Julie Wolkenstein (DR)

Sophie et Paul — oui, « comme les personnages les plus célèbres de la littérature pour enfants. Comme dans la comtesse de Ségur. D’accord. » — se rencontrent, par hasard, gare d’Austerlitz, dans un Starbucks. Comme tous les clients de l’enseigne, ils doivent décliner leurs prénoms, , « familiarité de façade » et « connivence factice ». Sophie aime tromper son monde et s’inventer un nom, Pauline par exemple. Paul, lui, a dit s’appeler Gaspard. Pauline et Gaspard, deux prénoms de personnages de la comtesse de Ségur comme d’Eric Rohmer, ils en ont tant « en commun ».
« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde », énonçait un célèbre incipit. « Où allaient-ils ? » : à l’IMEC, pour l’un comme pour l’autre, afin de consulter le dossier Rohmer. Leur enquête sur le premier film, inachevé et invisible, du cinéaste, une adaptation des Petites filles modèles est le point de départ des Vacances de Julie Wolkenstein, un roman qui n’a de cesse de dérouter son intrigue, pour le plus grand plaisir de son lecteur.

La double entrave qui structure du fait divers ne concerne pas seulement le rapport du réel à la fiction. Elle se manifeste également dans l’exploration de « vies parallèles », non plus la correspondance et disjonction de deux champs culturels comme le fit Plutarque, mais l’expression ou la recherche de soi via l’existence d’autrui, un Soi-même comme un autre formulé par Paul Ricoeur. Le fait divers est un symptôme de nos sociétés, de nos mentalités et imaginaires, le miroir qu’il nous tend est donc d’abord collectif. Mais la vie infâme narrée est aussi un Miroir d’encre pour l’écrivain, ce que figure de manière exemplaire, dès son titre, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, récit de soi à travers Jean-Claude Romand, lui-même auteur de sa fiction de vie, d’un roman de soi.

 

 

« Je n’écris pas seulement par besoin de montrer ou de dire, affirmait Claude Simon, mais par besoin de faire. Le romancier est également un ingénieur. Cela suppose qu’il réfléchisse à ce qu’il fait, travaille à cette « fabrique du continu » en quoi consiste la prose romanesque, s’adosse aussi à une histoire des formes, et dépose sur sa table, quand il écrit, tous les romans qui le grandissent et l’encouragent. Le roman d’aujourd’hui doit sentir le roman d’avant-hier et le roman d’hier.

« La tête de l’homme du peuple, voilà la question. »
Hugo, Claude Gueux

Le crime est, chez Hugo, un combat tout autant un engagement politique qu’esthétique, la revendication, dans la « Réponse à un acte d’accusation » des Contemplations d’avoir introduit les mots infâmes, ces « tas de gueux », dans les « alexandrins carrés », d’avoir osé « nommer ». Les Bastille que Victor Hugo veut renverser sont donc tout autant poétiques que concrètes, et ses personnages, souvent inspirés de faits divers attestés, figurent son combat. Ainsi de Claude Gueux, d’abord paru dans La Revue de Paris le 6 juillet 1834 puis en volume chez Evréat en 500 plaquettes financées par Charles Carlier, négociant de Dunkerque qui a vu dans ce texte « une grande leçon » et souhaite « faire tirer autant d’exemplaires qu’il y a de députés en France » pour « les leur adresser individuellement et bien exactement ».

A l’annonce du verdict, tu as publiquement maudit ton père et ta mère avant de traiter le juge et les jurés de salauds (Ultra Violette, p. 156)

Les faits : le 21 août 1933, une fille de 17 ans empoisonne ses parents, son père en meurt. Entre haine et célébration, ce parricide passe rapidement de la rubrique des faits divers aux pages littéraires : Violette Nozière, « mythologique jusqu’au bout des ongles », écrit André Breton, « tu ne ressembles plus à personne de vivant, ni de mort ». C’est cette légende, ce mythe – deux termes qui renvoient au récit, à “ce qui doit être dit et raconté” – dont s’empare Raphaëlle Riol, faisant à son tour de la jeune femme le point de contact entre histoire vraie et fiction, faits et hypothèses : « fiction librement inspirée de faits réels » énonce un avertissement liminaire qui est aussi un art poétique.

Joseph Fritzl est un monstre et chacun d’entre nous. « Ingénieur spécialisé en matériaux de construction », il se rêve l’inventeur d’une « nouvelle race de béton (…) léger et robuste comme le titane » mais c’est une cave qu’il concevra, y enfermant sa fille (et les enfants qu’il lui donne) pendant 24 ans… L’horreur du fait divers, « affaire cruelle à base de viol et d’enfants séquestrés » a défrayé la chronique en 2008-2009, pourtant Fritzl est un homme ordinaire, un quidam, comme le décrit un psychiatre : « il n’était ni schizophrène, ni paranoïaque, ni même dépressif ». « Un homme très banal », conclut l’expert, corroborant les autres diagnostiques psychiatriques, « un petit homme ennuyeux et gris qui se fondait dans la foule des braves gens et des salauds ordinaires dont chacun contribue à grossir la cohorte », « un patient sans épaisseur, sans vie intérieure, aucun intérêt ».

