Georges Perec : la littérature et ses fictions

Georges Perec

Nous avons lu Perec au fil des ans, de 1965 (Les Choses) à 1978 (La Vie mode d’emploi). Puis nous l’avons relu et, plus souvent, nous avons découvert certains recoins de son œuvre. Quelle merveille que Le Voyage d’hiver qui me fut donné à lire récemment ! L’imitant, seul ou entre amis, nous avons aussi versé dans le jeu des Je me souviens ou bien encore nous sommes essayés aux mots croisés inventés par l’écrivain, sans aboutir jamais. Bref, Georges Perec nous a toujours amusés, captivés, envahis, ravis. Et voilà que l’ensemble de son œuvre littéraire paraît en Pléiade en deux forts volumes accompagnés d’un riche Album retraçant, photos et documents à l’appui, une vie et une carrière en zigzag. Une entrée solennelle en littérature.

L’œuvre s’y trouve superbement rassemblée, étant assortie, comme il se doit, de notices, de notes, d’appendices. Or, du triple volume, vainqueur de ce qui fut longtemps une disparate, voire un désordre, se dégage une impression puissante et, pour tout dire, imprévue : Georges Perec n’est pas seulement l’UNIQUE, comme le veut Marie Darrieussecq en tête récemment du Monde des livres (12/ 5/ 2017), il est surtout le PLUS GRAND des écrivains de sa génération, celle du troisième tiers du XXe siècle. Nul, en effet, n’a montré autant de créativité que ce feu-follet qui se tenait dans les marges de l’institution des lettres, Oulipo aidant, et, à ce titre, s’est spécialisé dans des inventions textuelles qui passaient facilement pour avant tout ludiques, et rien de plus. Bref, Perec amusait.

Mais c’était ne pas voir que, chez lui, l’esprit de jeu si vivace était soutenu ou contrebalancé par un esprit de sérieux qui était également esprit de science chez un inventeur effervescent dont les études supérieures se réduisirent pourtant à peu. On sera d’ailleurs frappé par l’abondance et la précision des notes exigées par le présent Pléiade. C’est que l’équipe des éditeurs a été entraînée sur la pente encyclopédique qui fut celle de l’auteur tout au long de son parcours. Ce n’est pas seulement que Perec fut le roi de la liste et qu’il citait parfois pour le seul plaisir. C’est qu’il tirait de ses savoirs le plus grand profit productif. Ainsi de son héritage littéraire pour ne prendre que cet exemple. En ce domaine, Perec n’a pas cessé de se réclamer d’une très haute lignée qui, sans remonter à Rabelais, part de Stendhal et de Flaubert, conduit chez Proust (pastiché dans Un homme qui dort), arrive chez Queneau et Roubaud ou encore chez Barthes ou Robbe-Grillet. Et toujours il sut tirer un véritable parti de ces auteurs « amis », les associant volontiers à la parodie ou à cet humour qui fusait de lui si aisément.

Directrice magistrale de la présente édition, Christelle Reggiani reprend avec bonheur dans son « Introduction » un texte où Perec se voit en paysan cultivant en parallèle quatre champs différents. Ainsi du champ sociologique tel que l’illustre le roman Les Choses ou encore la collaboration à Cause commune, le revue militante de Duvignaud et Virilio ; ainsi du champ autobiographique lié à l’identité juive et à la mort de la mère à Auschwitz en 43 ; ainsi du champ oulipien, sans doute le plus actif, avec le travail sur les lipogrammes ; ainsi du champ romanesque qui nous vaut, dans le second tome, l’éclatante et vertigineuse Vie mode d’emploi. Et qui aurait pu nous valoir 53 Jours, roman laissé inachevé et que devaient inspirer les conditions d’écriture de La Chartreuse de Parme. Doit-on ajouter que ces champs empiètent joyeusement et aussi bien savamment les uns sur les autres ?

Mais s’est-il affirmé d’œuvre en œuvre un style Perec et ce style ne s’est-il pas défait sous les jeux de mots et autres lipogrammes ? Si vous lisez par exemple Les Revenentes, texte peu connu qui fait pendant avec La Disparition et où l’auteur s’est donné pour contrainte de n’utiliser comme voyelle que la seule E, vous serez emporté par le rire face aux trahisons de plus en plus burlesques de la règle. Le style, à ce moment-là et tel qu’il serait « de l’homme même », risque, en effet, de ne pas se faire jour. Et cependant il est bien là et se marque d’abord par un certain ton. Un ton qui semble venu tout droit du physique même de ce ludion qu’est l’écrivain : gros yeux comme émerveillés, barbe et chevelure hirsutes, froncement moqueur du visage, chat perché sur l’épaule (voir les photos de l’Album). Soit tout un habitus retranscrit, comme en sourdine, en une manière d’être et d’écrire.

Georges Perec, en 1969

À la fin de son Album, Claude Burgelin nous livre deux indices précieux pour cerner cette écriture et ses fondements. « Se représenter ainsi en Arsène Lupin des lettres, s’avouer chapardeur expert en l’usage de faux , résume-t-il d’abord de son héros, c’est au bout du compte s’avouer infiniment soucieux de véridiction. » (Album Perec, p. 228). Mais ce sera pour ajouter ensuite : « C’est bien à cette forme bienveillante d’intelligence, à cet art de comprendre en inclinant un peu autrement la tête et le regard, que mène l’écriture amicale de Georges Perec » (ibid.).
Imposture jouée malicieusement et bienveillance cordiale, les deux font la paire. Ou, plus exactement, les deux font la littérature et ses fictions selon le grand Georges Perec.

Georges Perec, Œuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2 volumes, édition dirigée par Christelle Reggiani, 2017. Prix de lancement : tome I : 54 € ; tome II : 56 €.

Claude Burgelin, Album Georges Perec, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2017. Offert par tout libraire pour l’achat de 3 volumes Pléiade.