« Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous » : cette phrase du roman orne, seule, sa quatrième de couverture. Ce qui constitue une véritable marque de fabrique de la maison P.O.L – pas plus de quelques mots en guise d’argumentaire – dit tout le propos de Lucie Rico, tout son projet romanesque. Car il s’agit pour elle de travailler la matière même de la langue parlée par nos nouveaux usages, d’en faire un roman.

Le délicat et feutré Tout un monde lointain de Célia Houdart paraît dans la collection #Formatpoche des éditions P.O.L. Racontant l’histoire de Greco, décoratrice à la retraite sur la côte d’Azur, qui fait la rencontre dans une villa abandonnée du couple formé par Tessa et Louison, Célia Houdart offre un récit du sensible où chaque personnage entre progressivement au contact du monde, du vivant et de la matière. Diacritik avait rencontré Célia Houdart le temps d’un grand entretien lors de la sortie en grand format du livre, un entretien que nous republions ici.

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Ayant récemment écrit quelques pages au sujet de Simon Hantaï – artiste né le 7 décembre 1922 à Bia, en Hongrie, et ayant vécu à Paris de septembre 1948 à sa mort, le 12 septembre 2008 – au moment de la sortie en librairie de Ce qui est arrivé par la peinture – Textes et entretiens, 1953-2006 (édition établie et présentée par Jérôme Duwa, L’Atelier contemporain), je renvoie qui aurait le désir d’écouter sa voix si singulière (ou de lire quelques fragments de ses écrits), au neuvième épisode de Choses lues, choses vues où elles ont été mises en ligne. Ce qui nous fait revenir aussi rapidement sur Hantaï – et cette fois principalement du côté des “choses à voir”, même s’il y aura encore des “choses à lire” –, c’est l’exposition rétrospective de son œuvre à la Fondation Louis Vuitton (ouverte au public du 18 mai au 29 août 2022). Commissaire de cette exposition dite du centenaire, Anne Baldassari a aussi assuré la direction du très copieux catalogue (392 pages, 30 x 29 cm, publié chez Gallimard en coédition avec la Fondation).

Avec J’ai fait un vœu, Dennis Cooper retrouve la figure de celui qui a été le « centre », ou l’attracteur, d’un cycle de cinq romans, et peut-être de ses autres livres. George Miles est ce jeune garçon, puis adolescent, rencontré dans sa jeunesse par l’auteur et qui, un jour, se donnera la mort. C’est autour de lui que Dennis Cooper écrira, entre les années 90 et 2000, le « cycle George Miles ». Pourtant, J’ai fait un vœu n’est pas un volume supplémentaire de ce cycle ni une sorte d’explicitation. Le livre est d’abord un récit où s’articulent le désir et l’écriture, livre qui questionnerait le moteur de l’écriture de Dennis Cooper, ce qui lui donne vie.

Cher Dennis, avant de parler de ton dernier livre J’ai fait un vœu (I wished), avant de parler d’histoires de confusion et de vérité, de coups de téléphone et de pistolet, de George, de la solitude, du suicide pour ceux qui restent, je voudrais dire que ton livre est à mes yeux un événement et un bijou littéraire. Mais comme je ne suis pas un vrai critique, je te propose qu’on se parle un peu, veux-tu ?

Si le livre de Liliane Giraudon implique une « dialectique poétique du fragment », celle-ci est pourtant bien peu dialectique du fait d’une logique du montage et du mouvement (ou des mouvements). Le livre est autant composé de mots, de phrases, que de chocs, de rencontres, d’écarts, de fuites. Tout y est mobile : mots, syntagmes, temps, identités, sens. La synthèse dialectique laisse la place à une étrange dialectique du déchirement, de la fragmentation, à des synthèses disjonctives. La « dialectique du fragment » n’efface pas le fragment, le fragmentaire, elle ouvre au contraire le texte à une polyphonie qui réalise une universelle fragmentation.

Changement de saison. Il est grand temps de circuler plus librement dans le Terrain Vague. Chacun le fera à sa manière, tirant le fil de ses obsessions, tout en gardant un regard ouvert sur ce qui arrive, sous forme de message adressé, ou par hasard, retenant ce qui s’est fait prendre dans la toile que tissent ces déambulations. Mais ce n’est pas en critique que le diariste chemine : plutôt en compositeur, ou en dessinateur – il faut être les deux pour élaborer une partition qui tienne à la fois la table et le mur (le carnet de notes et l’écran).

