Les Mystères de Venise : Jean-Paul Kauffmann (Venise à double tour)

Il faut être inconscient, présomptueux, ou téméraire pour oser présenter un nouveau livre sur Venise.
On sait que, dans le livre fondamental d’Italo Calvino, Les villes invisibles (1972), Venise n’est pas une « ville invisible », c’est à dire une de ces villes inventées par le marchand vénitien Marco Polo dans son récit de voyages à l’empereur Kubai Khan. Venise y est la seule ville qu’il nomme et qui est visible. Marco Polo ne parle jamais de Venise car il avoue à l’empereur Kubai Khan : « Chaque fois que je fais la description d’une ville, je dis quelque chose de Venise ».

C’est pourtant le pari un peu fou que tente Jean-Paul Kauffmann dans son dernier texte curieusement intitulé Venise à double tour. Quand on connaît le passé d’otage au Liban de l’auteur (entre 1985 et 1988) et ses précédents livres, La Chambre noire de Longwood, le voyage à Sainte Hélène (La Table Ronde, 1997) , La Maison du retour (NiL, 2007), Courlande (Fayard, 2009) ou Remonter la Marne (Fayard, 2013), on imagine un nouveau récit sur l’enfermement, suggéré par cette expression qui se rapporte d’ordinaire à des portes ou à des espaces protégés du regard des autres.

Pourtant, notre surprise est grande quand on découvre le sujet véritable de ce livre : il s’agit, en fait, d’une curieuse tentative de se faire ouvrir les églises fermées de Venise, plus nombreuses qu’on ne le croit, elles sont au moins 140, chiffre impressionnant. On a donc un renversement de la perspective, même si l’auteur éprouve, à plusieurs reprises, dans cette quête, longue et difficile, un sentiment d’enfermement. Kauffmann nous présente un récit qui est à la fois un carnet de voyage consacré à la cité de Venise, toujours aussi fascinante, une longue enquête, très documentée, sur les églises fermées de Venise, enquête qui dure plusieurs mois. C’est aussi une réflexion sur la ville de Venise, différente du lyrisme un peu forcé de Paul Morand (Venises, 1971) ou d’Alain Vircondelet (Nulle part qu’à Venise, 2003) de l’agressivité iconoclaste de Régis Debray (Contre Venise, 1995) ou du nombrilisme exaspérant d’un Philippe Sollers (Dictionnaire amoureux de Venise, 2004). Kauffmann, pour sa part, préférera les textes de Sartre (La Reine Albemarle ou le dernier touriste, 1991) ou Lacan qu’il citera souvent.

C’est enfin une réflexion sur l’art, plus précisément la peinture religieuse sous la forme d’une analyse, souvent précise et originale, des tableaux que l’on découvre dans ces églises, comme ceux de Palma le Jeune, et, en définitive, sur les rapports du sacré et de l’art. A vrai dire, cela se lit comme un roman policier, grâce à une maîtrise consommée du suspense qui nous fait suivre l’auteur dans des démarches souvent compliquées. Le narrateur est maître de ce jeu de piste, il prend un plaisir évident à nous perdre dans cette chasse au trésor que la configuration de la ville de Venise, si propice à la désorientation, facilite.

Le livre commence par le récit vivant et précis de l’arrivée de l’auteur, en compagnie de son épouse, de leur installation et de la mise en place de leur vie quotidienne dans l’île de la Giudecca. Le ton est très personnel, anecdotique même, tout en refusant les clichés habituels du touriste lambda. Il explique longuement le but ambitieux de sa démarche : se faire ouvrir ces églises fermées qui l’attirent, dont il donne une liste détaillée en annexe, en séparant avec soin les églises ayant reçu une autre affectation, les églises ouvertes exceptionnellement, les églises fermées ou non accessibles, celles ouvertes uniquement pour les messes. On voit que la tâche est immense. Mais très vite il se lance dans des digressions sur son enfance, ses voyages précédents dans cette ville, sur les auteurs qui ont déjà parlé de Venise, dont bien sûr le célèbre Hugo Pratt et son personnage de Corto Maltese auquel on pense souvent en lisant les vagabondages de Kauffmann dans le labyrinthe des rues et de la société vénitiennes.

Au fur et à mesure que passe le temps, il connaît une série d’individus plus passionnants les uns que les autres, qui composent une étrange galerie de personnages romanesques : une guide française prénommé Alma qui joue un grand rôle dans sa découverte, un ami français Lautrec retiré dans l’île maraîchère San Erasmo où il cultive sa vigne, homme pittoresque, le Grand Vicaire à l’église Saint Lio, personnalité énigmatique, une italienne Anna qui va l’aider aussi, un architecte qui lui donne beaucoup de détails sur l’importance de la pierre d’Istrie dans les édifices de Venise, le maître restaurateur de Venise Mario Massimo, Alessandro G., le Cerf blanc archiviste, le responsable des hôpitaux, un journaliste d’un hebdomadaire religieux, Antonio l’archidiacre à la basilique de Saint Marc , le curé des Gesuati, ami de Claudia,  restauratrice de tableaux, dans son atelier à San Croce, qui lui donne des informations précieuses, le Grand Vicaire au Patriarcat de Venise, propriétaire de plusieurs fermées, Monsignore S. Avec ces différents responsables, souvent institutionnels et donc mystérieux ou peu coopérants, il a accès à des informations importantes sur les églises fermées, à des archives peu connues. Pour chacun de ces personnages Kauffmann dresse un portrait physique et moral, très précis et reconstitue leurs conversations, ce qui donne au récit une structure et une tonalité romanesques, qui évitent le possible ennui que cette recherche, vaine dans un premier temps, pourrait distiller. Au contraire, la longueur de l’attente, en particulier celle de l’entrevue avec le Grand Vicaire, est nuancée par cette évocation de toutes ces églises : San Bonaventura, San Lorenzo, la Scuola Grande de San Marco, Santa Maria del Pianto, Scuola Vecchia della Misericordia, San Lio, San Geremia, Santa Maria Maggiore, San Lazzaro dei Mendicanti, Sant’Anna, Santa Croce, les Penitenti, les Gesuati, Santa Maria della Misericordia, et tant d’autres dont Kauffmann donne les noms avec gourmandise Il se fait ouvrir des églises, ou pénètre par effraction dans d’autres. Il se définit lui-même comme un omnivoyeur face à cette ville : « Je surveille Venise, Venise me regarde. »

