Lorsqu’ils se rencontrent, Bruno Gibert, auteur et narrateur des Forçats, et Édouard Levé sont deux inconnus. Leur œuvre est devant eux, double quête, celle d’une forme singulière, celle d’un nom à faire connaître au monde. Peu à peu tout s’ébauche et tout se déséquilibre : Bruno devient le spectateur à la fois fasciné et irrité d’Édouard. Les forçats est tout autant le portrait de deux jeunes hommes en artistes que celui d’une génération qui se cherche, tout autant une autofiction qu’une exofiction, avec Édouard Levé pour centre et attraction/désastre.

Il y avait déjà le Tell No One d’Harlan Coben, il y a désormais Tell No Tales, second polar d’Eva Dolan mettant en scène la section des crimes de haine de l’inspecteur Zigic. Deux ans après Les Chemins de la haine (Long Way Home), Eva Dolan revient avec Haine pour haine (Liana Levi) à Peterborough, ville frontière à une époque charnière au cœur d’un polar social étouffant. Ou comment l’intolérance et le mensonge se font vecteurs de violence et de désintégration du vivre ensemble.

Mado pourrait aisément être considéré comme une intrigue au demeurant banale.
Il n’est en rien. Il s’agit bel et bien d’une écriture qui sculpte dans la moindre finesse l’initiation de deux jeunes filles, Mado et Virginie, avec ces folies, ces errements, ces renoncements, ces comparaisons ineptes et injustes, incohérentes, ou petites déréalisations.

« Mille mètres de crawl, autant de brasse coulée, et cinq cent mètres de papillon » : Piano ostinato, récit étroitement resserré (comme l’est le livre, long d’à peine quatre-vingt dix pages), dure ce que dure un entrainement de natation un peu soutenu, tôt le matin (entre 7h 09 et 8h 15 très exactement) dans une piscine du 19è arrondissement de Paris.

Avec Crac, sorti au mois de janvier (P.O.L), Jean Rolin publie son vingt-neuvième livre (le premier, Chemins d’eau, date de 1983). Autant dire qu’une œuvre a largement trouvé à se déployer dans le temps, avec ses constantes, ses évolutions, ses variations et ses reprises qui éclairent aussi la lecture que l’on peut faire de ce nouvel opus.

« J’ai épinglé la carte — une carte en papier »

Quatorze lignes de mire (le titre original du livre, Sightlines), 14 récits au plus près de soi comme de la nature, tel est le Tour d’horizon que propose Kathleen Jamie, répondant au double programme des nouveaux récits écopoétiques : une manière renouvelée, ouverte, curieuse, patiente, d’observer le monde (ce qu’Anna Tsing nomme art of noticing), depuis l’apparent détail qui contient un univers ; un nouvel art du dialogue et de la conversation.

Mona, 24 ans, est femme de ménage et fait du bénévolat dans un centre qui distribue des kits aux drogués. Mona fantasme sur M. Dégoûtant en passant l’aspirateur, « ne sachant rien de lui en dehors de son goût pour la drogue et les livres de la bibliothèque, elle pouvait laisser libre cours à sa rêverie ». Sur cette trame en apparence mince, Jen Beagin compose un premier roman qui explose toutes les catégories romanesques, de la love story au coming of age novel : le mantra de Mona pourrait être celui de Jen, « la franchise craignos, j’adore ».

Véritable cristal de douleur contenue, De mémoire de Yamina Benahmed Daho constitue un des plus beaux romans de cette rentrée d’hiver. Après le remarquable Poule D, la romancière évoque ici, comme une parenthèse de langage dans les choses, la tentative de viol que subit la jeune Alya et la traîne de douleurs qui l’assaille dès lors chaque jour. C’est le temps d’un grand entretien que Diacritik a voulu revenir avec la jeune romancière sur ce récit à la puissance politique rare. 

C’est Daniel, paresseux, fétichiste et paranoïaque, qui nous embarque dans le dernier roman de Gaëlle Obiégly. Une chose sérieuse est d’abord une interpellation, monologue adressé à un tu qui nous appelle et nous met en garde en même temps : « Tu espères que de ce moment passé ensemble il sortira une chose sérieuse. Tu peux toujours courir. Ou bien si, tiens, tu vas la connaître. Mais alors, accroche-toi. »

« Cet ouvrage est l’histoire d’une communauté », écrit Amy Goldstein en ouverture des Remerciements de son livre, Janesville. Une histoire américaine, qui vient de paraître aux éditions Bourgois dans une traduction d’Aurélie Tronchet. L’histoire d’une communauté qui tente de se relever et de se reconstruire après la fermeture de l’usine automobile qui faisait vivre ses habitants.

Sans doute Pâture de vent de Christophe Manon qui vient de paraître chez Verdier est-il un des plus beaux livres de cette rentrée d’hiver. Fulgurant, déchiré de violence et d’une extrême douceur à la fois, le récit de Manon s’impose par la force figurative de son écriture et par le chant d’amour dont il caresse les personnages qui figuraient déjà dans Extrêmes et lumineux, son premier récit.

Comment écrire le sexe ? Non pas l’acte sexuel, ou pas seulement, non pas la pornographie, ou pas seulement, mais le sexe masculin, exhibé, fétichisé, débarrassé de tous les oripeaux des récits conventionnels ou déjà écrits, trop lus, des discours qui le narrativisent, l’érotisent, le réduisent ? Tel serait le propos de Nina Leger dans son dernier livre, « romance », dit-elle, mais d’aujourd’hui, Mise en pièces comme on démantèle un attendu, comme « elle construit un palais de mémoire qui, à mesure qu’il se peuple de sexes nouveaux, se complique de couloirs, d’annexes et de dépendances ».