Anthropologue de notre modernité, Mélanie Gourarier a enquêté sur un bien curieux phénomène : la « Communauté de la séduction », une internationale antiféministe qui s’est répandue depuis les États-Unis pour gagner ensuite la France et autres lieux. Ses adeptes se rencontrent en petites confréries dans les villes ; ils se placent sous la conduite de coachs qui leur enseignent en « professionnels » des techniques séductrices dans le but, clairement clamé, de faire que les hommes reprennent l’ascendant sur l’autre sexe dont ils estiment qu’il est devenu dominant. Ainsi se sont formés des clubs qui se soumettent à un apprentissage soutenu sur la meilleure manière de draguer les femmes dans des lieux plus ou moins publics pour les conduire au partage sexuel mais sans aller nécessairement jusque là.

De Caroline Lamarche, nous avions aimé Le Jour du chien, L’Ours, La Chienne de Naha, tous relevant au ras de leurs titres du registre animalier.
Voici que sort à présent de la même fabrique romanesque « un grand cerf » venu d’une comptine de l’enfance, que jadis nous avons chantée et mimée. Mais que nous disent ces références à un bestiaire pas seulement imaginaire ?

Au XIXe, siècle de l’imprimé, la lecture en petit cénacle d’une œuvre littéraire fut néanmoins pratique courante. Dispositif fusionnel ou prétexte à exaspérer les jalousies et rivalités entre auteurs ? L’un et l’autre sans doute. Dans un petit ouvrage savoureux et savant, Vincent Laisney tente de nous dire ce que furent ces séances nombreuses dont il fait l’histoire en tant que forme de sociabilité et que genre oral. Et il le fait de façon allègre : au long des chapitres-vignettes qui forment son En lisant en écoutant, on ne s’ennuie vraiment pas.

Existe-t-il une sociologie visuelle, non pas au sens d’une sociologie des images d’art mais comme procédure analytique et argumentative dont se servirait le sociologue pour traiter les questions qu’il se pose ? C’est Daniel Vander Gucht qui se le demande avec d’autant plus d’à propos qu’il enseigne cette sociologie à l’université de Bruxelles. Et, dans Ce que regarder veut dire, il parle avec une passion entraînante de cette discipline encore mal assurée.

Ce n’est pas tous les jours qu’apparaît un nouveau genre ou une nouvelle forme littéraire. Or, voici que l’événement se produit avec le Bâtonnage que propose Sylvain Bourmeau (il fut directeur adjoint de Libé). Mais littéraire vraiment ? En fait, Bourmeau s’inspire d’une technique propre à son métier de journaliste et qui consiste à biffer dans une dépêche d’agence et à l’aide d’un feutre noir tout le superflu, tout ce qui fait redondance, avant d’introduire l’article dans la page.

Spécialiste du genre essai, Marielle Macé nous donne avec Styles un ouvrage ébouriffant autant qu’insolite. Ébouriffant : l’auteure circule avec une aisance souveraine parmi un grand nombre de textes qui ont marqué le dernier siècle ou les derniers temps en référence à un point de vue partagé par leurs auteurs — auteurs dans lesquels on se reconnait autant qu’elle. Insolite : ce faisant, Macé fonde une discipline multiforme, dont elle finira par dire qu’elle est une anthropologie mais une anthropologie sans équivalent.

 

Robinson de Laurent Demoulin est sorti après la course aux prix. C’est sa chance : nous allons lire, loin du brouhaha, ce qui est un grand roman et l’un des plus beaux de la rentrée. Une robinsonnade postmoderne en quelque sorte. C’est que Robinson, le héros, est un jeune autiste (10 ans) et que son île n’est autre que sa personne même, celle que raconte par petits tableaux son père en bon Vendredi qu’il est, protecteur et infatigable. Comme on voit, les rôles langagiers sont ici inversés : Robinson n’a pas la parole ou plus justement est sans parole (hormis ses rires, ses pleurs, ses colères) tandis que le père ne cesse guère de s’adresser à lui, veilleur attentif et toujours en alerte.

s’arrêtera donc Pierre Bayard ? Au terme de son nouvel essai critique et paradoxal, le voilà qui nous propose l’association d’écrivains à la gestion des affaires publiques. Ce qui placerait évidemment la littérature et ses enseignements au cœur même de la gouvernance. Proposition assez folle et peu platonicienne mais qui se soutient chez le critique de preuves et d’arguments tous impressionnants.

