Édouard Levé : « Si tu vivais encore, tu serais peut-être devenu un étranger. Mort, tu es aussi vivant que vif » (Suicide)

Edouard Levé, Angoisse, Entrée
Édouard Levé, Angoisse, Entrée

Il est des livres dont on sort profondément changé(e), des textes dont on sait, immédiatement qu’ils seront l’aventure d’un sens en nous, que chaque (re)lecture viendra amplifier, affiner, transformer. Suicide est de ceux-là. Une rencontre, avec un ami : « Si tu vivais encore, tu serais peut-être devenu un étranger. Mort, tu es aussi vivant que vif ».
Dans ce roman, publié en 2008 chez P.O.L, disponible en Folio, un « je » s’adresse à un « tu », un ami qui s’est suicidé. Il avait 25 ans. C’était il y a beaucoup plus longtemps maintenant.

« Tu es le grand présent.
Tu es un livre qui me parle quand je le veux. Ta mort a écrit ma vie ».

Le récit prend acte. Déploie la figure de l’ami disparu, par touches, souvenirs. Déconstruit autant qu’il reconstruit, en un roman fragmenté et fragmentaire, hormis le long récit central de l’errance bordelaise du « tu », sa marche jusqu’à cet endroit dont « la plaque indiquait, comme par ironie, ʺplace Saint-Projetʺ ».

Il pourrait s’agir de comprendre le pourquoi de ce geste violent, comme ces proches qui s’interrogent : avant de mourir, le « tu » a laissé ouverte une bande dessinée. « Dans l’émotion, ta femme s’appuie sur la table, le livre bascule en se refermant sur lui-même avant qu’elle ne comprenne que c’était ton dernier message ». Le père a fini par s’identifier au livre, il cherche, la page, la phrase, note ses « hypothèses suicide » :

« Si tu ouvres le placard situé à gauche de son bureau, tu trouves une dizaine de classeurs de même format, emplis de feuilles manuscrites portant la même étiquette. Il cite les bulles de la bande dessinée comme si c’étaient des prophéties ».

Edouard Levé SuicideLe roman pourrait être cet « Hypothèses suicide ». Mais Suicide interroge moins l’acte en lui-même que l’être qui a choisi sa fin. Il est tombeau à l’ami qui ne s’est pas sauvé la vie, il est « vacance », à l’image de l’errance du « tu » durant trois jours à Bordeaux, failles et souvenirs qui creusent le questionnement sans jamais le combler, mémoires d’outre-tombe, adresse à un destinataire, intime et non identifié, un « tu », collectionné, dont un passage donne l’art poétique en creux :

« Tu lisais des dictionnaires comme d’autres lisent des romans. Chaque entrée est un personnage, disais-tu, que l’on peut retrouver dans une autre rubrique. Les actions, multiples, se construisent au fil de la lecture aléatoire. Selon l’ordre, l’histoire change. Un dictionnaire ressemble plus au monde qu’un roman, car le monde n’est pas une suite cohérente d’actions, mais une constellation de choses perçues. On le regarde, des objets sans rapport s’assemblent, et la proximité géographique leur donne un sens. Si les événements se suivent, on croit que c’est une histoire. Mais dans un dictionnaire, le temps n’existe pas : ABC n’est ni plus ni moins chronologique que BCA. Décrire ta vie dans l’ordre serait absurde : je me souviens de toi au hasard. Mon cerveau te ressuscite par détails aléatoires, comme on pioche des billes dans un sac ».

Désordre apparent, hasard, il s’agit de collectionner comme un « je me souviens », de manière aléatoire pour rendre le « vif », sans volonté d’exhaustivité, à l’inverse de cet homme d’affaires (quelle ironie, encore, que ce terme d’affaires…) « dont le loisir, obsessionnel, consistait à documenter son existence quotidienne. Il conservait les lettres, cartons d’invitation, tickets de train, de bus, de métro, de voyages en avion ou en bateau, ses contrats, notes d’hôtel, menus de restaurants, prospectus touristiques des pays visités, programmes de spectacles, carnets de notes, photographies… Une pièce de sa maison, tapissée de classeurs, servait de réceptacle à ses archives, en constante progression. Au centre, une table d’orientation chronologique déroulée en spirale signalait en couleurs différentes Paris, la France ou l’étranger, les continents, les mers, les mois et les jours. D’un coup d’œil, il pouvait visualiser son existence. Il s’était collectionné lui-même ».

Le projet est inverse ici : bref, concis, saisie d’une essence dans une langue neutre, presque blanche, sans volonté de classement ou de somme (« en art, retirer est parfaire. Disparaître t’a figé dans une beauté négative »). Dire les fragilités, les contradictions (comme dans le rapport au voyage), d’un être dont le suicide est venu, à rebours, réécrire la vie : « Quand on parle de toi, on commence par raconter ta mort, avant de remonter le temps pour l’expliquer. N’est-il pas singulier que ce geste ultime inverse ta biographie ? »

Mémoire(s), travail sur le temps, le vivant, les menus faits et dires qui composent une existence tout entière sous le signe du transitoire et de la fugue, Suicide est aussi un autoportrait oblique de son auteur, Edouard Levé, un texte tout entier dans le paradoxe, le processus de dépersonnalisation menant à une identification progressive.
Le récit s’achève sur une suite de tercets, rappelant Autoportrait, du même Édouard Levé, faisant du « tu » le « je » de l’énonciation :
« Le bonheur me précède
La tristesse me suit
La mort m’attend »

Edouard Levé, Fictions
Edouard Levé, Fictions

Édouard Levé (1965-2007) se donne la mort dix jours après avoir remis ce manuscrit à son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, donnant à Suicide une énième dimension, celle de mémoires pré-posthumes, au risque de masquer la portée véritable de son texte, fait-divers au pire, performance artistique ultime, au mieux.

