Lectures transversales 52: Shih-Li Kow, La Somme de nos folies

© Julien de Kerviler

« Imaginez une fille de onze ans. N’essayez pas de vous la représenter à huit, cinq ou trois ans. Juste onze ans, tâchez de bien garder ce point en tête, comme un nœud au bout d’un fil à coudre. Un jour, quand j’avais onze ans, donc, Sœur Tan m’a convoquée dans son bureau un après-midi, avec pour consigne de me coiffer et d’apporter mon cartable. Quand je me suis présentée, j’ai posé mon sac devant Sœur Tan et elle m’a fait signe de m’asseoir sur la chaise près de la porte. Il y avait deux visiteurs, qui m’ont souri. Un homme et une femme, pas très jeunes, pas vieux non plus. Ils avaient pris place dans les fauteuils qu’occupent d’ordinaire les gens venus faire un don à St Mary.

« Oui, oui, ne cessait de répéter Sœur Tan. La Providence nous a souri. Le Seigneur nous a accompagnés dans nos efforts. »

Sœur Tan était presque jolie. Ses cheveux bouffaient quand elle les lavait et elle se donnait un genre bohème. Elle portait des kurtas, des jupes longues et de grosses boucles d’oreilles qu’elle achetait dans les boutiques indiennes de Brickfields. J’ai dit « presque » jolie. Elle avait des sillons de chaque côté de la bouche qui descendaient jusqu’au menton. Et avec son rouge à lèvres, elle avait l’air d’une marionnette de ventriloque. Elle n’arrêtait pas de sourire ce jour-là, on aurait dit que son visage allait se fendre en deux et sa mâchoire se dérocher.

Je me suis assise sur la chaise contre le mur face au bureau, derrière les visiteurs. Sœur Tan s’est mise à fouiller dans mon cartable. J’étais furieuse. Mon cartable était l’un de mes rares effets personnels au foyer. Nous étions trente filles à St Mary, sans nulle part où cacher quoi que ce soit : huit pensionnaires par chambre, une armoire pour trois, un bureau pour quatre, un foyer pour trente, et voilà. On n’était pas non plus les unes sur les autres, mais il était à peu près impossible de dissimuler un journal intime ou même un simple ouvrage de couture qu’on n’avait pas envie de montrer aux autres. J’avais bien milité pour que chaque fille ait droit à son propre casier, mais je me disais que Sœur Tan n’aimerait pas trop ça, qu’on lui dise ce qu’elle avait à faire. Je gardais donc mes secrets entre les pages de mes manuels et dans la doublure de mon cartable qui se décousait par endroits.

Sœur Tan a sorti quelques devoirs et un projet de travaux manuels, un protège-livre en papier tissé. Elle l’a exhibé comme si c’était un chef-d’œuvre. J’avais honte. Il était beaucoup moins classe que ceux des filles des bonnes familles, avec plein de sortes de papiers de couleurs différentes.

« Elle sait aussi jouer aux échecs », a ajouté Sœur Tan.

Je ne voyais pas en quoi c’était important. Elle m’en avait parlé une seule fois, un jour où je faisais une partie contre moi-même. « Tu joues aux échecs ou bien encore à un de ces jeux de ton invention ? » m’avait-elle demandé.

« Aux échecs. Les blancs peuvent prendre la reine noire en trois coups. » Je m’étais dit qu’elle n’était pas très maligne pour ne pas s’apercevoir que je jouais juste aux dames sur un échiquier. »

La femme s’est retournée sur son fauteuil pour me sourire. « Très bien, elle pourra jouer avec Ming. Moi, je n’y connais rien. » »

Shih-Li Kow, La Somme de nos folies (2014), traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier, Zulma, coll. Poche, 2020, pages 49-51.

© Julien de Kerviler