Toussaint Diable rouge

FootballonDans les milieux bien informés de Bruxelles et d’Ostende, il se disait que Jean-Philippe Toussaint aimait le foot. Mais lui n’en pipait mot.

Voici cependant qu’il avoue cette passion dans un petit bouquin rêveur chez Minuit : Football.

Capture d’écran 2015-10-06 à 17.00.34Nous voilà loin de la cyclique Marie. Et puis pas tant que ça. Car il y a un côté sexuel dans la passion du football. Et il y a aussi tout un rapport inédit au temps et toute une relation singulière à l’héroïsme. C’est en tout cas ce que l’auteur tient à nous dire.

Il s’explique à partir de deux expériences du foot totalement contrastées, l’une menée à Bruxelles et l’autre à Tokyo. A Bruxelles, Jean-Philippe est gamin et joue avec ses copains dans la cour de récré : le match a lieu entre Morale et Religion selon les cours fréquentés par les élèves ; autre partie encore dans une plaine de jeux du côté d’Ixelles : Jean-Philippe chute et se casse le bras. A Tokyo, cette fois, Toussaint est adulte et assiste en supporteur à la Coupe du monde de 2002, organisée par le Japon et la Corée du Sud. C’est le temps où il enseigne la littérature dans une université nippone et où il caracole entre amphis et stades pour suivre les rencontres. Japon-Belgique ouvre le tournoi et se termine par un 2-2 qui lui donne bonne conscience.

Amusant cet écart entre un football de l’enfance et des rues et un autre de l’âge adulte et des stades de haute compétition comme s’il n’y avait rien dans l’entre-deux. Car le narrateur dédaigne souverainement les bons vieux clubs locaux comme Anderlecht ou le Standard de Liège. Mais c’est aussi que, d’un côté, le foot, c’est l’enfance et les fantasmes de gloire et d’héroïsme — à six ans, on peut jouer seul un match triomphal dans le salon de ses parents. Et, de l’autre, le foot, c’est un climax durant lequel on se trouve plongé dans l’enivrant alentour d’une foule énorme, d’une pelouse à la verdeur sublime et de joueurs qui débouchent du tunnel au milieu des hourras chauvins (le chauvinisme, note l’auteur, a peu à voir avec le nationalisme). Dans ces conditions, le match nous sort du temps commun et nous tient radicalement à distance de la mort : et, risque le romancier, l’on s’y trouve « comme dans la proximité bénéfique et frontale d’un sexe de femme dans certaines positions de l’acte amoureux » (p. 42).

Puvoirs_N° 119Assister à une rencontre de foot à gros enjeu, c’est donc se ménager un temps hors temps. Et c’est de cette durée close que Toussaint donne si bien la sensation ici tout comme il le fait dans ses romans amoureux. L’écriture y a tout son rôle, avec ses brisures et ses sursauts à l’intérieur d’un écoulement gracieux comme dans un poème de Guillaume Apollinaire. Oui, les jours s’en vont, mais je demeure. Et pourtant voilà que l’écrivain avoue qu’il se déprend de l’équipe belge, qu’il a soutenue jusqu’à porter dans les grandes occasions la casquette rouge avec le mot BELGIUM. A-t-il jamais aimé les diables rouges d’ailleurs ? Il se le demande, car il n’en a jamais apprécié le style lourdaud et les joueurs rudes. Quel reniement dans lequel parait sombrer une passion jusque-là tenace ! C’eût été plus simple d’adopter les Hollandais plus racés.

Toujours est-il que Jean-Philippe Toussaint s’est résolu à ne pas suivre la Coupe du Monde brésilienne — avec équipe belge au programme. Il a donc passé en Corse l’été avec Madeleine et retrouvé cette solitude si propice à son travail. Puis, raconte-t-il, il y eut son sot abonnement au streaming de la Coupe lui permettant de voir tous les matchs et en temps réel. Il s’ensuivit ce geste fatal : allumer Internet un jour au petit matin avant de se mettre au boulot et tomber sur la demi-finale Pays-Bas/Argentine. Elle venait juste de finir sur un score nul et l’heure était aux tirs au but. Égalité cette fois encore, mais il restait à Maxi Rodriguez une ultime chance pour assurer le succès de son équipe. Rodriguez va tirer… mais l’orage gronde à Barcaggio et la foudre plonge la maison dans le noir. Le vieux démon s’est réveillé : comment tolérer de ne pas savoir ? Sur une vieille et providentielle radio à pile, le supporter rendu à sa passion apprend enfin le nom de l’équipe qualifiée. L’Argentine ! « C’est fini, le football ? » demande Madeleine qui somnole dans son lit. Mais non, ce n’est jamais fini, dors.

Jean-Philippe Toussaint, Football, Minuit, 128 p., 12 € 50Lire un extrait

Le site de Jean-Philippe Toussaint

Notons la parution en « Double », la collection de poche des éditions de Minuit de L’Urgence et la patience, 107 p., 6 €

Sur L’Urgence et la patience, Diacritik vous renvoie à l’article de Jacques Dubois « Double passion de la patience » dans Acta Fabula, et à l’article et entretien de Christine Marcandier et Hugo Vitrani dans Mediapart.