Très tôt dans ma vie il a été trop tard 

J’aime lire Duras au-delà de Duras. Elle même disait qu’après sa mort il resterait le lecteur, les petits lecteurs, j’en suis un. Mais je ne lis pas Duras en son temps circonscrite, j’ai beaucoup lu Duras, jusqu’au dégoût, puis j’ai arrêté de la lire n’arrivant plus à voir les phrases comme au début, et je l’ai oubliée plusieurs fois, et j’y suis revenu, j’y reviens. Aujourd’hui, je m’efforce de lire Duras comme si elle avait écrit pour le futur, depuis son inconnaissable à elle, dans mais aussi pour et depuis le futur, vers nous, les lecteurs présents, pour nous révéler des choses. Transmettre des messages ? Lacan parlait d’un savoir de Duras qu’elle-même ne savait pas. Il y a de ça. C’est un peu outrecuidant mais il y a de ça, oui.

Elle même disait qu’elle ne savait pas très bien ce qu’elle disait, ce qu’elle savait en revanche, c’était que c’était et ce serait absolument vrai. Donc la prendre au sérieux et au pied de la lettre. La considérer, considérablement. Car c’est considérable, Duras. Encore. Ça capte tout le temps, sans le savoir, c’est quantique. Le truc Duras ? Son truc magique et merveilleux ? Duras, disons à partir de Lol V. Stein qui est le point cardinal de l’œuvre, le cœur du réacteur, Duras s’est mise à écrire depuis le corps mort du monde, corps mort de l’amour aussi bien, sur des pages blanches, complètement blanches, en oubliant tout, comme la mer, comme si l’écrit n’avait jamais existé avant elle, comme s’il advenait sous ses doigts pour la première fois. C’est une folie de faire ça, c’est extrêmement dur, dangereux, on ne peut le faire qu’au risque constant de la folie ou de la mort, funambule témoin martyr au-dessus des précipices. Et ça, ce qu’elle a fait, ça a éclaté, dépassé, pulvérisé le nouveau roman. Ça l’a atomisé, Tu n’as rien vu à Hiroshima, « nouveau roman », rien, même les 10 000 degrés place de la Liberté à Hiroshima, rien.

Donc Duras, j’aime l’oublier, voire la nier, et la reprendre là où elle s’est arrêtée, aux commencements. « Tous les matins du monde. » Car tous les livres après Lol peuvent être lus comme des genèses, ou des apocalypses, l’alpha rejoignant l’oméga dans les cycles indiens. Duras, c’est toujours plus neuf que tous les nouveaux romans de chaque rentrée littéraire, qu’on se le dise, qu’on l’accepte. C’est comme ça. C’est pour ça aussi qu’on la caricature, qu’on la ridiculise, qu’on la méprise ou qu’on lui voue un culte aussi excessif que sentimental et stupide… mais je m’égare…

 

Je regardais cette vidéo ce matin, alors qu’une nouvelle journée de canicule s’annonce à Paris, je suivais les courbes de cette démonstration d’Arthur Keller, limpide, imparable, et le début de L’Amant m’est revenu : « Très tôt dans ma vie il a été trop tard. » À l’époque, vers 17 ans quand j’ai découvert ce livre, je me rappelle m’être arrêté sur cette phrase, qui résonnait ou irradiait d’une façon particulière, comme douée d’un scintillement interne. Radioactivité Duras. Phrase pourtant simplissime, mais je sentais qu’il me fallait la retenir, qu’elle dirait quelque chose de mon avenir ou de l’avenir tout court, obscurément.

Et puis voilà, nous y sommes. L’effondrement n’est plus une menace, il a déjà eu lieu. C’est désormais prouvé. Et le monde fissure de partout, craquelle… L’effondrement est là sous nos yeux, ça a commencé dans les années 70 à l’échelle planétaire, et nos rustines Green tech n’y feront rien, c’est exponentiel. Étant né en 76, il a donc été trop tard depuis le début pour moi, je ne le savais pas, je ne pouvais pas le savoir, mais j’en avais conscience, au fond de l’estomac, je crois. Nous allons à la catastrophe, résolument, nous sommes dedans, et ce n’est plus l’histoire d’un tri sélectif ni même de croissances vertes, bel oxymore que la croissance verte, pourquoi pas la mort vivante ? Nous marchons vers le chaos, je n’ai pas de solution. Duras n’en avait pas non plus, qui en a ?

Que reste-t-il à la génération désenchantée ? Des solutions ? Du négatif, rien que du négatif ? Peut-être pas. Il nous reste peut-être à déconstruire et en premier lieu nos imaginaires, qu’ils soient optimistes ou pessimistes. Duras d’ailleurs détestait le mot « rêve » ! Arrêtons de rêver éveillés, de vivre et prospérer dans nos autofictions écologistes, refusons également les jouissances mortifères des poètes de la collapsologie, il est grand temps de déconstruire nos discours dominants, qui nous dominent justement, déconstruire les récits alarmistes ou rassurants, au final c’est pareil, un discours reste un discours, regardons la réalité en face, calmement, posément, autant que possible : c’est déjà trop tard, trop tard, trop tard, quoi qu’il en soit. Adaptons-nous à ce « trop tard ». Il se pourrait même qu’une fois digérée, cette pensée du trop tard déjà se révèle être un beau chemin de sagesse… Depuis longtemps, donc, trop tard. « Que le monde aille à sa perte. » Et soyons absolument modernes. Vivons la perte.