« De bressanone au défilé de brenner la distance est si courte que la caravane n’aura sûrement pas le temps de s’éparpiller. Ni le temps ni la distance nécessaires. Ce qui signifie que nous nous heurterons de nouveau au même défi moral qu’auparavant, celui du col d’isarco, à savoir, nous faudra-t-il avancer de conserve ou séparément.

« De toute évidence, le livre continuait à se déplacer comme une mine perdue avec une centaine d’exemplaires qui passaient de main en main, grâce à des rencontres fortuites ou aux conseils de lecteurs moyennement intéressés, ou tout simplement parce qu’il avait attiré l’attention d’un client dans un étalage parmi d’autres livres du même genre qui exerçaient la même influence magique et éveillaient chez certains lecteurs une vague d’enthousiasme ou une sorte d’inspiration.

« Trois mois plus tard, lorsque deux pays des Balkans avaient coup sur coup demandé à consulter l’accident du kilomètre 17, le préposé aux archives n’avait pu dissimuler sa surprise. Depuis quand les pays de la turbulente péninsule, après avoir perpétré tous les coups pendables possibles : meurtres, bombardements, mises à sac et nettoyages ethniques, maintenant, une fois retombée la folie générale, au lieu de s’atteler aux réparations nécessaires, songeaient soudain à s’occuper de faits divers aussi sophistiqués que les accidents « rares » de la route ?

« L’air jaune de la ville, quand son soleil est à son zénith au centre du ciel et que tous les résidents se sont retirés pour ce qu’ils appellent leur « tout-en-un » — un repas d’une heure suivi d’une heure de sieste —, cet air vibre autour des étrangers dans la rue. Je remontai des avenues, longeai des immeubles qui semblaient à peine affleurer au sol, comme si leurs étages s’élevaient en fait sous terre et que seuls m’apparaissaient les auvents où garer les voitures.

« Une seule fois, depuis ma jeunesse, j’ai entrepris un voyage à l’étranger. Il y a deux ans, à l’été, je suis allé à Colmar, et de Colmar par Bâle jusqu’au lac Léman. J’avais depuis très longtemps envie de voir de mes propres yeux le retable de Grünewald à Issenheim, qui si souvent me hante quand je peins, et en particulier le panneau de la mise au tombeau, mais je ne réussissais pas à dominer ma peur des déplacements.