Marie de Quatrebarbes : Silence, ça ouvre (Les éléments)

Marie de Quatrebarbes © Jean-Philippe Cazier

Ça commence avec Voguer. Le livre passe par les mains de la libraire qui porte un masque sur la bouche et le nez. On est en 2020. Elle retourne le livre. Elle lit la quatrième de couverture : « La nuit des garçons dansent pour conjurer le sort et faire vivre un désir plus grand. » Elle dit : ah oui, on en aurait bien besoin en ce moment. C’était un livre de Marie de Quatrebarbes.

Les éléments est son quatrième livre aux éditions P.O.L. Marie de Quatrebarbes y pratique une poésie de l’ouverture. « Parfois il suffit d’ouvrir une fenêtre dans le film pour que la fenêtre s’ouvre sur le visage ». Une série d’ouvertures successives incarnées dans autant de fenêtres, de portes, ou de regards que ses mots nous permettent de traverser. Des passages conçus comme des retournements — de situations, de logiques — qui permettraient de remodeler le monde autrement et entièrement, pour reprendre les mots de Robert Burton cité en épigraphe. La poésie de Marie de Quatrebarbes est faite de trous, d’endroits à franchir (du bas vers le haut, du dehors vers le dedans, et ainsi de suite). Le réel s’en retrouve élargi dans toute sa dimension sensible, la matière en devenant plus que simple matière ; où l’on croit toucher des choses impalpables. Et, à nouveau, le désir est moteur.

Sans doute les éléments du titre sont là, plus que ceux de la physique moderne — terre, eau, feu, air —, peut-être qu’ils résident davantage dans l’expérience qu’on en fait que dans leur existence propre. Et ainsi : une transformation s’opère. À travers le sensible, d’abord ; et la connaissance, ensuite. Des couches et des couches de sédiments deviennent du sable, dans les mots de Marie de Quatrebarbes. Plastique, verre et vaisselle se brisent dans une même matière de millions de particules qui accueille la mer. « Mes yeux ont échoué là par hasard, dans les tiens ». Par hasard, les choses se muent en d’autres, rythmes et mouvements de sa langue paraissent aussi banals que ceux des marées. Quelque chose comme une évidence dans sa manière de construire ses phrases, ses paragraphes de deux, trois lignes, rarement plus, qui se succèdent, jusqu’à celui sans aucune ponctuation qui nous empêche de respirer jusqu’au suivant qui apaise ; n’appelons pas ça une évidence, car on sait qu’il réside derrière cette impression beaucoup de travail pour atteindre cette cadence qui sonne juste.

Des phrases parfois comme des ritournelles, où les mots sont comme des cadres à l’idée. « Si tu pousses la porte située au fond de la cour, tu verras qu’elle ouvre alors ce quelque part au-delà de quoi le regard porte ». On se la répète, on se la répète… chaque phrase est une ouverture, oui. Et on se souvient en lisant que le regard définit autant l’action de regarder, l’expression des yeux, qu’une ouverture permettant de voir à travers. Le judas d’une porte n’est qu’une manière déformée de voir caché derrière ; Marie de Quatrebarbes ouvre tout, et pas de lentille, pas de verre déformant. La vue est vraie. Ce n’est pas là que se passe la transformation propre à sa poésie (dans le regard) mais bel et bien dans la matière et les éléments explorés avec les mots. « À quel moment le fleuve se change-t-il en la mer ? ». Sa poésie est de celles qui réfléchissent aux frontières pour les brouiller, de celles qui plongent et fouillent sous terre et dans le ciel à la recherche d’une description contradictoire. Et ce, à partir des sensations et pour elles, toujours — rien d’autre. Et pourquoi ? Pour rendre la vie plus facile, dès l’enfance, l’âge qui n’est pas fait d’intentions mais de sentir et d’agir.

« L’expérience ne nous apprend rien de nous-mêmes, à peine nous permet-elle de voguer de façon plus souple ». Et tout de suite, je vois : un bateau qui tangue dans toute son instabilité de bateau qui flotte comme nous flottons dans la vie qui nous est faite. Et, tout de suite après, je vois autre chose : les gens qui dansent, qui dansent le voguing, de façon plus souple avec l’expérience accumulée des soirs enchainés jusqu’au dernier, qui dansent le désir et la vie. C’est ce dont il était question, d’une certaine manière, déjà, dans Voguer. Du dernier soir intervenu trop tôt. Et de la poésie pour leur rendre quelque chose, à ces gens-là qui voguaient alors. Qui flottaient. Qui aimaient. Qui naviguaient. À celui assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur une plage d’Ostie, nommé Pier Paolo Pasolini. À celle retrouvée morte dans sa chambre d’hôtel en 1988, nommée Venus Xtravaganza. Danser. Voguer. Aimer. Naviguer à vue. Déjà, les mots les augmentaient, pour ainsi dire, les rendaient encore plus vivants. Déjà, des ouvertures ; c’est-à-dire des possibles. Des mots qui faisaient vivre le désir ; qui disaient danser = vivre.

Simonide : « Comme la poésie est une danse parlée, de même la danse est une poésie muette. » Oui, comme on crée la fiction sur un plateau en disant : silence, ça tourne / Dans un livre, on est muets, et on dit sans bruit : silence, ça ouvre. Et alors ça vit, plus grand que partout ailleurs.

Marie de Quatrebarbes, Les éléments, éditions P.O.L, 2024, 128 pages, 16 €.