Frank Smith lit Katrina

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L’écrivain Frank Smith lira son très beau livre Katrina le 21 novembre à Paris, au Théâtre Ouvert, dans le cadre de la semaine « FOCUS – Temps fort sur les écritures contemporaines ».

KatrinaKatrina est un livre nomade, où le nomadisme est central. Un livre des circulations – entre l’enquête, la poésie, le récit. Ce qui importe est le déplacement, la mobilité, selon une logique de la transversalité, de l’agencement. Les langages se juxtaposent, se mélangent : langage objectif d’une description encyclopédique ou d’un dictionnaire, langage subjectif des impressions et états internes ; langage littéraire, langage parlé ; langue anglaise, langue française ; etc. Comme l’eau, qui, dans le livre, circule partout, omniprésente. Comme circule celui qui, dans le livre, ne cesse de se déplacer pour rencontrer les habitants du bayou, accueillir leurs paroles, traverser les paysages au volant d’une voiture de location…

Le titre du livre fait bien sûr référence à l’ouragan « Katrina », qui en 2005 a semé la désolation en Louisiane. Cependant, Frank Smith s’intéresse moins à l’ouragan en lui-même qu’à la zone de l’Isle de Jean Charles, exposée sans défense à la mer qui l’inonde, aux cyclones tropicaux, aux catastrophes naturelles qui détruisent sans cesse, se reproduisent et ruinent ce qui avait été reconstruit. Peuplée d’Indiens pauvres, de descendants de colons français qui ne s’identifient pas au modèle majoritaire américain, l’Isle de Jean Charles est l’inverse de l’American Dream et de l’American Way of Life, l’inverse de l’Amérique blanche et conquérante de Wall Street, des banlieues riches de Los Angeles – son négatif ou son envers oublié, refoulé.

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Dans Katrina, il s’agit de vivre avec, d’être avec les Indiens, d’écouter ce qu’ils disent d’eux-mêmes et des autres : leur vie, leur désir, leur jugement. Il s’agit d’être avec des individus, des singularités qui disent leur singularité : leur vie, leur mémoire, leur histoire, leur lieu. Qui disent leurs paysages, leur politique – la mer, l’Amérique, les industries pétrolières, le futur. Qui chantent les comptines de leur enfance. Il s’agit de voir, de regarder, de parcourir l’étendue inconnue du bayou, celle d’un autre monde, d’un monde autre ou d’un autre du monde. Être avec, écouter, contempler présupposent l’ignorance, de ne pas aborder ce que l’on rencontre ou regarde avec un savoir constitué, un point de vue qui réduit l’autre à des catégories existentielles, subjectives, historiques, politiques, déjà fixées. Être sans repères. C’est cette absence de repères qui est recherchée par la rencontre – qui rend possible la rencontre –, ou par la circulation, le parcours des routes et des paysages produisant un monde à chaque fois nouveau, inconnu. Dans Katrina, ce parcours de l’inconnu, cette existence avec l’inconnu, cette absence de savoir et l’accueil de cette absence, sont une politique : ne pas savoir, ne pas imposer un langage, laisser parler l’autre, contempler et s’enfoncer dans ce que l’on ne sait pas pour en extraire une « puissance de vie », d’autres modes du rapport aux autres, à soi, au monde.

En faisant résonner la parole de cette communauté d’Indiens, le livre de Frank Smith accomplit un geste politique par lequel ce qui est nié s’affirme, par lequel une population décimée existe encore, par lequel le règne de l’Amérique blanche est contesté moins par des revendications que par l’affirmation d’un autre mode de vie, de pensée, d’un autre rapport à la vie et au monde. Il s’agit d’une politique de résistance puisque résister est moins nier qu’affirmer – et donc créer –, moins juger que troubler et faire fuir – l’existence de la parole des Indiens de l’Isle de Jean Charles étant en elle-même un acte de résistance au pouvoir blanc sédentaire, destructeur, négateur de la vie.

Capture d’écran 2015-11-01 à 09.16.59Dans Katrina, il n’est pas seulement question de rendre compte des conditions matérielles et géographiques difficiles auxquelles les habitants de l’Isle sont en butte. Est surtout exprimée, la « puissance de vie » du territoire, celle de la mer, de ce pays noyé, y compris lorsque cette puissance est celle des cyclones et des catastrophes. C’est ce que fait le livre de Frank Smith : chercher la vie même dans la mer qui engloutit tout, dans les forces de la mer, des marais, dans l’érosion marine d’un pays qui disparaît, dans ce cosmos indien de la Louisiane que Frank Smith appelle la « Louisiane originelle ». Et c’est de même ce que font les individus du livre, tant leur existence ne se distingue pas d’un agencement qui les dépasse avec le monde et la vie dans toutes leurs dimensions plurielles et parfois violentes, mortelles.

Katrina est indissociablement un livre poétique, politique, éthique. Un livre où est dite la survie du peuple de l’Isle de Jean Charles, où est accueillie la survivance de ce peuple sans doute voué à la disparition mais survivant ici, dans le livre, pour toujours. Katrina serait aussi la recherche d’un langage qui ne serait pas du pouvoir, un langage du monde et de la vie, une parole de résistance. Katrina serait enfin le livre de l’Isle de Jean Charles, livre écrit par les habitants, par leur errance sur place, indéfiniment recommencée, qui est l’errance du monde – livre écrit par le lieu lui-même, selon sa topologie mobile : une écriture qui est une cartographie de la vie et du monde vivant. L’Isle de Jean Charles serait ainsi le nom d’un écrivain, d’une écriture, dont un autre nom serait aussi Frank Smith.

Frank Smith, Katrina, éditions de l’Attente, 2015, 136 p., 11 €.

Frank Smith lira Katrina le 21 novembre à 18 heures au Théâtre Ouvert, 4 bis cité Véron, 75018 Paris. La lecture sera accompagnée d’un environnement sonore créé par Gilles Mardirossian.

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