Revenir sur le problématique Fils de Saul

Quatre ans après Le fils de Saul, László Nemes revient avec son deuxième long métrage, Sunset. La photographie est de même signature, le cadrage aussi, et on notera par-dessus tout le goût que nourrit le cinéaste pour la prétendue immersion dans l’Histoire via un personnage qui nous y fait voyager.

Il parait ainsi qu’il faut désormais en faire l’expérience. Une manière d’envisager le fait historique au cinéma pour le moins problématique car cette intersection se fait à l’endroit de l’attraction, d’une plongée sensationnelle, de reconstitutions, de costumes, et d’une juste documentation. Tout colle ainsi parfaitement et totalement sous nos yeux, et c’est là que repose l’argument fallacieux, car la recherche formelle ne recherche jamais la distance, l’essai, le contrepoint. Quelle grandiloquence y a-t-il a considérer que le cinéma peut dire les drames qui jalonnent notre Histoire ? Le cinéma ne peut pas dire la vérité de la Shoah, ou toute autre – au mieux, en creux, par ellipses, par le contournement. Après des années de tentatives par la lacune, la compréhension de l’inimaginable glisse peu à peu vers des modes narratifs qui forcent le spectateur à plonger dans un univers pour le faire expérimenter, au plus près, quitte à l’éprouver afin qu’il sorte avec l’impression d’avoir vu, entendu, et donc savoir et comprendre. Il y avait dans ce Fils de Saul quelque chose de très inquiétant qui relevait du manège, ayant marqué un réel tournant qui justifie d’y revenir encore aujourd’hui comme une nécessité.

Il y avait incontestablement une grande difficulté à se présenter devant un objet cinématographique comme Le fils de Saul. Et s’il subsistait quelque réticence, notamment au regard de toutes les polémiques qui entouraient à juste titre la représentation de la Shoah (parmi les plus connues, celles concernant la Liste de Schindler (1994) de Steven Spielberg et La vie est belle (1997) de Roberto Benigni), elle fut vite balayée par la caution morale en la matière, Claude Lanzmann. Un positionnement qui ne manque pas de surprendre tant le réalisateur s’était par le passé illustré par son combat, souvent à raison, contre les fictions mettant en scène l’horreur des camps, relevant selon lui de l’irreprésentable. Le cinéaste n’était pas le seul à « valider » le film puisque des universitaires semblaient aussi conquis : Antoine De Baecque a rédigé le dossier de presse, Annette Wieviorka consacrait un grand entretien à László Nemes dans L’express et Georges Didi-Huberman publiait un brillant essai, Sortir du noir, concordant avec la sortie en salle, six mois après la projection cannoise.

Une telle hégémonie est pour le moins troublante. Dans ce cas précis, considérer l’honnêteté et les intentions du réalisateur est indispensable mais est difficilement une condition suffisante.  Le film possède son autonomie et son propre régime discursif, au-delà des supposées intentions de Nemes.  Il serait donc intéressant par ailleurs d’appréhender ce que produisent et impliquent les formes en termes de sensations et de pertinence, plutôt que se reposer sur des déclarations.

L’argument est le suivant : en octobre 1944, Saul Ausländer, un juif déporté à Auschwitz-Birkenau, faisant partie d’un Sonderkommando, est forcé d’assister les nazis dans le processus d’extermination. Un jour où il nettoie la chambre à gaz et déplace les corps, il croit reconnaître celui de son fils. Dès lors, il va entreprendre de le soustraire au crématorium et de lui offrir une sépulture digne, au risque de mettre en danger la résistance qui se forme dans le camp.

C’est au travers d’un cadre très resserré sur le visage de Saul que l’on entre avec frayeur dans le camp de la mort. Tandis que la mise au point est faite sur sa tête, qui sature une grande partie de l’image, l’espace dans lequel il évolue reste flou. Ce procédé permet ingénieusement de freiner le regard et une éventuelle pulsion scopique. L’on comprend à présent mieux la position de Lanzmann, puisqu’en quelque sorte le film a priori montre sans montrer. L’image floutée de cet environnement terrifiant renforce le pouvoir de suggestion, mais ne protège d’aucune manière de la souffrance. L’altération convoque alors l’imagination, nourrie et renforcée par les images documentaires présentes dans l’esprit de chacun et les sons environnants qui revêtent un aspect peut-être encore plus épouvantable. Impossible en effet d’oublier les cris des déportés enfermés et leurs coups contre les portes de la chambre à gaz, les bruits des brosses frottées sur le sol pour nettoyer leur sang ou les vociférations tyranniques et glaçantes des nazis. Le tableau est « intelligent » mais nauséeux.

La dramaturgie, elle, est basée principalement sur la quête de Saul cherchant à enterrer son fils présumé et trouver un rabbin pour réciter le Kaddish. On pense immédiatement à Antigone, qui défie les lois absurdes des hommes au péril de sa vie pour enterrer son frère et répondre ainsi aux « lois non-écrites et immuables des Dieux ». Il y a une indubitable beauté dans le geste irrationnel de Saul, conjuguant à la fois courage et folie. Pourtant, le film installe également par ce biais une sorte de suspense haletant qui parait assez malvenu tant il renvoie à des narrations plus superficielles, ou à des enjeux éthiques moins élevés. Les autres personnages n’ont par ailleurs pas de véritable existence, qu’elle soit humaine ou dramatique, niant l’idée de diversité des individus (comme le système concentrationnaire ?) et élisant Saul comme le représentant de tous, qu’il ne peut logiquement ou décemment être.

