Carolin Emcke : Un plaidoyer pour l’impur

Carolin Emcke

Philosophe mais aussi bien reporter de guerre, s’inspirant de l’esprit d’ouverture qui caractérise certaine gauche radicale allemande, Carolin Emcke vient de nous donner un essai magnifique dont l’objet est la haine et la violence telles qu’elles se déploient dans le monde d’aujourd’hui et sur bien des fronts. Comment les interpréter ? Comment les mettre en échec là où nous sommes ?

Passant d’un motif à un autre avec une grande liberté, Emcke épuise les aspects du « haineux » en prenant appui dès l’entame sur des exemples concrets, soutenus par des analyses fines. Ainsi de deux vidéos que l’on dira militantes, l’une provenant d’Allemagne et évoquant la nouvelle extrême-droite de ce pays par ailleurs ouvert aux migrants (« Clausenitz ») et l’autre mettant en scène une certaine police typique des USA (« Staten Island »). Dans le premier cas, Emcke parlera de « misanthropie de groupe » et décrira certaine manière de « voir sans voir » : un groupe assaille quelques migrants véhiculés dans un bus et s’y emploie de façon aveugle, sans rien savoir des agressés, sans être capable de les individualiser, juste avec le besoin de les terroriser et de les chasser du territoire.

Dans le second exemple, très lourd, très fort, nous est rapportée la scène où des policiers blancs entourent et accusent sans motif clair un noir qu’une prise d’étranglement jettera à terre et fera mourir étouffé. Excédé par la fréquence des interpellations » qu’il a subies récemment, à bout de courage et de force, ce noir trouve juste à dire : « It stops today ». « Il faut que ça cesse maintenant ». Victime d’un racisme institutionnel assez banal, cet Eric Garner est un être à bout, ne voulant plus lutter ni vraiment se défendre. Ajoutons-y un exemple relevé récemment par nous au terme d’un match de football en Belgique (« Kortrijk »). À la fin d’un match, un joueur noir est empêché de rentrer au vestiaire par un public qui le traite de « singe ». L’insulte est évidemment la forme la plus basique du rejet de l’Autre.

Mais quittons avec la philosophe ces études de cas pour aborder ce qui les sous-tend. En fait, la pensée haineuse se réclame de deux facteurs chez les intervenants : 1° une restriction du champ de la réalité conduisant au plus sommaire, au plus grossier ; 2° une exigence d’homogénéité exclusive du groupe, de la classe ou du peuple. C’est bien de quoi se réclamaient déjà les nazis. « En réalité, commente Emcke, ce modèle d’un peuple d’êtres libres et égaux est une fiction. Les êtres humains n’ont jamais tous été libres et égaux. Ou pour le dire plus clairement : jamais les êtres humains n’ont tous été considérés comme des êtres humains. » (p. 123) Pour leur part, les populismes de tout acabit se réclament d’une authenticité ou d’une naturalité complètement fallacieuse. Partant de quoi, ils stigmatisent tout ce qui peut leur apparaître comme socialement impur.

Dans son ouvrage, Emcke réserve une place à part à la problématique toujours effective de la sexualité face au rejet. Les homos de tout type continuent d’être « marqués » par certains et en certains lieux. Mais actuellement il est des « cibles » plus facilement sujettes à la « pathologisation ». Et de songer aux transgenres en posant à leur propos une question qui dérangera forcément : « Quelle est l’autorité attribuée à une nature supposée statique, qui ne serait intangible que lorsqu’il s’agit de stigmatiser les personnes trans comme Autres ? » (p. 167). Et de repartir de ce qu’en démocratie chacun a droit à l’évolution en cours de vie et, au total, a tout bonnement droit à l’impureté.

Revenant au politique dans sa version mi-religieuse mi-militaire, la philosophe termine en abordant le cas extrême et tout paradoxal du panislamisme sunnite. Le cours de l’Histoire a fait ici très fort. Car l’État islamiste a donné vie — ou bien, plutôt mort — à une structure à la fois inclusive et exclusive. D’un côté, chacun peut y adhérer sans conditions. De l’autre, une fois l’adhésion acquise, on se voit soumis à une norme féroce et barbare. Et c’en est bien fini de toute singularité.

Finalement et, pour le dire très simplement, combattre la haine sous sa forme bénigne (l’insulte) ou sous sa forme brutale (le terrorisme), c’est toujours se revendiquer d’un pluralisme où le groupe social intègre les éléments les plus divers et refuse tout simplement l’homogénéité. « Vivre dans la pluralité, conclut Emcke, ne signifie pas seulement se définir timidement, après des décennies de migrations, comme une « société d’immigration ». Cela signifie aussi réfléchir, de manière conséquente, à ce que cela signifie réellement que d’en être une. L’époque où les migrantes et les migrants, leurs enfants et leurs petits-enfants ne pouvaient être que les objets d’un discours public est définitivement révolue. “ (p. 209) C’est ce que sait mieux que quiconque notre philosophe comme le savent aussi ceux qui s’engageant dans l’action humanitaire en optant pour la pluralité.

Carolin Emcke, Contre la haine, traduit de l’allemand par Elizabeth Amerein-Fussler, Seuil, 2017, 224 p., 17 €