À côté de cette quête solitaire il raconte un certain nombre d’activités artistiques plus ou moins mondaines qui vont lui permettre de connaître des personnes susceptibles de l’aider dans sa recherche : un récital d’orgue dans l’église Santa Maria della Visitazione, un vernissage à la Fondaco dei Tedeschi, un cocktail à la Fondation Wilmotte.

En bon journaliste, il est à l’affût du moindre détail significatif, il est sensible aux bruits, aux sensations, aux odeurs. Son expérience d’otage enfermé, rappelée plusieurs fois, a été une bonne leçon pour cela. Sa vision de Venise est parfaite dans sa concision, il la caractérise « par son odeur de confinement, une composition étrange de vieilles pierres coquillées relevée par l’inévitable pointe humide et sombre propre à Venise ». Il se considère non comme un touriste banal, qu’il ne supporte pas, avec ses audioguides à l’oreille, mais comme un rôdeur, autrement dit quelqu’un qui cherche toujours à vérifier où il se trouve à la différence du simple flâneur. C’est un des plaisirs que procure la lecture de ce livre, cette sensation d’être à Venise, l’authentique celle des zattere, des campi, des Scuole, des Fundamente, des sestiere, loin des gondoles et la Place Saint Marc. Il capte le clapotis mystérieux des moteurs du vaporetto le soir, pénètre avec ravissement dans ce mystérieux Jardin d’Eden voisin de son domicile. Il a un rapport charnel avec la ville.

Plusieurs épisodes ponctuent le récit : ainsi quand il raconte comment il entre dans l’église de San Lorenzo, ouverte exceptionnellement à la suite de travaux. Il la voit comme un chantier archéologique peuplé de fantômes. Il sort très troublé de la vision de cette église. Il va vérifier aussi l’état dans lequel se trouve l’église de Santa Anna. Le récit de l’entrée dans cette église est palpitant, sorte de vision fantastique, il sort pétrifié à la vue de ce spectacle  des lieux d’ombre et de silence. Son but ne se limite pas à une simple découverte mais il cherche à accéder à une autre réalité. On comprend alors le sens de la citation de Pascal donnée en exergue, qui oriente la réception du livre : «Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. ». Il nous dit : « l’objet inaccessible c’était certainement mon histoire ou du moins, je l’espère, le début de mon histoire.»

Un des moments forts du récit est la visite tant attendue de l’église fermée de Santa Maria del Pinto. C’est un moment important dans sa recherche. Il rapporte avec euphorie l’émotion qu’il ressent devant cette église semblable à un théâtre, qui garde la trace d’une grâce disparue au-delà des débris de son naufrage. De même avec celle de Saint Nicolo Dei Mendicoli dont la description donne le frisson : « Les décombres chers à mon ami Lautrec, nous y sommes. Un incroyable entassement de corniches, de marbre, de frises, d’entablements, de colonnes tronquées…un vrai trésor ![…] L’humidité, on ne la voit pas, on la touche, on fait plus que la renifler, elle travaille à l’intérieur des murs, elle est en suspension dans cet air où ont résonné les chants évangéliques et le tonnerre de l’orgue, on la sent s’insinuer partout comme un écoulement malsain » et il ajoute : « J’ai beau m’attendre à un tableau de ruines, je suis confronté à une pure rencontre avec la fin. » Et à la suite d’une dernière visite à l’église Santa Maria della Misericordia, il avoue, pour définir son aventure : « Je m’y suis enfermé. Je ne puis en sortir ».

Une fois atteint ce summum, pourquoi ajouter un épilogue, apparemment inutile ? Kauffmann nous informe qu’il a prolongé son séjour et donne la liste de toutes les églises où il a pu pénétrer finalement. Le récit semble même repartir, avec la visite de l’église des Penitenti, au point de provoquer une certaine lassitude chez le lecteur. Il fournit une carte très détaillée des églises de cet épilogue qui ne comporte que cinq pages. En revanche, en début de livre il nous avait proposé une carte du récit également très précise et pleinement justifiée.
En fin de livre, il pose une interrogation troublante : « Et si Venise n’était qu’un écho ? Une réverbération du souvenir, si fréquente dans cette ville »
Ni roman, ni journal intime, ni étude historique ni essai philosophique, ce livre est une indiscutable réussite. Kauffmann nous donne la clé de son récit : « Ces églises fermées portent très haut ce qu’il y a de plus indispensable, de plus réussi, de plus occulte et sans doute de plus spirituel dans la transmission du temps. Quelque chose qui se cache tout en se manifestant. La présence d’une absence. » Une parfaite définition du pouvoir de Venise et de ses églises fermées …Une justification de ce livre, nécessaire pour mieux comprendre cette ville qui nous échappe toujours.

Jean-Paul Kauffmann, Venise à double tour, Équateurs Littérature, février 2019, 335 p., 22 €