No(s) confidence(s) – 20/24

Je quitte la salle de bains, je pose le téléphone. Alice est assise sur le canapé. J’ai envie de l’embrasser et qu’elle me serre dans ses bras. Ce sont des choses qui se font. Elle me dit qu’elle a eu une journée affreuse tout en allumant une cigarette. Sans attendre une réaction de ma part, elle entreprend un récit fait de plaintes diverses d’usagers des transports vindicatifs, de brimades hiérarchiques, de café imbuvable au bureau et d’une dispute avec Nathalie. J’ai laissé Paul à ses affres et à sa liste inique. Je ne saurais dire qui est le plus à plaindre. De Paul (englué dans son désespoir mystico-amoureux), d’Alice (qui a eu une journée affreuse) ou de moi (qui écoute les malheurs de l’une et de l’autre) ?

Les deux amies ont déjeuné ensemble en milieu de journée. Dans une adresse à la mode recommandée pour son service impeccable et ses serveurs (masculins) « topless ». La première s’est inquiétée du moral de la seconde tandis qu’en retour, cette dernière semblait préoccupée par la santé des enfants. Alice me rapporte ce brunch en détail. Sans omettre le clin d’œil complice que les deux femmes se sont fait alors qu’elles ont longuement et en même temps lorgné sur l’arrière train du serveur (qui « avait vraiment de très belles fesses »). Je la regarde et comprends assez vite (à sa manière de décortiquer les pistaches posées sur la table devant elle) que leur conversation ne s’est pas terminée dans les meilleures dispositions. Déjà peu attentif au résumé fait par Alice sur les premières dents du petit dernier et des progrès scolaires de l’aînée, je suis devenu extrêmement sourd au compte-rendu détaillé des récentes aventures amoureuses de Nathalie : les nuits qu’elle passe avec des inconnus ou des collègues de travail, la tentative avortée de concevoir un enfant par fécondation in vitro malgré un grand nombre de cierges allumés à l’église de sa paroisse… Alice me raconte les ébats sexuels et reproducteurs de mon ex.

– On s’est engueulées. Je lui ai dit qu’on couchait ensemble. Elle m’a traitée de tous les noms. Je ne m’attendais pas à ça de sa part. J’ai essayé de lui faire entendre raison. Que ce que l’on vivait tous les deux était autre chose qu’une passade. Elle m’a répondu que je la trahissais. Je me suis demandé si elle t’aime encore. Mais je suppose que c’est normal. Je crois que je réagirais pareil si Paul avait couché avec elle. Je la comprends mieux maintenant. Je l’ai sûrement trahie. On ne couche pas avec l’ex-mari d’une amie.
– Même après avoir quitté Paul ? Je ne comprends pas.
– Je te rappelle que l’on a couché ensemble avant que je quitte Paul…
– Parce que le timing est important ? Nathalie était en colère parce que l’on a couché ensemble avant que tu quittes ton mari ? Ou simplement parce que l’on a couché ensemble ?
– Tu l’aimes encore ?
– Non.

Silence.

– Nathalie m’a dit qu’elle ne voulait plus qu’on se voie. J’ai perdu une amie. La seule que j’avais.
– Tu y as gagné un amant, ce n’est pas si dramatique.
– Tu te considères comme tel ?
– Tu es toujours mariée. Moi, pas. Techniquement, je pense que c’est ce que je suis. Je suis très attaché à l’étymologie, aussi.
– Ton cynisme m’écœure.
– Je préfère penser que mon système immunitaire fonctionne parfaitement.

Silence à nouveau.

– Paul est arrivé tard comme d’habitude. Il a commencé par s’excuser d’avoir oublié qu’on devait sortir pour dîner. Je lui ai dit qu’il fallait qu’on parle. On a réglé la situation. J’ai réglé la situation. Il n’a pas compris je pense. Lui non plus ne sait pas ce que je vis. Je ne lui ai pas dit le nom de « mon amant », si tu tiens à le savoir.
– Tu es très attentionnée.
– Tu es un lâche.
– Absolument.
– Je t’aime.

Alice se lève. Durant cette conversation, je suis resté debout face à elle, l’observant, l’écoutant, lui répondant. Elle se rapproche enfin, se presse contre moi, pose sa tête contre mon épaule. En larmes. Je la serre dans mes bras. Nous nous embrassons. Le goût de sel sur ses lèvres (et le bol vide sur la table) me font dire que je vais devoir racheter des pistaches.

(A suivre)