© Amaury da Cunha

Dans le dernier livre d’Amaury da Cunha, le plus souterrain refait surface : qu’il s’agisse de lieux (le métro), de souvenirs (le suicide du frère), de moments présents mais longtemps tus, tout est traces et chemins, tout remonte après avoir creusé, en lui comme dans le réel, une Histoire souterraine.
Le livre, difficile à simplement qualifier de roman tant il joue de frontières souples entre les genres, est accompagné d’un recueil de photographies aux Éditions Filigranes (HS), en un diptyque fascinant, tant il prolonge une forme d’énigme à la fois identitaire et générique : à quel moment l’image surgit-elle ? Le texte en procède-t-il ou, à l’inverse, la photographie naît-elle de ces failles intérieures ?

Eric Losfeld

«Quand ce livre apparaîtra en vitrine des librairies, je suppose que 50% des acheteurs virtuels ne connaîtront pas mon nom (ça, c’est normal). 43 % diront : « Tiens, c’est l’éditeur porno, ça doit être croustillant », 5% diront : « Ah, Losfeld ! c’est l’éditeur qui a sorti deux ou trois bouquins rigolos ! ». Et 2 % seulement se souviendront que je suis un éditeur surréaliste ».
Ces lignes, Eric Losfeld les écrit dans les dernières pages d’Endetté comme une mule (1979) que les éditions Tristram rééditent en poche. En 2017, de toute évidence, lire ces Mémoires d’un éditeur, c’est redécouvrir le monde de l’édition des années 50 à aujourd’hui à travers une passion, dévorante, indissociablement littéraire et politique.

Jérôme Orsoni © Action Parallèle

Étrange et beau, curieusement assertorique, le titre intrigue. D’entrée de jeu, comme s’il fallait affranchir le lecteur toujours déjà pressé d’activer sa logique portative, et l’inviter ainsi à accueillir sans prévention ce qui arrive, il déclare possible que cause et effet se retrouvent fondus dans le même creuset. Mais ce n’est pas tout, car ce qu’il dit en le disant — en un pli poétique — esquisse aussi ce qu’il posera ultérieurement en vertu d’une maxime dont on mesurera, chemin faisant, l’efficace : « il ne faut ni sentir, ni penser, ni vivre — et encore moins écrire — en écrivain ». S’il doit donc y avoir une quelconque souveraineté, ce ne sera pas celle de l’auteur. Autrement dit, pour bien jouer — ou jouer mieux —, surtout en matière d’écriture, il ne faudra pas cesser de déjouer. Bref, en lisant un livre qui déclare se méfier à ce point de ses propres démons, on aura plus d’une fois l’occasion de se demander si, finalement, il n’est pas hanté par un autre que lui.

Pierre Bergounioux © Renaud Monfourny

Nous existons deux fois, par le corps et par la pensée : « Le monde existe deux fois, dans les choses et dans nos esprits, qui en sont la modalité subjective ». Cette phrase de Pierre Bergounioux est tirée des entretiens (2007-2012) rassemblés en un volume chez Fayard, Exister par deux fois. Des réflexions sur la littérature, le monde, la société, l’histoire qui éclairent non seulement l’œuvre, singulière, fondamentale, de Pierre Bergounioux mais aussi notre époque, que l’on soit familier ou non de ses livres.


C’est un livre sur le travail. C’est un récit anonyme. Le travail aussi est anonyme. C’est le tripalium sans visage, le tripalium à trois pieux, qui torture et qui abat. La Scierie travaille le bois. La Scierie travaille l’homme, jusqu’à l’épuisement.

Serge Doubrovsky

« Voici un étrange monstre » : tels sont les mots, liminaires, et comme prophétiques d’œuvre, que Serge Doubrovsky citait de son bien-aimé Corneille pour venir présenter ses Autobiographiques et ainsi puiser chez le dramaturge baroque la formule de sa vie à vivre, de sa vie à écrire, de sa vie devenue monstre d’écriture. Car Serge Doubrovsky, qui nous a quittés cette nuit, à 4h, dans la solitude du lit de mort et de l’œuvre toujours-déjà accomplie, se tenait en chacun de ses textes comme cet étrange monstre cornélien, ce monstre ambigu de tragédie et de comédie, de théorie la plus échevelée et d’écriture la plus enlevée, lui qui fut l’artisan de la notion la plus monstrueuse d’œuvre et de théorie, le père de la célèbre autofiction, qu’il inventa de gloire un jour de 1977, pour venir dire son roman sans roman, Fils.

Colette Fellous © C. Hélie/Gallimard

Comment (re)construire depuis des Pièces détachées, quand tout n’est plus que chaos et fragments ? Telle pourrait être la question centrale posée par Colette Fellous dans son dernier roman. Écrire le monde qui vous entoure depuis un profond sentiment de deuil, la mort d’un ami qui ouvre une béance et fait écho à toutes ces vagues, celles de la Méditerranée, celles des attentats, puisque ce terme woolfien est désormais tout autant associé à l’infini de la mer qu’à celui de la destruction. C’est du passé que surgit peut-être la survie, d’un adieu multiple comme du don d’un livre si longtemps promis.

