« 7 février

Aux latrines, quelqu’un s’est servi de la page d’un des derniers journaux que nous avons reçus. On peut encore lire des parties de reportage d’un journaliste sur l’étrange phénomène qui est en train de se produire à Sapukai : l’apparition d’une femme qui se dit envoyée par Dieu, et qui se fait appeler ou que l’on dénomme la Prophétesse de Cerro Verde.

« Alors que l’avion s’apprêtait à décoller, un homme de son âge, corpulent, à la peau sombre, se précipita vers le siège voisin. Il resta dans le passage, à le regarder lui, puis le siège à côté, sans un sourire. Il avait le visage fermé, comme si cette absurde histoire de place le fatiguait. Il se laissa choir de toute sa masse sur le siège et glissa son sac à bandoulière en cuir entre ses jambes. Après avoir bataillé avec sa ceinture de sécurité, il se mit à lire le journal allemand qu’il tenait à la main.

« Le maître de la carrière — encore pour gagner du temps ? — fait de nouveau des récits tout le long du chemin : « De tout temps ce fut une région de réfugiés. Longtemps, jusqu’après la dernière guerre, et encore dans les décennies après ça, nous réfugiés venions sans exception de l’Est.

« Ça recommence, j’étouffe. Je me traîne — au sens propre — du bureau à la cafétéria, puis retour. C’est tout. Navrant. Un tunnel, sinistre. C’est la seule pause autorisée, ici. Entre quatre parois de verre. Aujourd’hui il a sorti une nouvelle règle. Une fois par jour on doit se lever, rester debout plusieurs minutes, en rang et en silence, avec le casque sur la tête, et c’est la seule façon de faire circuler un peu le sang dans les extrémités de nos membres qui s’engourdissent à force que nous restions assis. Il a même décidé dans quel ordre on doit se lever. C’est moi qui vais commencer. On n’a droit qu’à une seule pause.

« Depuis quinze jours je n’ai pas eu une conversation digne de ce nom, Moya, depuis quinze jours on ne me parle que de clés, de serrures et de poignées de porte, on ne me parle que des documents que je dois signer pour pouvoir vendre la maison de ma mère, c’est horrible, Moya, je n’ai absolument aucun sujet de conversation avec mon frère, pas un seul sujet qui soit un tant soit peu correct et qu’on puisse aborder intelligemment, me dit Vega.