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C’est sous forme de carte de vœux pour 2007 que le cipM (centre international de poésie Marseille) a publié TERRASSE À LA KASBAH d’Emmanuel Hocquard. Composé de deux “lettres à Élise” postées à Tanger les 3 et 6 novembre 2006, ce petit fascicule – 16 pages, dont 8 de texte imprimé dans un corps assez petit, la police choisie étant probablement Courier, très proche des caractères machine à écrire d’avant le traitement de texte – ne laissait pas encore deviner qu’il s’agissait du prologue d’un livre à venir : Une Grammaire de Tanger. Relisant ce qui vient d’être rassemblé en un seul volume chez P.O.L par Emmanuel Ponsart (l’éditeur de ce prologue, puis des cinq volumes sortis entre 2007 et 2016, dont le nom est étrangement imprimé sans capitales sur la couverture), je me rends compte que cette somme de près de 200 pages est bien, comme Emmanuel Hocquard l’a déclaré lui-même, son “écriture la plus aboutie” (là où il est allé le plus loin), “un aboutissement de ce travail avec les étudiants d’art, et de mon travail habituel d’écriture. Je considère ça comme une fin.” (Entretien avec David Lespiau, Le Cours de Pise – post-scriptum). Seul inédit proposé par cette réédition, une dizaine de pages de carnet écrites en vue d’un ultime volume que la mort de l’écrivain n’aura pas permis de mener à bien.

Aby, de Marie de Quatrebarbes, tourne autour de la figure d’Aby Warburg, figure qui serait moins le centre géométrique du livre que son attracteur, le principe d’articulation d’une pluralité hétérogène. Si la narration concerne Aby Warburg, le récit n’en est pas moins constitué de bifurcations, d’un ensemble hétérogène qui implique d’autres figures que celles de Warburg et des types différents de discours – articuler une hétérogénéité, agencer un chaos étant le problème vital d’Aby Warburg.

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Je me souviens du livre de Gustave Geffroy, Monet, sa vie, son œuvre, que Macula a réédité en 1980. Publié du vivant de Monet, c’est une somme essentielle sur ce “fort gaillard” rencontré en 1886 à Belle-Île-en-Mer avec qui Geffroy aura tissé une belle d’amitié – le critique d’art ayant suivi le travail du peintre pendant quatre décennies (les deux sont décédés en 1926).

Avec Mue, Stacy Doris achève l’une des œuvres poétiques sans doute parmi les plus importantes de notre contemporain. Emportée par la maladie en 2012, Stacy Doris offre ici un puissant dernier chant, un testament adressé à son mari ainsi qu’un legs vibrant à ses enfants. Diacritik est allé à la rencontre d’Anne Portugal et Pierre Alferi qui ont traduit Mue pour les éditions P.O.L afin d’échanger avec eux à la fois sur la mémoire de Stacy Doris, sur sa place à l’importance grandissante dans la poésie américaine et sur leur remarquable travail de traduction où à la sensibilité la plus à vif répond le souci formel le plus avisé. Vous l’aurez compris : il faut lire Stacy Doris.

Pendant “les fêtes” (appellation dont le sens m’échappe parfois – ou plutôt qui me conduit à m’échapper, notamment par la lecture), j’ai continué à explorer l’œuvre de Roberto Bolaño, auteur aujourd’hui fameux (comme en témoigne le dernier Goncourt qui se réclame à haute voix de lui), dont je dois avouer n’avoir lu jusqu’ici que les livres de taille relativement modeste – le  plus marquant dans mon souvenir étant La littérature nazie en Amérique (en passionné de vies imaginaires, de Schwob à Borges) et le plus épais, Le Troisième Reich (à quoi s’ajoutent plusieurs recueils de nouvelles, de brefs romans comme Étoile distante, et l’essentiel de la poésie).

À l’occasion de la parution, aux éditions P.O.L, de Polyphonie Penthésilée, entretien avec Liliane Giraudon où il est question de poésie, de genre, de politique, de ce que les femmes font à la poésie, de vie et de mort, de discussions téléphoniques entre Marseille et Rome…

« Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire ». La phrase d’incipit des Idées noires, deuxième roman de Laure Gouraige s’offre aussi en quatrième de couverture du livre, dans la sobre évidence que cultivent les éditions P.O.L : une voix est là, concentrée en une phrase qui est pourtant tout sauf une formule — contrairement à tant de blurbs et autres effets d’annonce aussi clinquants que creux. « Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire » : tout est dit, rien pourtant d’une métamorphose aussi abrupte qu’absurde ou plutôt relevant d’une logique folle qui décale à peine pour agir comme un imparable révélateur photographique — l’une des définitions potentielles de la fiction, quand un livre n’est pas un sujet mais une manière.

Aucun doute possible : avec Les Idées noires, Laure Gouraige signe un des romans les plus remarquables de cette rentrée. Roman intersectionnel ? Récit à la croisée d’un questionnement sur la race et le social, Les Idées noires présente une narratrice en quête de ses origines à la faveur d’un coup de fil d’une journaliste qui, un jour, lui demande de témoigner du racisme anti-noir dont elle est victime. Du jour au lendemain, la jeune femme, d’origine haïtienne, prend conscience qu’en dépit de sa condition privilégiée, elle est noire. Avec une rare force, prolongeant les interrogations identitaires de son formidable premier roman, La Fille du père, Laure Gouraige donne ici un des grands romans de notre temps, celui de « Black Lives Matter » : autant de raisons pour Diacritik d’aller à la rencontre de la romancière le temps d’un grand entretien.