Caroline Lamarche : dans sa maison, un grand cerf

Caroline Lamarche

De Caroline Lamarche, nous avions aimé Le Jour du chien, L’Ours, La Chienne de Naha, tous relevant au ras de leurs titres du registre animalier.
Voici que sort à présent de la même fabrique romanesque « un grand cerf » venu d’une comptine de l’enfance, que jadis nous avons chantée et mimée. Mais que nous disent ces références à un bestiaire pas seulement imaginaire ? Nous les rabattrons sur une constante de l’écriture lamarchienne : dans les récits de l’auteure, le lecteur est induit à faire deux parts, bien distinctes en même temps qu’entrecroisées. D’un côté, il se trouve pris sous un régime auto-fictionnel qu’il ne peut ignorer (les romans des dernières années, sont tous traversés par l’histoire d’un grand amour sans cesse menacé de naufrage) ; de l’autre, les épisodes narratifs sont reliés entre eux par quelque thème mythique chargé de capter à lui ce qui est tout ensemble la violence et la tendresse d’un texte se réclamant de façon soutenue d’une féminité originale et, ici comme ailleurs, traduite en animalité.

Pour ce qui est du parcours narré, qui est aussi trajet sentimental, il nous conduit dans le cas présent d’un père à un amant, puis à un ami homosexuel, enfin à une amie artiste, la sculptrice Berlinde de Bruyckere. Ce qui confère à la « ligne de vie » reconstituée l’allure d’un relais entre personnages : l’amant console de la mort du père, l’ami libraire console de la perte de l’amant, l’artiste apporte, après le suicide du libraire, son réconfort, qui est collaboration à son œuvre. À noter que, par ailleurs, les diverses étapes prennent l’allure d’une traversée de la Belgique qui conduit de la presque Ardenne paternelle, à l’installation à Liège avec l’amant, au semi-exil au centre de Bruxelles chez l’étrange libraire, pour finir dans l’atelier de la sculptrice.

Oserait-on dire que le cerf, tout imaginaire qu’il soit, assure les transitions ? Il est en tout cas toujours plus ou moins là. On retiendra en particulier ce passage marquant, où la narratrice se reconnaît dans l’animal poursuivi par le chasseur, un chasseur qui, voulant le (la) forcer, oblige à des bifurcations continues. Et ce chasseur n’est autre que M. , l’amant en rupture. « J’étais cheval ou cerf, alors, ou simplement animal, écrit superbement Lamarche, peut-être n’ai-je été avec lui qu’animal, peut-être ai-je touché par lui ma nature animale, M. m’ayant à sa manière, imprévisible, menée par tant de chemins détournés que mon cœur pulsant sans cesse, brassant une incroyable quantité de sang, un flot trop puissant pour mes artères, faillit s’arrêter, se briser, se casser en deux, comme le cœur du cerf forcé jusqu’à la mort. »  (p. 21).

Autre cerf mais figuré par le roi des chasseurs cette fois : Bertrand vend des livres d’art coûteux et les romans de Caroline Lamarche à Bruxelles à la librairie… Saint-Hubert au sein de la galerie du même nom. Hubert encore par conséquent, patron des chasseurs et qui fut évêque de Liège. Au bord de la faillite, Bertrand vit de peu mais manifeste un sens si rare de l’hospitalité que la narratrice aime à rejoindre l’île hors du monde qu’est sa librairie. C’est avec lui et avant qu’il ne se suicide qu’elle rendra visite en son atelier à l’amie sculptrice qu’est Berlinde. Et c’est en ce dernier lieu qu’après la mort de Bertrand va apparaître un cerf bien réel cette fois mais à l’état de cadavre. C’est que le père de l’artiste est boucher et, voulant combler sa fille, il a demandé à un ami de lui procurer la dépouille d’une bête abattue à la chasse. En deux temps, l’ami réussit à offrir à l’artiste la dépouille d’un roi de la forêt qui servira au travail créatif de Berlinde. « Je ne décrirai pas […] son apparence finale, note Lamarche en fin de parcours, ou plutôt son apparition telle que j’en fus témoin, toute la substance organique, chair, entrailles et poils, disparue, mangée par le travail d’une femme. / C’était transfiguré un grand mort. (p. 131)

Et voilà qu’à la dernière ligne les deux strates du roman se rejoignent par la grâce du travail esthétique comme aussi par celle d’un père offrant à sa fille le plus beau cadeau qu’elle eût souhaité. Père au début du roman, père à la fin. Entre les deux, l’amant malfaisant et l’ami bienfaisant. Toute une histoire scandée d’hommes et de cerfs et valant par un montage mettant bout à bout quelques épisodes d’une vie. Le tout passant par une écriture hypersensible en laquelle violence abrupte et tendresse mélancolique renvoient l’une à l’autre jusqu’à l’épuisement.

Caroline Lamarche, Dans sa maison un grand cerf, Gallimard, 2017, 12 € 50 — Lire un extrait