pas en rester aux mots alors que toute rencontre réelle — le paradoxe d’une nouvelle rencontre, puisque la première n’est plus qu’un moment fondateur, fantasmé, réécrit, repris — fait courir le risque insensé d’une fin. Trouville, peut-être ?

Bohème est une histoire d’amour, une histoire de l’amour, dans ces fragments qui disent combien toute logique de l’histoire est impossible, sinon dans la conscience des fractures qui la constituent. Toute histoire d’amour est un architexte, une construction. Pierre comme Jérôme le savent, se demandent s’ils vivent l’amour ou le désir de l’amour. Le premier transcende l’histoire, le manque, le désir, l’abandon, le risque de la folie et de l’hystérie dans sa mise en scène du Tristan ; le second dit avoir sans cesse « l’impression de scénariser mon manque ». Tous deux ont peur des clichés, les assument pourtant, se savent « amoureux de l’amour », fascinés, possédés, transis — « Transi ça veut dire froid, peur, vous savez, mais au Moyen Age, c’était être en agonie ». Ils s’abandonnent à un inconnu — « à la merci de l’inconnu » qu’est l’autre comme l’autre en chacun d’eux —, dans cet inconnu du texte qui les dévoile autant qu’il les construit.

Là est sans doute Bohème, dans cette déclaration absolue de Pierre, celle que tout lecteur du roman fera sienne, « vous êtes ma bohème, ma part manquante, ma liberté, mon contraire indissociable ». A jamais, tant le texte refuse tout ancrage temporel, tant il semble tendu vers un ailleurs, une suite, un à venir de l’écriture :

« Encore une chose qui ne se dit pas : je sens désormais que ces deux mois avec vous seront à jamais deux mois d’éternité. Ils seront dans la vie pour l’éternité, ils seront l’éternité. Quoi qu’il arrive. Un jour ils seront écrits. Par vous ? Par moi ? J. »

Pierre, l’homme de pouvoir ici dominé par cet inconnu auquel il s’abandonne, Pierre l’homme célèbre protégeant sa réputation, sait « le risque » pris ; « peut-être qu’un jour vous serez capable de raconter notre histoire. Je ne vous y encourage pas mais sachez que je sais. Pierre ».

« La mémoire reste infernale de ce qui n’arrive pas », la phrase de Duras apparaît deux fois dans Bohème, Jérôme l’énonce, Pierre la commente ou croit la comprendre. Elle a sans doute un sens autre encore, une mémoire infernale de ce qui n’a pas encore été dit, reste à écrire. Ou, comme le disait Olivier Steiner à son lecteur, « le seul élément fictif est le fait que je ne dis pas tout ».

Olivier Steiner, Bohème, éditions Gallimard, 2012, 223 p., 17 € 50 — Lire un extrait