Roland Barthes par Tiphaine Samoyault

Roland Barthes, l’homme de la Vita Nova

Tout semble se trouver dans la biographie de Thiphaine Samoyault qui vient de paraître en poche, chez Points : Le Barthes orphelin de père et épris de mère. Le Barthes atteint par la tuberculose et passant quatre ans dans des sanas. Le Barthes qui connaît une carrière disloquée dans les marges des champs universitaire et littéraire pour terminer par une chaire de Poétique au Collège de France. Le Barthes créant une version bien à lui de la savante sémiologie mais l’appliquant à des sujets à la portée de tous comme en ces Mythologies qui démontent les fantasmes des Français au temps du gaullisme. Le Barthes engagé qui défend le théâtre de Brecht et celui de Vilar, mais évite manifestes et manifestations, se disant marxiste non communiste tout en accompagnant Sollers en Chine au temps de la Révolution culturelle. Le Barthes à demi zen et ne redoutant rien tant que l’hystérie. Le Barthes plus attentif aux signes qu’aux choses et se donnant pour cible cette doxa qui régit toutes les conventions et toutes les régressions. Et tant d’autres Barthes encore qui ont assuré le rayonnement d’une figure intellectuelle majeure auprès des meilleurs spécialistes comme d’un public plus large.

Barthes biographieDe ce rayonnement et de l’existence dont il émane, Tiphane Samoyault propose une image souvent éblouissante au gré d’une biographie magnifiquement documentée. C’est que la critique a eu accès à des sources d’information inédites (agendas, fiches, notes personnelles, courrier) qu’elle a dépouillées avec une rare vigilance. Mais l’éblouissement vient surtout de ce que la biographe entrelace de façon continue une pensée, des actes et des façons d’être et de vivre. Et ce qui tient ainsi d’une reconstitution et d’une analyse est passionnant tout au long. De plus, le gros volume est scandé par des carnets de photos qui nous restituent l’homme, son entourage, ses écritures. Occasion de rappeler que Barthes, avec La Chambre claire, nous reste comme un des grands théoriciens de l’acte photographique.

Tiphaine Samoyault n’aurait pas pu connaître Roland Barthes. Elle avait 11 ans quand il est mort. C’est de sa voix qu’elle nous parle pourtant en avant-propos : cette voix, connue via des enregistrements, est une durable trace laissée par quelqu’un qui aima toute sa vie la musique et le chant. Samoyault par ailleurs évoque le Barthes intime avec beaucoup de justesse et de tact. Ainsi elle réussit à dire le Barthes attaché éperdument à sa mère comme à son sud-ouest (la maison d’Urt), le Barthes homosexuel, le Barthes de toutes les amitiés et qui dînait chaque soir en ville, le Barthes sensitif et sensuel, qui aima les objets, les corps, les vêtements, les paysages.

Si ce Barthes-là est également apte à élaborer d’audacieuses théories, son objet de prédilection sera toujours le quotidien saisi dans ce qu’il a d’immédiat. De là, sa dérive progressive depuis la sociologie, objet de ses premiers enseignements à l’EPHE, vers quelque chose de tout proche de la pratique littéraire et qui lui fera projeter d’écrire ce roman qui ne viendra jamais. D’ailleurs, ses Fragments d’un discours amoureux comme son Roland Barthes par Roland Barthes touchent au romanesque et retiennent la pulpe de la vie de tous les jours. Tout ce qu’entreprend Barthes est en porté par le désir. « Sa pulsion, écrit l’auteure, le conduit à toujours associer désir et critique : ainsi les Mythologies ne sont pas purement dénonciatrices. Leur force vient aussi du fait que tout n’est pas sémiologique ou l’objet d’une critique idéologique ; entre aussi en jeu la puissance d’un désir pour les acteurs du catch, pour Garbo, pour les jouets en bois par exemple. »

Mais, à côté du Barthes attaché au sensible, il y a le penseur et théoricien. Et ce Barthes-là s’inscrit dans la lignée des grands intellectuels du XXe siècle.  A-t-on observé que, durant cette période, la France s’est donné un maître penseur tous les dix ans : Sartre né en 1905, Barthes en 1915, Foucault en 1926, Sollers en 1936 (oui, osons ce dernier…). Ce qui incite Tiphaine Samoyault à former quatre duos scandant l’ouvrage : duos d’échange à distance de Barthes avec Gide et avec Sartre, puis duos de collaboration et d’intense fréquentation avec les deux suivants. L’admiration pour Gide ne retient guère. Avec Sartre, que Barthes n’a pratiqué que de loin, les choses sont simples et nettes : au Qu’est-ce que la littérature ?, du premier, Barthes répond par Le Degré zéro de l’écriture défendant l’idée que l’engagement n’est pas là où Sartre le croit mais à même un travail de la forme. Et c’est bien là le moment d’un changement de règne.

Avec Sollers, que Barthes fréquente avant de se lier à Foucault, c’est une affaire d’amitié intense s’exprimant dans des dîners à trois (Kristeva comprise) mais surtout dans l’adhésion de Barthes au groupe Tel quel et à la revue que lance ce groupe. « Facilement sujet à l’ennui, écrit la biographe, surtout dans des circonstances mondaines, Barthes apprécie aussi la conversation brillante de Sollers, l’étendue de ses lectures, sa combativité à toute épreuve. Même son esprit d’intrigue l’amuse. » Quant au duo avec Foucault, la biographe relève que « leur intelligence critique les conduit tous deux à ne pas séparer leur désir de leurs objets d’étude et à faire de l’homosexualité non pas une orientation, mais une façon de questionner le monde. »

Tout le livre nous le confirme,  Barthes a rénové nos façons de penser et de sentir ; il fut créatif à tout moment, sans cependant donner dans le moderne à tout prix et en sachant se ménager des positions de repli vers le « classique ». Il est vrai encore que, combattant toutes les doxas et tous les conformismes, ses luttes ne l’empêchèrent pas d’aller vers un état d’esprit zen qui était sans doute dans sa vraie nature. C’est à ce titre également que Roland Barthes, qui alla si souvent à la rencontre de ce que nous attendions, qui nous ménagea de si belles aventures intellectuelles, fut en permanence notre contemporain : un extrême contemporain.

Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, Points, 784 p., 14 € 50 — Lire un extrait

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