Benoît Peeters par M-F Plissart

Benoît Peeters (écrivain, directeur des Impressions Nouvelles) et Laurent Demoulin (auteur du tout récent Robinson chez Gallimard) se sont livrés à un brillant et plaisant exercice : un grand entretien à deux, autour des éditions de Minuit et de Jérôme Lindon, que Diacritik, via Jacques Dubois, a le bonheur de publier, en deux parties.

« À quoi ça pourrait ressembler, un roman du XXIè siècle ? En quoi ça serait différent d’un roman du XIXè, par exemple ? », se demande Pierre Ducrozet dans la note d’intention qui accompagne L’Invention des corps, son dernier roman, récemment couronné du Prix de Flore. Il écrit avoir « imaginé alors un roman sans centre, fait de plis et de passages, de liens, d’hypertextes, qui dédoublerait le mouvement du monde contemporain, en adoptant Internet comme sujet et comme forme. (…)
Je voulais des ordinateurs mais aussi des routes, de la terre, la poésie des tubes et des nerfs ».
Souvent la distance est grande entre l’intention et le roman, surtout quand le projet est d’une telle ambition. Donner une forme au siècle, à sa poétique réticulaire, à ses réseaux d’asphalte comme ses lignes de codes, dire la matérialité des corps mais aussi la structure que ce XXIè siècle leur donne, virtuelle et presque déshumanisée, quand elle est portée par les expériences scientifiques d’apprentis sorciers prométhéens. Il y a tout cela pourtant dans L’Invention des corps et bien plus encore, au point qu’il est impossible de rendre la puissance de ce roman en quelques lignes, sinon à asserter sa force et sa beauté.

Le titre du livre de Natacha Michel, Sortie de route – romans rapides, peut signifier comme une libération, un écart hors du connu, de l’attendu. Il peut aussi se lire comme l’expression d’un accident, un dérapage vers la mort. Un exercice ou un essai hors de la lenteur habituelle de l’écriture, hors du temps long de l’écriture habituelle, en même temps que le voisinage de la mort, d’une forme de mort. S’il s’agit ici d’accélérer le temps de l’écriture et du texte, c’est parce que cette accélération est nécessaire à l’abord de la mort qui hante l’écrit et qui est une mort particulière : la mort vivante de la vie.

Olivier Guez

Comme chacun le sait désormais, à la notable exception de celles et ceux qui ont choisi d’habiter les Galapagos, une faute de goût car la connexion y est incertaine pour lire Diacritik, Olivier Guez a obtenu avec le prix Renaudot 2017, une récompense et une lumière amplement méritées pour son remarquable roman La disparition de Josef Mengele.

L’Histoire commence un lundi comme les autres, alors que Berlin « remue derrière son écran de brouillard ». Mais ce lundi 20 février 1933 « ne fut pas une date comme les autres » : au bord de la Spree, « vingt-quatre costumes trois pièces » se réunissent secrètement dans un salon feutré du Reichstag. Ils sont le « nirvana de l’industrie et de la finance » qui va lever des fonds pour le parti national socialiste, premier rouage d’une mécanique inexorable dont nous connaissons les conséquences.
Eric Vuillard dans son « récit », puisque tel est le genre revendiqué du livre, revient sur cette date et d’autres tout aussi insignifiantes en apparence, tombées dans l’oubli, pour nommer ceux qui firent l’Histoire et « saisir le fond d’éternité » de ces moments qui, dans leur apparente banalité, sont les actes fondateurs d’un système. Les raconter c’est les remettre à L’Ordre du jour, puisque « la littérature permet tout, dit-on ».