Autoportrait © Jean-Philippe Cazier

Jean-Philippe Cazier publie aux éditions Al Dante un livre déroutant, dès son titre, L’La phrase. L’. Déroutant non parce qu’il serait obscur ou étrange mais parce qu’il séduit, au sens étymologique de ce verbe, mène ailleurs, sur le chemin d’une langue qui se construit tout en s’énonçant, refusant tout sens figé, toute syntaxe absolue et butée.

Cette « langue en fuite » (non parce qu’elle serait sans courage mais parce qu’elle déborde) est au cœur d’un projet aussi poétique qu’il est politique : extraire la phrase de la gangue des habitudes et parlures, accepter les héritages et filiations tout en les mettant à distance, refuser ces paroles gelées dont nous abreuvent les médias, toutes ces « phrases mortes à la surface de la page ». Ainsi le livre peut-il être déroute, parfois silence et ombre, le plus souvent dynamite, l’un de ces putschs par lesquels le sens advient pour se perdre en nous.

La publication de L’La phrase. L’ était l’occasion rêvée de questionner Jean-Philippe Cazier sur son rapport au monde et à la langue (la sienne, celle des autres), sur les crises, sujets si présents dans ses livres comme ses articles, dans Diacritik ou Chimères principalement.

Jean-Baptiste Del Amo

Le sous-titre de Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo pourrait avoir des accents balzaciens (Grandeur et décadence d’une exploitation agricole) ou zoliens (Histoire naturelle et sociale d’une famille), sur un siècle de 1898 à 1981 : dans le Gers, à Puy-Larroque, tout semble d’abord un « perpétuel recommencement », dans une ferme qui suit le rythme des saisons et cycles naturels, avant que la petite exploitation familiale ne devienne un élevage de porcs industrialisé et intensif, selon un double mouvement d’accélération et de chute, jusqu’à « l’effondrement ».
Le magnifique et très dur roman de Jean-Baptiste Del Amo, au-delà de ses qualités littéraires, épouse la course folle qu’est devenu l’élevage, au mépris de tout respect de la nature comme des animaux, tout en dévoilant jusqu’à l’insoutenable une violence et une cruauté qui s’exercent aussi bien sur les hommes que sur les bêtes.

Ces deux livres, nous les avons évoqués dans Diacritik lors de leur sortie en grand format. Les voici disponibles en collection de poche : Tout ce qui est solide se dissout dans l’air de Darragh Mc Keon, traduit par Carine Chichereau (10/18) et Pour la peau d’Emmanuelle Richard (Points), en librairies aujourd’hui.

La cause animale a envahi nos vies. Les mots veganisme, flexitarisme, spécisme et antispécisme sont entrés dans le vocabulaire courant. Des magazines ont été créés (Slowly Veggie, Esprit Veggie, etc.). Les vidéos de PETA et L214 ouvrent nos yeux sur les conditions d’élevage et abattage. Il n’est jusqu’aux rayons de librairies qui sont investis par des essais, fictions, bandes dessinées remettant en cause nos idées reçues, nos habitudes alimentaires et la place des « animaux-machines » dans nos cultures comme dans nos assiettes… L’homme est-il nécessairement carnivore ? Faut-il manger les animaux ? Comme l’énonce le titre du dernier livre de Martin Page, les animaux ne sont pas (forcément) comestibles.
Diacritik consacre une série d’articles à une tendance qui est tout sauf un phénomène mais la mise en lumière d’une chaîne alimentaire totalement folle comme, plus largement encore, une interrogation philosophique, éthique et pratique, et sur un plan plus strictement littéraire, la contestation d’une hiérarchie des formes comme des espèces.

Patrick Varetz © Claire Fasulo
Patrick Varetz © Claire Fasulo

Après Bas monde (2012) et Petite vie (2015), Patrick Varetz poursuit sa Règle du jeu : écrire « une époque trompeuse » à travers l’existence d’un double, Pascal Vattez, personnage et espace même de l’écriture tant il lui est impossible de « combler le vide qui s’ouvre » en lui. Dans Sous vide, voilà le « je » parvenu à l’âge d’homme, retrouvant Claire, tentant l’expérience du couple. Or, Barthes l’écrivait, si « l’histoire d’amour est le tribut que l’amoureux doit payer au monde pour se réconcilier avec lui », cette réconciliation n’est-elle pas la confrontation à un impossible quand le rapport de l’être au monde est celui d’une absence à soi comme aux dehors, celui d’un vide existentiel proche de la nausée ?
Lecture de Sous vide et entretien avec l’auteur.