Pour une stylistique de l’existence : Marielle Macé, Styles

Marielle Macé
Spécialiste du genre essai, Marielle Macé nous donne avec Styles un ouvrage ébouriffant autant qu’insolite. Ébouriffant : l’auteure circule avec une aisance souveraine parmi un grand nombre de textes qui ont marqué le dernier siècle ou les derniers temps en référence à un point de vue partagé par leurs auteurs — auteurs dans lesquels on se reconnait autant qu’elle. Insolite : ce faisant, Macé fonde une discipline multiforme, dont elle finira par dire qu’elle est une anthropologie mais une anthropologie sans équivalent.

Que l’on en juge par un premier exemple : la théoricienne — une théoricienne libre et joyeuse — réunit dès ses pages initiales un duo de grandes figures avec, d’un côté,  Pier Paolo Pasolini, au temps où il déplorait l’effacement des formes populaires de vie dans les banlieues romaines et, de l’autre, Émile Durkheim qui, dans sa prime définition de la sociologie, présentera celle-ci comme une enquête sur des manières de faire, de penser, d’être, telles qu’elles « instituent » l’individu.
Disciple de Durkheim, un Marcel Mauss renchérira sur son maître et rendra les choses plus claires encore en étudiant les « techniques du corps », qui sont pleinement des manières d’être. Et voilà la science sociale des origines conçue par Macé comme un « maniérisme », ce qui ne manque pas de saveur. Mais voilà surtout qu’un pont est jeté ente littérature et sociologie, avec tout un entre-deux, où l’on trouvera des philosophes (Nietzsche, Agamben), des sémiologues (Barthes), des historiens (Foucault), des anthropologues (Lévi-Strauss, Leroi-Gourhan).

a19764Tout au long de ce riche ouvrage, la question sera donc celle du «comment» de la vie — et non celle de son «pourquoi». Vie d’un individu, d’un groupe, d’un peuple. À chaque fois, il y va ou devrait y aller d’un style, soit une manière dynamique et singularisante d’accomplir ce même «comment». C’est donc une stylistique de l’existence qui est ici mise en chantier et Macé de placer en première ligne les écrivains dans leur ensemble, dont la tâche est presque uniquement celle-la : évoquer et décrire sans fin le comment des êtres. Le dandysme sera largement la tentation des auteurs du XIXe siècle  — voir Balzac, Baudelaire ou Huysmans, mais Marielle Macé tient ce dandysme-là pour une (longue) impasse, qui a misé inconsidérément sur une l’esthétisation des formes de vie. C’est que, pour elle, ladite esthétisation n’est qu’une part de la stylistique annoncée et au total une déviation fâcheuse.

En fait, cette stylistique est bien plus et bien mieux et elle oblige même à sortir résolument de la référence aux arts. C’est qu’elle ne se constitue qu’à même la vie et les comportements humains jusqu’à voir en ces derniers des équivalents du mouvement de la parole et jusqu’à parler avec Jean-Christophe Bailly, par exemple, du phrasé du comportement d’un  animal ou d’un végétal. De ce fait, l’auteure trouvera les meilleurs « grammairiens » de la conduite des hommes chez un Ponge, un Michaux ou un Naipaul, tous ne songeant qu’à alimenter leur passion du «comment c’est». C’est Ponge donnant la parole aux animaux et aux végétaux, mais une parole non anthropomorphique. C’est Michaux évoquant les sensations de ses états personnels, maladie ou paresse. C’est Naipaul s’attachant à la bigarrure des habits et des gestes chez des individus rencontrés en des lieux improbables.

Ajoutons à la série et pour le seul plaisir tel récit minimaliste d’une observation rapportée par Edgar Degas à Paul Valéry.  Sur l’impériale d’un tramway, une femme s’installe et prend un soin méticuleux de son «arrangement» sur la banquette détail après détail. Soit un splendide et pourtant tout ordinaire «moment d’individuation» (p. 253).

Mais prenons de l’envol. Dans La Distinction, Pierre Bourdieu a donné statut à la question des « styles de vie » sous une forme bien plus socialisée que celle de la voyageuse de Degas. Marielle Macé rend hommage à ce Bourdieu-là, aimant à noter au passage qu’il avait  toujours « un coup d’intelligence d’avance » (p. 158). Il n’empêche qu’on la voit réticente à suivre le sociologue lorsqu’il rabat lesdits styles sur la domination et la violence sociale. Et Macé de relever ce que peut avoir de limitatif cette réduction à la forme de vie comme seul effet d’une oppression.
De là qu’elle choisisse de se déporter vers un Bourdieu moins visible, celui par exemple du beau texte qu’il écrivit sur Ponge et qu’il intitula « Nécessiter » (L’Herne, 1986), où il conférait une plus large ampleur à sa sociologie des styles. Ce terme de « nécessiter », qui proscrit toute indifférence, équivaudrait, selon le beau commentaire de Macé, à « prendre le parti du réel, en prendre son parti, et prendre son propre parti : savoir à quoi tenir. “C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile”, conclut Bourdieu, en citant une dernière fois Ponge : “L’art de ne dire que ce qu’on veut dire. Apprendre à chacun de fonder sa propre rhétorique est une œuvre de salut public.” Ne dire que ce qu’on veut dire, par conséquent faire des différences, marquer des préférences, combattre “l’indifférentisme”… ou encore empêcher que l’on dise n’importe quoi sur le monde social. » (p. 290) — comme le font journalistes de média et sociologues de salon.

Dans la troisième partie de son ouvrage, Macé réfléchit longuement et bien à ce qu’est l’individuation d’un style de vie même si le lecteur s’y perd quelque peu… . Ce qui est sûr est que l’individuation n’est pas l’identité avec ce qu’elle a d’inerte mais bien la singularité et peut même se voir en débat ou en combat entre singularités à l’intérieur d’un même espace d’être. Et revoici Michaux qui parle volontiers et très simplement de « façons », de ses propres façons d’endormi ou d’homme gauche. Soit un style désignant un rapport personnel mais variable avec le monde. Et ce sera également le Barthes du Comment vivre ensemble, qui parlera à ce propos de « formes subtiles de genre de vie ».
L’individuation suppose donc la qualification et le jugement de valeur. La qualification surtout : « La qualification comme manière d’endosser le réel du réel est une vigilance […] une peine même. » (p. 298). Bourdieu, dit Macé, avait l’orgueil de cette qualification qui générait facilement chez lui la colère. Et cela revenait à voir les choses dans leur comment, dans leur comme ça.

Est-il besoin d’ajouter que Styles de Marielle Macé est aussi un ouvrage de passion dans lequel passent et s’entrecroisent tant d’œuvres aimées de l’auteure — et de nous-même ? Et c’est par là même un livre de style, c’est-à-dire cette fois de simple écriture, écriture envoûtante, élégante, amusante. Un grand livre en somme et dont nous avions besoin.

Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard, « « nrf essais », 2016, 368 p., 22 € — Lire un extrait