Tignous, 1957-2015, «même pas mort»

MursMurs

Sorti en librairie le 12 novembre, veille des tragiques attentats qui ont secoué la capitale, Murs murs est un ouvrage posthume. Son auteur, Tignous, est mort le 7 janvier 2015, assassiné lors de l’attaque terroriste de sinistre mémoire perpétrée contre Charlie Hebdo.

Murs murs est un témoignage hors du commun, une plongée au cœur du système pénitentiaire français. Parce qu’il donne la parole aux « acteurs » de l’institution, il a valeur de référence en termes de « BD-documentaire-récit ». A l’instar du Procès Colonna – que Tignous avait suivi avec son camarade Dominique Paganelli et dont ils avaient fait la retranscription graphique en 2009 – Murs murs se donne à lire comme un reportage immersif, servi par la sensibilité et le réalisme du dessin de Tignous, mettant en avant les témoignages recueillis, phrases de bon sens, remarques parfois poignantes, vérités dérangeantes sur un univers carcéral méconnu, voire souvent inconnu.

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Lannemezan, Fleury-Mérogis, Douai, Porcheville, Rennes. Centrale, prison pour femmes, établissement pour mineurs, maison d’arrêt. Tignous a visité ces lieux clos. Il a rencontré les détenues, détenus, prisonniers de droit commun, politiques, jeunes, moins jeunes, anciens, condamnés à de longues, de courtes peines, surveillantes, gardiens, directrices, directeurs, adjointes, adjoints… Il a échangé, interrogé, écouté la population dite carcérale, ceux qui encadrent, soignent, éduquent, emploient. Il a compulsé, noté, croqué, dessiné. Et dressé un état des lieux unique tout en paroles, en remarques, en fulgurances parfois, vision édifiante, de l’intérieur.

Capture d’écran 2015-11-22 à 18.49.33Passionné par la chose judiciaire, fasciné par les prétoires et les tragi-comédies qui s’y jouent parfois, souvent, Tignous s’est consacré à Murs murs pendant des semaines et des mois. Dans son avant-propos, Chloé Verlhac (son épouse) souligne l’importance que revêtait ce projet : « l’année dernière, Tignous n’est pas parti en vacances avec sa famille parce qu’il voulait finir ce livre de reportage sur les prisons. Il avait des dizaines d’autres projets mais avant il lui fallait finir les prisons ». Et puis il y a eu le 7 janvier. « Il n’a pas fini ».

Christiane Taubira
Christiane Taubira

Il n’a pas fini, mais le livre a vu le jour, préfacé par Christiane Taubira. L’ouverture par la garde des sceaux est un modèle d’intelligence et d’érudition qui questionne la conception de la peine et de l’exécution de la peine en France, qui met en perspective les règles, les finalités, les populations (de chaque côté des barreaux) de la pénitentiaire. Dans sa lettre à Tignous, texte « en tu » adressé au dessinateur parti – « Parti ? Non, pas parti. Même pas mort. On ne meurt vraiment que dans le cœur de ceux qui nous aiment » –, Christiane Taubira délivre un manifeste qui fait de la préservation de la dignité humaine le garant de l’efficacité des missions de punition, de protection et de surveillance de l’institution.

Capture d’écran 2015-11-22 à 18.48.39Sous ces auspices, le lecteur découvre des lieux que la géographie urbaine semble avoir oubliés, « aucun panneau, rien n’indique que la prison est là » ; dont les « résidents » sont là depuis et pour longtemps, « la plus ancienne détenue est sous écrou depuis 1985 et d’autres sont là jusqu’en 2030 » ; des lieux de vie « c’est mon 2ème bébé en prison, 1 seul est né dehors » ; des lieux de solitude « 50 à 60 détenues n’ont eu aucune visite l’année dernière »…

Toutes, tous, détenu(e)s, gardien(ne)s, prennent la parole, les guillemets sont là pour en attester. Parfois, Tignous pointe l’ironie, remarque, accentue, note des impressions. Tout est choses vues et entendues, expériences, souvenirs. Rien n’est anecdotique. Enrichi de formulaires administratifs en vigueur, de bulletins de salaires types, de livrets d’accueil, Murs murs n’est pas qu’un album de BD fascinant, c’est un document. Tignous a retranscrit avec bienveillance, lucidité et dignité – celle due à chacun dont parle Christiane Taubira dans sa préface – la réalité de ce qui se passe, se joue, derrière les grilles et à l’intérieur des murs, tout entier contenue dans le sous-titre : la vie plus forte que les barreaux.

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Tignous, Murs murs, La vie plus forte que les barreaux, Glénat, 119 pages couleur, 25€.

Lire les premières pages ici.

Prolongement : Huit mois après la mort de Tignous, Folio lui a rendu hommage en éditant fin octobre au format poche Corvée de bois (illustration du texte de Didier Daeninckx), Tas de riches et Tas de pauvres, respectivement parus en 2002 chez éditions Liber Niger et 1999 et 2000 chez Denoël. Parce que le dessin militant, engagé et social de Tignous est toujours vivant.Tignous Folio

Didier Daeninckx – Tignous, Corvée de bois, Folio, 112 p., 6 € 40
Tignous, Tas de riches, Folio, 144 p., 7 € 65
Tignous, Tas de pauvres, Folio, 144 p., 7 € 65