La littérature, Barthes l’a montré, se renouvelle sous le double signe de l’épuisement et de la saturation : en « éternel sursis », « fascinée par des zones d’infra ou d’ultra-langage », par les fragments pour dire le chaos du contemporain, par une forme d’ironisation des choses, des êtres et des formes, telle est sa manière, sans doute, de redéployer l’aventure du sens. A l’unité linéaire se substitue la microfiction, cette « tierce forme, ni Essai, ni Roman » qu’évoquait Barthes dans Le Bruissement de la langue, cette Fragmentation d’un lieu commun, pour reprendre le titre d’un livre de Jane Sautière (2003).
Ce « procès » est la définition même de la littérature, telle que l’énonce Barthes, toujours, en lien avec la « structure du fait divers », la littérature comme « monde du sens » et non « monde de la signification », « dialectique du sens et de la signification » qu’illustre le fait divers dans le procès qu’il intente au réel et à sa représentation, dans « l’ambiguïté du rationnel et de l’irrationnel, de l’intelligible et de l’insondable » qu’il in- et dé-forme (« Structure du fait divers », Médiations, 1962).

Ceci est un corps © Anne Savelli

Avec Décor Daguerre, récemment paru aux éditions de l’Attente, Anne Savelli poursuit un cycle entamé avec Décor Lafayette (Inculte, 2013) et Dita Kepler : à la fois épuisement et extension des lieux, ces livres ne sont pas vraiment des romans, ils sont plus que des romans, tout ensemble récits et bifurcation, portraits et autoportraits, des laboratoires, proprement des espaces où tout peut à la fois se dire et s’absenter.
Entretien avec Anne Savelli.

Décor Daguerre d’Anne Savelli se présente comme un livre « découpé en 75 parties », 75, comme l’année du film d’Agnès Varda, Daguerréotypes et 75, Seine et scène : une temporalité, un lieu soit un double rythme. Mais ce serait trop simple, tant tout, ici, est ligne de fuite, excursions et détours, depuis la rue Daguerre, tant tout est dialogues, avec Varda, avec un lieu, avec le lecteur et avec soi-même.
Après Décor Lafayette, Anne Savelli poursuit donc, pour notre plus grand bonheur, ses tentatives d’épuisement de lieux parisiens, des lieux depuis lesquels tout déborde, bifurque, irise, comprend d’autres présents et d’autres espaces. « Ce Décor Daguerre : quelques allers-retours dans l’immobilité de 1975. Dans ce qui n’a fait que tanguer, depuis ».

Nathalie Sarraute

« On connaît cet univers où ne cesse de se jouer un jeu de colin-maillard sinistre, où l’on avance toujours dans la fausse direction, où les mains tendues « griffent le vide », où tout ce qu’on touche se dérobe » avançait Nathalie Sarraute dans L’ère du soupçon pour alors suggérer de Kafka sa puissance nue d’inhabitude, sa patiente conquête des strates du vivant où le vivant s’échappe à soi : où chacun découvre ce point extrême, tremblant et hagard d’inconnaissance à soi-même et aux autres. Nul doute qu’une telle sentence qui installe la déprise à soi et l’inhabitude du monde comme saisie liminaire du monde même pourrait venir éclairer à la manière d’un exergue rieur la publication des Lettres d’Amérique de Nathalie Sarraute, récemment paru chez Gallimard. Pourtant, dans ces vingt-quatre lettres inédites, remarquablement présentées par Olivier Wagner et soigneusement co-éditées avec Carrie Landfried, nul jeu de colin-maillard sinistre. À rebours de toute tristesse fantastique, se donne plutôt ici un jeu de colin-maillard rieur et ironique par lequel, depuis ces lettres inédites, se découvre une nouvelle Nathalie Sarraute – s’écrit une Romancière Nouvelle par l’épistolaire.

Virginie Despentes (DR)

C’est quoi l’esprit d’un peuple ? Vieille question des romantiques et des nationalistes, des philosophes et des politiciens, qui revient hanter, en boomerang, la trilogie de Virginie Despentes, et que son dernier tome, tout juste paru, loin de boucler, relance de façon vertigineuse. Une « sorte de bande », « brigade bisounours », « communauté bizarroïde », « secte »,
« convergence » ou « égrégore », tels sont les termes qui tentent de saisir l’insaisissable bande à Vernon, constituée au fil des épisodes.
Vernon Subutex, au départ, n’est pourtant que l’histoire d’un type qui survit. Par Chloé Brendlé