Né en 1974 en Martinique, Louis-Georges Tin préside le CRAN, le Conseil représentatif des associations noires de France dont il est un des cofondateurs en novembre 2005. Normalien, agrégé et docteur ès lettres, il est enseigne à l’université d’Orléans. Il est à l’origine de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie célébrée le 17 mai depuis 2005. Entretien avec le militant et auteur de nombreux ouvrages sur la discrimination, distingué à plusieurs reprises pour son engagement dans sa lutte contre l’homophobie, le racisme et le colonialisme.
Shoah
Quand Bastien François rencontre Estelle Moufflarge, elle est morte depuis 70 ans et il ne l’a jamais connue. Il vient de croiser son visage et son nom sur le site internet conçu par Serge Klarsfeld et Jean-Luc Pinol, permettant de localiser les lieux où des enfants juifs ont été arrêtés avant d’être déportés. Bastien François y avait entré sa propre adresse. Au 89 rue Caulaincourt, à quelques immeubles du sien, vivait Estelle. Ne demeurent qu’un nom, un visage, une date de naissance. « Je suis parti à sa recherche. Cela m’a pris des années ».
Les lumières se rallument, personne ne bouge, on écoute l’étrange musique de fin, entre musique funèbre et cacophonie. Lorsque nous quittons la salle, chacun évite le regard de l’autre, il nous faudra un certain temps pour retrouver la réalité, remonter lentement les cercles de l’enfer et mesurer combien une séance de cinéma peut être effroyable et magnifique et nous habitera des semaines après. La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer, espoir du cinéma britannique nous a fait toucher du doigt la banalité du mal en un hors-champ de 1h45 qui restera dans l’Histoire du cinéma autant pour son propos que pour sa forme.
Cher Maxime,
Je viens de refermer Faire trace, que j’ai lu avec le plus grand intérêt. Nombreuses sont les perspectives ouvertes par le texte qui mobilisent la réflexion de ton lecteur. J’ai particulièrement été sensible à la problématisation (lyotardienne, disons) de la difficulté de parler d’un événement, la Shoah, ayant pour singulière et tragique caractéristique d’avoir détruit sa propre factualité. J’ai souvent eu en tête le paragraphe 22 du Différend qui consiste en un appel relativement optimiste à la puissance créatrice de la littérature, convoquée pour conjurer l’impossibilité de parler…
Dès ses trois épigraphes Nein, nein, nein ! est un récit, une histoire de fous (Baldwin), de confession nécessaire parce qu’impossible (Cioran), de « ciel couleur Juifs » (Zusak) : Jerry Stahl est ce fou qui ne peut oublier, qui part en voyage organisé pour tenter d’échapper à sa dépression suite à un énième mariage raté et une carrière en vrac et tenter d’en finir avec son art d’« orchestrer sa propre destruction ». Mais pas n’importe quel voyage : la Shoah en autocar, direction les camps d’extermination, cap vers sa mémoire et le passé, vraiment ?
Avec L’Ère des non-témoins, Aurélie Barjonet propose un essai rigoureux, informé et très accessible qui fait le point sur la littérature récente consacrée à la Shoah. Car il est vrai qu’après les premiers témoins, puis la deuxième génération – celle des enfants de celles et ceux qui ont vécu la Shoah –, une troisième génération prend la plume pour interroger l’événement et ses répercussions sur notre présent.
Le pogrom de Kishinev de 1903 prend, dans le cours de l’histoire mondiale, une importance particulière. Considéré comme précurseur de l’Holocauste, c’est l’événement avec lequel l’horizon du XXᵉ siècle s’assombrit, non seulement pour les territoires de l’Empire russe mais aussi pour l’Europe. Il sonne le glas de l’ancien monde, annonçant l’avènement des nationalismes totalitaristes, la destruction des juifs d’Europe et une crise de l’humanisme similaire à celle qu’avait connue le XIXᵉ siècle.
Avec Témoignage et littérature d’après Auschwitz, Fransiska Louwagie nous prouve que la question de l’écriture sur l’extermination nazie, qu’elle soit le fruit des témoins ou d’écrivains issus des générations postérieures, est toujours d’actualité. L’essai part du principe que l’existence de disparités majeures entre les auteurs des différentes générations n’empêche pas d’importantes continuités.
L’été arrivant, vous vous laisserez peut-être tenter, si la situation sanitaire le permet, par la visite d’un des nombreux musées consacrés à la Shoah, d’un lieu de mémoire en France ou à l’étranger, ou même par la découverte d’un des camps d’extermination, parmi lesquels Auschwitz-Birkenau est celui qui attire le plus de visiteurs chaque année.
Le « Seuil du jour« , d’hier pour nous, livre en accès gratuit le temps du confinement, est En Camping-car d’Ivan Jablonka, invitation au voyage, récit en mouvement d’un historien qui fut adolescent dans les années 80 et propose, dans ce récit de soi en mouvement, une forme d’« ego-histoire » un je serti dans une époque. Raconter ses étés en camping-car sur les routes d’Europe, c’est proposer une traversée tout autant spatiale que temporelle, redessiner la cartographie d’un « paysage intérieur » en mêlant l’intime et le collectif, réécrire son CV, en quelque sorte, CV pour Curriculum Vitae et Combi Volkswagen…
C’est la nuit. Sous les néons au loin, une plage. Un homme chante, M chante. Et sa complainte yiddish nous déchire, s’accroche au ressac, à la nuit de Tel Aviv, indifférente.
Tout récit de soi revient à sertir le « je » dans une époque. Quand il est celui d’un historien qui fut adolescent dans les années 80, le faire revient à enter une branche nouvelle sur le grand tronc autobiographique : une forme d’« ego-histoire » pour reprendre le terme qu’emploie Ivan Jablonka dans les dernières pages d’En Camping-car.
Quatre ans après Le fils de Saul, László Nemes revient avec son deuxième long métrage, Sunset. La photographie est de même signature, le cadrage aussi, et on notera par-dessus tout le goût que nourrit le cinéaste pour la prétendue immersion dans l’Histoire via un personnage qui nous y fait voyager.
Immense re-présentation précisément, malgré tout.
Rien n’est imaginable mais tout est image.
« Ce n’est pas dans une île de la Sonde,
ni dans une contrée du Pacifique que ces événements ont eu lieu,
c’est sur notre terre, celle de l’Europe » Marguerite Duras
Des mots de Duras, de sa douleur à attendre Robert Antelme, envahissent, dès le commencement, le film d’Emmanuel Finkiel. On est au plus près du souffle de la jeune Marguerite filmée en gros plan et portée à l’écran par une Mélanie Thierry très inspirée et dont on croit pouvoir toucher le grain de peau si fin, de peau de rose.