J’avais longtemps cru (ou peut-être avais-je essayé de m’en convaincre) que je vivrais une histoire digne des plus beaux romans d’amours. Quand bien même il s’agirait d’un de ces monuments d’exaltation de gare routière sorti tout droit de la bibliothèque d’une maison de vacances, renfermant des livres racornis aux pages déjà jaunies, lus et relus par des générations successives d’occupants un peu fleur bleue ou très désœuvrés. Je devais cultiver cette envie des années durant. Longtemps satisfait de ce romantisme de foire aux bestiaux qui fleurit à la télévision dans ces soaps opéras provençaux mal écrits et mal interprétés voulus par des responsables de programmation aux goûts étrangement pompidoliens.

Le jour où Nathalie m’a annoncé qu’elle me quittait, je me suis d’abord muré dans un silence grotesque, enroulé dans un sac de couchage qui sentait le moisi et les tripes à la cadurciennes (souvenir d’un trek en Bas-Quercy) sur la terrasse de notre maison de ville chèrement acquise l’année de notre mariage. Pendant une journée entière, sur un transat en plastique, j’ai bravé le vent de janvier en fixant le ciel. Fumant cigarette sur cigarette, me gavant de thé brûlant pour ne pas risquer l’hypothermie.

C’est évidemment ce moment précis que choisit Nathalie pour faire son entrée dans le bar et dans mon champ de vision. Elle est à deux mètres de nous et nous regarde avec un air dépité et interrogateur. Dire qu’elle semble surprise est très en dessous de la vérité. La situation et son air effaré sont indescriptibles alors qu’elle nous dévisage, mon ami et moi. Lui est penché à l’extrême sur ma personne, avec la ferme intention de m’arracher un baiser. Moi, le dos au comptoir, les bras en croix pour prévenir les assauts outrageants du pervers qui me fait face.

Débarrassé de ses inhibitions premières, Paul a voulu se réconcilier avec le genre humain. Surtout le genre féminin singulier, car ne concevant finalement pas le pluriel dans ses relations avec le sexe opposé (réminiscence de ses échecs récents), il s’était résigné à vivre pleinement sa fastidieuse (mais confortable) propension naturelle à la monogamie. Il a tout de même pensé à aller acheter du plaisir.

Autant j’étais sorti de l’adolescence avec un bonheur non dissimulé autant j’étais entré dans ma vie de jeune adulte avec une angoisse certaine. Lycéen prometteur, du moins aux dires de mes parents qui me voyaient passer le plus clair de mon temps enfermé dans mes livres ou griffonnant sur mes cahiers de textes successifs. J’écrivassais des poèmes malheureux. Je recopiais des paroles de chanteurs « à texte », je m’appropriais (et plagiais ou pastichais à l’occasion) les mots des autres pour exprimer l’ingratitude de mon âge. J’étais donc on ne peut plus normal : j’avais les envies d’un homme marié et les moyens d’un premier communiant.

Je pense à la phrase de Paul : « j’ai envie d’être un mec mieux que bien ». Je ne peux m’empêcher de sourire (intérieurement, cela-dit, pour ne pas le blesser). Qu’est-ce que c’est que cet aphorisme fatigué ? D’où lui est venue cette fulgurance sans relief ? Alors qu’il m’a jeté à la figure ses considérations déchirantes à grands renforts de figures de styles aplaties et de métaphores puissamment faibles sur notre âge commun, j’en viens à me demander soudain ce qui nous lie. Des traits de caractère semblables ? Des goûts similaires ?

Paul et moi avions décidé de nous retrouver en plein cœur de Paris, non loin de chez moi, dans ce bar où nous avions déjà passé une ou deux soirées à regarder des retransmissions sportives que nous aurions pu voir à domicile si nos épouses respectives avaient aimé le rugby féminin ou le Lingerie Bowl. Il m’avait appelé la veille, me proposant d’aller boire un verre. Pourquoi ? Pourquoi pas. C’était une raison suffisante. J’ai accepté.