Edouard Levé, Pornographie
Edouard Levé, Pornographie

Or Suicide est avant tout un immense roman, fondamental, un testament esthétique sans aucun doute parce qu’il fait imploser les règles du roman comme de l’autobiographie ou de l’autofiction, celles de l’identité de manière plus générale – le « tu » est un « je », toujours autre – mais aussi parce qu’il contient toute l’œuvre de son auteur, qu’il en est une forme d’inventaire :

Edouard Levé, Rugby
Edouard Levé, Rugby

L’art d’Édouard Levé est dans la saisie du geste, celui du suicide, celui de joueurs de rugby (sans tenue de sport, ballon, hors de tout terrain), celui de la pornographie (des acteurs habillés dans des situations explicitement pornographiques mais leurs sexes sont cachés, leurs visages inexpressifs).
Il est dans la série, les dédoublements et déploiements identitaires, comme le montrent son voyage en Amérique à la recherche de villes homonymes (Bagdad, Paris, Stockholm, Berlin) ou ses photographies d’inconnus aux patronymes célèbres (André Breton, Yves Klein, Henri Michaux).

Edouard Levé, André Breton
Édouard Levé, André Breton

C’est un travail sur le possible, ainsi Œuvres, chez P.O.L, propositions numérotées d’« œuvres dont l’auteur a eu l’idée, mais qu’il n’a pas réalisées ». Levé travaille le décalage, l’identité dans l’altérité, la fiction, le « presque ».

Suicide est en ce sens une proposition conceptuelle, une définition majeure, absolue, de l’ironie, dans son travail sur le dédoublement et les envers, dans son héroïsme paradoxal, comme dans sa tonalité double ou sa fonction d’« hypothèse » :

« Tu projetais de faire construire ta tombe. Tu ne voulais pas laisser aux autres le soin de choisir ta résidence la plus durable. Elle serait en marbre noir brillant, plate et sans ornements. Devant elle, une stèle indiquerait ton nom, ta date de naissance, mais aussi celle de ta mort, à quatre-vingt cinq ans. (…) Les dates seraient gravées de ton vivant.
Tu imaginais les réactions de promeneurs du cimetière, voyant une date de mort par anticipation, située plusieurs décennies dans le futur. Plusieurs scénarios pourraient se produire.
Avant ta mort, sa date programmée dans le futur ferait passer ta tombe pour une farce, ou une prédiction inquiétante. Si tu mourrais avant la date prévue, on pourrait t’inhumer en remplaçant la date indiquée par celle de ta mort réelle, ce qui, interrompant le mensonge, banaliserait ta tombe. Mais on pourrait aussi t’inhumer dans changer l’inscription. Les visiteurs, croyant à une plaisanterie, riraient devant une sépulture qui contiendrait pourtant un mort. La stèle porterait cette farce jusqu’à l’année de tes quatre-vingt-cinq ans. Après cette date, les promeneurs n’auraient plus connaissance de ton excentricité : qui irait imaginer que l’inscription était mensongère, et que l’homme dans la tombe n’était pas mort à la date indiquée ?
Ou bien tu mourrais l’année annoncée, à quatre-vingt-cinq ans. Soit naturellement, ce qui serait extraordinaire, puisque ta mort accomplirait ta prévision, soit en te suicidant, si tu voulais tenir la promesse gravée dans le marbre. On t’inhumerait alors sans rien changer à l’inscription de la stèle.
Si tu vivais au-delà de quatre-vingt-cinq ans, les promeneurs qui liraient les dates te croiraient mort, bien que tu sois encore vivant. Et viendrait le jour où tu mourrais. Si l’on ne changeait rien à l’inscription, on t’enterrerait dans une tombe dont l’inscription te rajeunirait. A moins que tu ne décides de faire enfin s’accorder la date de ta mort avec celle de la stèle. Ou que tu aies laissé des instructions posthumes pour que l’on fasse repousser perpétuellement la date inscrite de ta mort, de sorte qu’elle soit toujours annoncée, mais jamais accomplie ».

La mort, cet inconnu pour y trouver du nouveau

« Tu ne craignais pas la mort. Tu l’as devancée, mais sans vraiment la désirer : comment désirer ce qu’on ne connaît pas ? Tu n’as pas nié la vie, mais affirmé ton goût pour l’inconnu en pariant que si, de l’autre côté, quelque chose existait, ce serait mieux qu’ici. »

Édouard Levé, Suicide, Folio, 113 p., 4 € 50.

Edouard Levé, Angoisse, Sortie
Edouard Levé, Angoisse, Sortie