Erri de Luca : La vie comme jeu de l’oie

Erri de Luca © Diacritik

Le Napolitain De Luca, qui a derrière lui une œuvre considérable, est sans nul doute une des figures majeures des lettres italiennes d’aujourd’hui. Et pourtant, comme on peut le voir dans sa dernière œuvre traduite en français, Le Tour de l’oie, il hésite à se donner pour pleinement écrivain ou romancier.

C’est qu’il n’a pas fait qu’écrire ou, en tout cas, n’est venu à l’écriture qu’après avoir roulé sa bosse dans de rudes expériences. Les rappeler, c’est reconstituer un jeu ou tour de l’oie avec arrêt en tel lieu ou en tel autre. Monté jeune dans le Nord, Erri milita à « Lotta continua », travailla comme ouvrier et paralysa lors d’une grève l’usine Fiat de Turin avec ses camarades ; il participa encore à une mémorable et collective grève de la faim, tout cela avant de se ranger des voitures (c’est le cas de le dire). Mais De Luca est de plus un redoutable randonneur de montagne qui, en même temps, a comme personne sa ville au cœur et aime à alterner l’italien et le dialecte avec ses intimes. De là que l’écrivain qu’il est se dise volontiers « cordonnier », car il sait d’expérience qu’il faut de bonnes chaussures pour bien marcher. Et son vœu ultime est que tout humain ait un jour droit à de bonnes chaussures, c’est-à-dire à la parole.

Tout cela est le fait d’un homme élégant, mélancolique et un peu frêle d’allure que j’ai eu le bonheur de rencontrer vers 2004 à Sarajevo au Centre Malraux. En ce temps-là, De Luca avait milité durant le siège de la ville, faisant partir des clandestins bénévoles qui fournissaient la cité en vivres et médicaments. L’écrivain ne me parla pas de ses souliers ce jour-là mais bien du cartable usagé qu’il portait et que, venu de son père, il n’entendait pas quitter. C’est qu’Erri De Luca a éminemment le sens de la filiation et de l’héritage moral.

Une belle preuve nous en est donnée dans le présent livre, Le Tour de l’oie, qui est à peine un roman mais tient en une conversation avec un fils imaginaire. L’auteur se trouve dans sa maison un beau soir et dîne avec un jeune adulte qui d’une certaine manière lui demande des comptes. Ce qui signifie qu’Erri dans ce volume assure deux voix à l’intérieur d’un même échange. Un échange verbal qui a principalement trois enjeux : 1° la remémoration d’un passé plus familial que politique et donc la mise au jour d’une filiation ; 2° la définition du statut d’un auteur pour lequel la littérature n’est pas tout et qui n’entretient pas d’illusion sur sa postérité ; 3° l’accueil fait aux questionnements d’un fils qui ne comprend pas trop pourquoi le père a fait ce qu’il a fait.

Erri de Luca © Diacritik

Avant tout, De Luca parle avec tendresse des parents qu’il a eus et qui lui ont laissé vivre sa vie. La mère lisait Proust ; le père offrit à son fils un chapeau tout symbolique de chasseur alpin. Dans la foulée, Erri se plaît à relativiser sa présence au monde — celle de l’homme comme celle de l’écrivain. Ce à quoi le découpage des échanges père-fils en strophes faites de petits versets libres dote la conversation recueillie à la fois d’une modestie et d’un vrai poids. Ainsi à propos de son être au monde, De Luca d’écrire :

« Aujourd’hui j’existe, un point c’est tout. Il y a bien des années, ça pouvait ne pas arriver.
Une phrase de mon époque politique disait que personne n’était indispensable et que chacun était nécessaire.
(…)
Exister, ici et maintenant, n’est ni nécessaire ni justifié par un devoir d’exister.
Je parle pour moi. En revanche, toi tu es nécessaire ce soir. Sans toi, cette
conversation n’aurait pas lieu. » (p. 109)

Alors qu’il écrit en continu et lit beaucoup, notre auteur n’est pas un intoxiqué de littérature. Il n’a lu ni Joyce ni Sartre ni Beckett. Seul pour lui Borges est obligatoire et sans doute également Dostoïevski souvent cité ici. De Luca rend aussi hommage en passant à l’abominable destin d’Antonio Gramsci qu’un internement sans fin raya de la vie commune.

Le fils qu’il s’est inventé le conteste parfois point par point. En quoi a-t-il pu se dire révolutionnaire alors qu’il a si peu transformé la vie collective ? Comment arrive-t-il à vivre d’un métier qu’il dit maîtriser si mal ? En somme, il se sent fils d’un père qui manque de rigueur tout au long. Mais on se rappellera lisant Le Tour de l’oie que le jeu est pipé : c’est le même qui fait questions et réponses. Pour le reste, De Luca n’en finit pas de célébrer Naples, cette ville théâtrale « où chacun est soi-même avec une précision d’horloger et où les troubles de la personnalité sont des dons et non pas des symptômes auxquels remédier. » (p. 71).

Au total, Le Tour de l’oie relève bien de l’autocritique, une autocritique pour le moins paradoxale puisqu’elle nous apprend pourquoi nous aimons tellement lire Erri De Luca.

Erri De Luca, Le Tour de l’oie (Il giro dell’oca), traduit par Danièle Valin, Gallimard « Du monde entier », février 2019, 176 p., 16 € — Lire un extrait