Face à un sujet comme celui-ci, se pose rapidement la question de la vraisemblance des faits. On peut être affligé par la tendance actuelle qui voit un très grand nombre de films se revendiquer « d’histoires vraies », « inspirés de faits réels », et réduisent la fiction au diktat d’une soi-disant réalité (souvent, pour des raisons marketing et sensationnelles), tuant la poésie et la création (sûrement plus à même de retranscrire la vérité de ce réel), mais ici il parait important qu’il n’y ait pas d’erreurs historiques. De ce point de vue, Le fils de Saul semble exceptionnellement bien documenté. Néanmoins, force est de constater que cet aspect a aussi ses écueils auxquels le film n’échappe pas. Tout est si didactique et monstratif que cela suffit à sortir de la diégèse. D’une part, le vocabulaire renseigne lourdement sur les grades (Sonderkommando, oberkapo, etc.) au milieu de dialogues admis comme naturels. D’autre part, le parcours de Saul à travers le camp est plus qu’improbable. C’est effectivement une visite quasi exhaustive de la chaîne d’extermination à laquelle on assiste à ses côtés, avec la désagréable impression d’être face à une obligation à peine voilée d’apprendre. Quel prisonnier, tout membre d’un Sonderkommando soit-il, peut vraisemblablement se déplacer aussi librement dans Auschwitz, à part pour les raisons précédemment énoncées ? On a droit à tous les « moments-clefs » de l’horreur : le déshabillage des déportés, leur exécution par gaz, le déplacement des corps, les expériences « scientifiques », la crémation, la dissimulation des cendres dans la rivière, ou les exécutions au bord de fosses communes. C’est une très bonne chose qu’un metteur en scène ait le souci de faire des recherches aussi poussées quand d’autres se contentent d’approximations, mais le résultat est regrettablement trop artificiel pour ne pas sauter aux yeux.

L’un des aspects les plus discutables est sûrement l’éventuelle identification à Saul, et le choix d’élire en personnage principal un membre d’un Sonderkommando ne peut pas être sans conséquences. Pour des raisons dramaturgiques, cela se justifie dans la mesure où il est nécessaire de suivre un personnage (à moins d’adopter une caméra et un point de vue désincarné et omniscient). Celui-ci devant être vivant et susceptible de dévoiler au cours de son parcours les différents aspects du camp, les alternatives sont fortement réduites. Le point de vue d’un nazi aurait fait scandale – à raison, encore que cela dépend des desseins et effets produits – et celui d’une victime, temporellement trop court et tout aussi périlleux. Pour autant, Saul représente un type de protagoniste particulier : il choisit, pour ne pas mourir (c’est certes bien la seule liberté qu’il lui reste), de coopérer avec les nazis. Peut-être aurait-on préféré, à certains moments, ne pas avoir à le suivre.

Dans ces conditions, le film semble mettre le spectateur dans une position inconfortable, si ce n’est douteuse, face à sa décision de rester devant l’écran. Par ce biais, une sorte de mise en abîme se tisse entre le camp et la salle. Confronté à cette mise en scène de l’abjection, deux choix s’offrent alors : rester et endurer la douleur ou sortir. Dans le premier cas, le comportement s’assimile facilement à celui de Saul, dans le second à celui d’un condamné. Et on se surprend à rester, sans en déceler les raisons, avec cette implication somme toute très gênante.

Le sentiment d’identification est d’autant plus renforcé par la caméra qui se situe souvent derrière la nuque de Saul, comme dans un jeu vidéo dont il résulte une dimension immersive. On a parfois le sentiment que la quête est déjà programmée et très solitaire, parsemée de quelques antagonistes et adjuvants simplement nécessaires au déroulement de l’histoire. Mais quelle pertinence peut-il y avoir pour le spectateur à s’immerger à ce point dans Auschwitz, excepté sortir de la salle en ayant (croyant avoir) vécu un moment sensationnel des plus déplacés ? Le film se confond trop souvent avec ce qu’il montre et filme la violence de l’usine de la mort en l’adoptant en tant que mode d’énonciation. Comme si l’expérience primait sur la compréhension ou était plus à même de la retranscrire.

Malgré une maîtrise formelle incontestable, le film peine à trouver un équilibre entre fiction et documentation et soulève d’abondantes interrogations morales. Il faut attendre la fin pour voir enfin le film prendre son envol et se parer d’atours plus poétiques. Nemes insuffle une respiration visuelle concordant habilement avec la fuite du camp. Saul se fait tuer après un intense échange de regards avec l’enfant d’un village avoisinant. Le jeune court alors à travers une forêt luxuriante qui est déjà en quelque sorte celle dans laquelle Lanzmann ira filmer Shoah (1985), préfigurant un avenir déjà présent. Il est l’incarnation de l’espoir que porte l’enfant universel : celui que Saul veut sauver depuis le début, et qui sera le relais, par son rôle futur de témoin, de la mémoire de la barbarie perpétrée.

Le fils de Saul, de László Nemes. Date de sortie en salle : 4 novembre 2015.