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Avec cette lumière grise, ce vent froid et humide et ces longues réparations qui ne nous réconcilient pas avec le corps, recevoir un livre inattendu peut apporter quelque viatique susceptible d’insuffler l’énergie suffisante, non pour tourner la page (s’évader en toute discrétion), mais pour tourner les pages (de livres qui ne font pas de bruit). Retrouvant une forme de concentration, le lecteur oublie de compter le temps, même quand une pulsation régulière aux maracas se fait entendre sur de petites enceintes réglées à faible volume.

Le Relais des Amis est à la fois un lieu et l’absence de tout lieu : c’est, sur son recto concret, le nom d’un café dans une petite ville de la côte normande et, sur son verso abstrait, le principe romanesque d’un livre qui portera le nom de ce café. Là Simon tente, en vain, de commencer un roman, il n’a pas même la première phrase. Mais on le suit se rendre au Relais des Amis et tout s’enclenche, la prose de Christine Montalbetti s’envole, suivant un personnage puis un autre, faisant du roman non une fuite en avant mais un passage de relais, un art de la fugue.

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Comment aborder Poésies d’Herman Melville, ce recueil “monstre” que viennent de publier les éditions Unes ? Peut-être en commençant par lire la longue et éclairante préface de son traducteur, Thierry Gillybœuf : “C’est vraisemblablement cette démesure du souffle melvillien qui n’a cessé d’alimenter, de son vivant, l’incompréhension entourant son œuvre”.

Comment donner forme à l’indicible ? Comment trouver une voie pour un récit quand se déploie la polyphonie d’un procès ? Tel pourrait être la double disjonction à l’œuvre dans V13 d’Emmanuel Carrère, recueil augmenté de ses chroniques du procès du 13 novembre 2015, parues chaque semaine ou presque dans L’Obs, comme dans d’autres organes de presse européens : Écrire malgré l’impossibilité de dire pleinement ce qui dépasse l’entendement, écrire depuis le foisonnement de voix comme de silences que le procès a laissés s’exprimer, jour après jour, de septembre 2021 à juillet 2022.

De recueil en recueil, depuis bientôt une vingtaine d’années, Suzanne Doppelt s’est imposée comme l’une des voix majeures de la poésie contemporaine. Son dernier recueil, Et tout soudain en rien qui paraît chez P.O.L, vient confirmer son remarquable travail à la croisée de la voix et de l’image. Après avoir interrogé la peinture, Doppelt s’intéresse ici avec force sur la prégnance du visible, son rapport au dicible à travers l’énigme de la photographie au cœur de Blow Up d’Antonioni. Remake de ce film aux prises avec une enquête sur les fantômes de l’image, Et tout soudain en rien sonde le rapport de la captation de l’image au monde, aux mots. Autant de pistes que Diacritik ne pouvait qu’explorer en compagnie de Suzanne Doppelt le temps d’un grand entretien.

Le motif secret de ces chroniques, c’est la résistance du corps. Si ce qui a été abîmé devait être entièrement reconstitué, le grand danger – pour ce qu’elles font passer, pas pour leur “auteur” – serait leur arrêt, certes brutal, mais signe d’un grand soulagement. Lire demande du temps, et une position du corps assise ou allongée (rarement en mouvement). Une lecture trop rapide peut laisser un souvenir amer : celui de ne pas avoir vraiment vécu un authentique corps à corps avec l’ouvrage traversé, de n’avoir pu en retenir que ce qui est paraphrasable – matière à résumé qui ne questionnerait que notre aptitude à en déterminer “le sens”, sans trop perdre de temps.

Voici un récit pour le moins étrange qui nous relate en 200 pages le parcours que fait un narrateur dans une zone qui a pour singularité de n’appartenir ni à la ville ni à la campagne et qui relève tantôt de l’une et tantôt de l’autre le plus souvent des deux à divers moments. Le randonneur qu’est ce narrateur nous rapporte donc le parcours qu’il fait autour de Paris sans pour autant trop s’écarter de la capitale et sans non plus pénétrer dans des villes et villages clairement identifiables — encore que plusieurs soient nommés.

« Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous » : cette phrase du roman orne, seule, sa quatrième de couverture. Ce qui constitue une véritable marque de fabrique de la maison P.O.L – pas plus de quelques mots en guise d’argumentaire – dit tout le propos de Lucie Rico, tout son projet romanesque. Car il s’agit pour elle de travailler la matière même de la langue parlée par nos nouveaux usages, d’en faire un roman.

Le délicat et feutré Tout un monde lointain de Célia Houdart paraît dans la collection #Formatpoche des éditions P.O.L. Racontant l’histoire de Greco, décoratrice à la retraite sur la côte d’Azur, qui fait la rencontre dans une villa abandonnée du couple formé par Tessa et Louison, Célia Houdart offre un récit du sensible où chaque personnage entre progressivement au contact du monde, du vivant et de la matière. Diacritik avait rencontré Célia Houdart le temps d’un grand entretien lors de la sortie en grand format du livre, un entretien que nous republions ici.

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Ayant récemment écrit quelques pages au sujet de Simon Hantaï – artiste né le 7 décembre 1922 à Bia, en Hongrie, et ayant vécu à Paris de septembre 1948 à sa mort, le 12 septembre 2008 – au moment de la sortie en librairie de Ce qui est arrivé par la peinture – Textes et entretiens, 1953-2006 (édition établie et présentée par Jérôme Duwa, L’Atelier contemporain), je renvoie qui aurait le désir d’écouter sa voix si singulière (ou de lire quelques fragments de ses écrits), au neuvième épisode de Choses lues, choses vues où elles ont été mises en ligne. Ce qui nous fait revenir aussi rapidement sur Hantaï – et cette fois principalement du côté des “choses à voir”, même s’il y aura encore des “choses à lire” –, c’est l’exposition rétrospective de son œuvre à la Fondation Louis Vuitton (ouverte au public du 18 mai au 29 août 2022). Commissaire de cette exposition dite du centenaire, Anne Baldassari a aussi assuré la direction du très copieux catalogue (392 pages, 30 x 29 cm, publié chez Gallimard en coédition avec la Fondation).

Avec J’ai fait un vœu, Dennis Cooper retrouve la figure de celui qui a été le « centre », ou l’attracteur, d’un cycle de cinq romans, et peut-être de ses autres livres. George Miles est ce jeune garçon, puis adolescent, rencontré dans sa jeunesse par l’auteur et qui, un jour, se donnera la mort. C’est autour de lui que Dennis Cooper écrira, entre les années 90 et 2000, le « cycle George Miles ». Pourtant, J’ai fait un vœu n’est pas un volume supplémentaire de ce cycle ni une sorte d’explicitation. Le livre est d’abord un récit où s’articulent le désir et l’écriture, livre qui questionnerait le moteur de l’écriture de Dennis Cooper, ce qui lui donne vie.

Cher Dennis, avant de parler de ton dernier livre J’ai fait un vœu (I wished), avant de parler d’histoires de confusion et de vérité, de coups de téléphone et de pistolet, de George, de la solitude, du suicide pour ceux qui restent, je voudrais dire que ton livre est à mes yeux un événement et un bijou littéraire. Mais comme je ne suis pas un vrai critique, je te propose qu’on se parle un peu, veux-tu ?

Si le livre de Liliane Giraudon implique une « dialectique poétique du fragment », celle-ci est pourtant bien peu dialectique du fait d’une logique du montage et du mouvement (ou des mouvements). Le livre est autant composé de mots, de phrases, que de chocs, de rencontres, d’écarts, de fuites. Tout y est mobile : mots, syntagmes, temps, identités, sens. La synthèse dialectique laisse la place à une étrange dialectique du déchirement, de la fragmentation, à des synthèses disjonctives. La « dialectique du fragment » n’efface pas le fragment, le fragmentaire, elle ouvre au contraire le texte à une polyphonie qui réalise une universelle fragmentation.

Changement de saison. Il est grand temps de circuler plus librement dans le Terrain Vague. Chacun le fera à sa manière, tirant le fil de ses obsessions, tout en gardant un regard ouvert sur ce qui arrive, sous forme de message adressé, ou par hasard, retenant ce qui s’est fait prendre dans la toile que tissent ces déambulations. Mais ce n’est pas en critique que le diariste chemine : plutôt en compositeur, ou en dessinateur – il faut être les deux pour élaborer une partition qui tienne à la fois la table et le mur (le carnet de notes et l’écran).