Patrick Modiano

Au milieu de Souvenirs dormants, Patrick Modiano rêve d’écrire, à la manière des moralistes et des mémorialistes du grand siècle qu’il aime tant, un traité de la fugue. À distance pourtant de leur capacité d’abstraction ou des lois universelles qu’ils mettent au jour, la seule chose dont le romancier se sent capable de rendre compte, « ce sont des détails concrets, des lieux et des moments précis ». C’est là sans doute tout l’art de mémoire de Patrick Modiano célébré récemment par le prix Nobel : un pointillisme des souvenirs, une précision de la remémoration sans faille, une obsession des visages et des noms, mais qui jamais ne s’agglomèrent en un tableau cohérent et pactisent avec l’indétermination de la remémoration et la fuite du temps. Ou selon une métaphore toute perecquienne, quelques rares pièces de puzzle, mais dépareillées, qui s’obstinent à ne pas faire tableau.

Scarlett Johansson dans Under the Skin, film au cœur du roman de Pierre Demarty

Si, comme l’avance Giorgio Agamben, l’homme est l’animal qui va au cinéma, nul doute qu’après la lecture du beau et vif récit de Pierre Demarty, Le Petit garçon sur la plage, il conviendrait d’ajouter que l’homme est surtout l’animal qui, une fois entré dans un cinéma, ne parvient plus à en sortir. Paru en cette rentrée aux éditions Verdier dans la collection « Chaoïd », ce bref et incisif roman, deuxième de son jeune auteur, se donne une ligne narrative claire mais pourtant rendue progressivement obscurcie d’angoisse : l’histoire d’un homme qui ne revient littéralement pas d’une image, cinématographique, celle d’abord indistincte puis bientôt vécue d’un petit garçon, ni tout à fait mort ni tout à fait vivant, échoué ou perdu sur une plage sans nom, sans visage, sans pays. C’est une image qui reste, fait rester l’homme qui la voit dans cette image même et qui, depuis sa persistance rétinienne, se fait l’entame splendide du Petit garçon sur la plage.

 

Dalibor Frioux

Que serait le monde de l’après pétrole ? Telle était la question centrale du premier roman publié par Dalibor Frioux, Brut.
L’arrêt semble le concept central de son univers romanesque jusqu’ici, en témoigne également Incident voyageurs, son deuxième livre, prenant pour prétexte un RER au point mort depuis des années : « On était tous là par hasard, fermés comme des huîtres ».
La rame du RER devenu espace (dys)topique et fictionnel ou le « coup de pompe » de la fin de l’épopée de l’or noir sont des fables sur nos destins collectifs. Un incident crée un déséquilibre, la dystopie est invitation à la réflexion, dans et par le roman.

Dans Cannibales de Régis Jauffret, tout dialogue : deux femmes d’abord, Noémie, vingt-quatre ans qui vient de quitter Geoffrey, et la mère de ce dernier, Jeanne, à laquelle Noémie écrit pour lui expliquer pour quelle raison elle a quitté son fils— « les hommes ne savent pas mâcher les ruptures et les avaler sagement comme une bouillie ». Mais la correspondance se déploie en éventail, et c’est tout le roman, intégralement épistolaire, qui tournoie autour de ce centre absent, Geoffrey, dont le prénom se mue en chiffre et mononyme transparent (Jauffret) et se dissémine en signes.

Pour Philippe © Olivier Steiner

Je relis Philippe de Camille Laurens. Philippe est un livre que j’offre aux amis qui ne croient plus en la littérature, les amis qui me disent par exemple que de nos jours ça se passe au niveau des séries ou du cinéma. Je comprends ce qu’ils veulent dire, et souvent je suis d’accord, mais Philippe, quand même…
Je l’ai en version de poche folio, sur la couverture deux bandes verticales, on devine un morceau d’appartement, une pièce qui a l’air vide, et au milieu, dans l’embrasure d’une porte, baigné d’une lumière blanche et crue, un petit cheval à bascule, vide, immobilisé.

Qu’est-ce qu’un bon film, se demande l’un des personnages des Prépondérants, sinon « deux heures d’illusions pour ne laisser d’illusions à personne ? ».
Ce pourrait être aussi la définition de cette ample et décapante fresque historique signée Hédi Kaddour (qui paraît en poche chez Folio) dans laquelle une bande de colons vit suspendue aux années 1920, moment de tensions géo-politiques et socio-culturelles.