Voici un petit livre aussi intelligent que plaisant. Il tient son côté légèrement ludique de ce qu’il fonctionne suivant un principe d’emboîtement qui fait penser à des poupées russes. C’est que, maître d’œuvre, Nathalie Heinich y commente Alexandre Koyré, qui y commente Erwin Panofsky, qui y commente l’immense Galilée. Et cela signifie qu’une seule et même grande idée est en quelque sorte reprise quatre fois, nous promenant du XVIe au XXIe siècle. Quatre fois, c’est sans doute beaucoup, mais l’entreprise trouve toute sa raison d’être dans ce qu’elle tourne autour d’une thèse paradoxale à plus d’un égard et qui, initiée par Galileo Galilei, fait état d’une rare modernité tant pour la Renaissance italienne que pour notre époque.

Historienne d’archives et experte en pratiques de lecture, Laure Murat vient de nous donner un beau livre, tendre comme une caresse, mouvant et énergique comme la ville de Los Angeles. Car c’est bien de cette dernière qu’il s’agit dans ce petit ouvrage inspiré par la question de savoir si l’on peut s’éprendre d’une ville avec passion. Pour cette Française qui enseigne à UCLA depuis dix ans, pas d’hésitation : la Parisienne que fut Murat aime éperdument la grande cité californienne si souvent stigmatisée pour sa criminalité comme pour son cinéma starifié à l’extrême. Et, pour elle, L. A. est adorable en ce qu’elle est la négation (l’envers ?) même de Paris mais aussi, en un sens, de la trop rectiligne New York.

Dans sa cinquantième livraison, la revue Lignes, qui a sympathiquement son siège social à Fécamp, propose un ensemble remarquable de textes ayant pour thème commun le retour traumatique et fantomatique au sein de notre présent des grandes commotions qui ont marqué le XXe siècle. L’idée est que différents symptômes indiquent que notre époque est bien loin d’avoir procédé à la mise au clair utile s’agissant des réalités sinistres que furent le fascisme (nazisme compris), la collaboration, l’antisémitisme, le colonialisme.

Ils sont vingt. Tous philosophes ou pour le moins anthropologues. Vingt qui, au temps où ils fréquentaient la rue d’Ulm, étaient communistes — des communistes plus que critiques. Vingt qui furent parmi les meilleurs élèves de Louis Althusser ou ont pour le moins suivi son cours sur Rousseau. Vingt qui partagèrent son amitié intelligente et généreuse. Vingt en somme dont Althusser fut le caïman vénéré en cette ENS de la rue d’Ulm vers laquelle beaucoup dans le monde avaient les yeux tournés. Vingt qui connurent dans cette même ENS des années d’enchantement et virent passer Foucault, Derrida et Lacan. Vingt enfin dont Wald Lasowski recueille aujourd’hui les témoignages à propos de celui qui fut, avec l’Italien Gramsci, le plus grand interprète de Karl Marx au XXe siècle.

Entre 1870 et 1930, les milieux littéraires anglais firent un gros complexe d’infériorité à l’égard de la France et de ses meilleurs auteurs. Ils estimaient qu’en leur patrie on n’avait aucun souci du style, là où les Français, à partir de Renan et de Flaubert, pouvaient faire état d’une écriture travaillée, élégante et subtile. Virginia Woolf s’émerveilla par exemple d’un Flaubert passant un mois à chercher une expression à même de décrire un chou. Outre-Manche, on parla beaucoup de ce retard sans que Paris pour sa part se souciât de la question comme telle. C’est donc bien là une vieille affaire mais qui a le mérite d’être amusante et de n’être pas terminée.