8 février 2026. Vu quatre jours après sa sortie The Mastermind, neuvième long métrage de Kelly Reichardt. Ce film d’une grande exigence – cent-dix minutes de pur plaisir – dispense de marmotter à son sujet après le générique de fin. Même si tout s’est gravé dans la tête, comme sans y penser, il faut faire quelques pas à l’air frais avant de retrouver le chemin des mots – ce qui est toujours bon signe.
Pour paraphraser une vieille blague, j’ignore si le silence qui suit une projection de The Mastermind est encore de Kelly Reichardt. Ce qui est clair, c’est que, s’adressant aux sens, il s’accorde parfaitement au jazz improvisé et composé par le cornettiste Rob Mazurek (ancien collaborateur de Pharoah Sanders, Roscoe Mitchell ou Yusef Lateef – excusez du peu) qui accompagne, ponctue, relance ce film qui, en dehors de sa bande originale (pour cornet, basse, batterie et percussions), n’est pas exempt de qualités proprement musicales.

De retour, je griffonne trois notes. 1. The Mastermind est savamment maîtrisé, non par l’usage d’un savoir-faire propre au cinéma américain, mais par son engagement total dans cette forme de contre-maîtrise (qu’on qualifiera, pour aller vite, d’anti-hollywoodienne) dont Kelly Reichardt explore, de manière inventive, nombre de possibilités. 2. Il fait montre de dépouillement, sans pour autant s’interdire d’approcher, voire (très ponctuellement) de transgresser, certaines frontières. 3. De ce faux « film de casse » qui se déroule en 1970 entre le Massachussetts et l’Ohio – un menuisier au chômage, Blaine Mooney, marié et père de deux jeunes enfants, « s’essaie au vol d’œuvres d’art. Il organise son premier vol de grande ampleur avec une bande de bras cassés, en plein jour, au culot, dans un petit musée d’art de la ville, avec pour butin une série de tableaux abstraits de l’artiste américain Arthur Dove. Lorsque les choses tournent à la catastrophe, la vie de Mooney bascule » – la cinéaste tire un portrait assez jouissif de beautiful loser, interprété par Josh O’Connnor, où tout devient attachant, non par débauche de sentimentalité, mais au sens strictement matériel. Ce que nous percevons nous touche tout d’abord physiquement, à même la peau. Et avec quelle précision ! Celle des rythmes en premier lieu, d’une justesse sidérante.
Kelly Reichardt : « Je voulais retrouver un rythme [propre à l’année 1970] : on m’envoie souvent les commentaires outrés de jeunes sur Reditt concernant la lenteur de The Mastermind… On ne se rend plus compte que le temps fonctionnait différemment avant les smartphones ! En tournant, la manière dont les durées s’écoulaient m’est revenue de façon précise, ce sentiment de traîner avec ses amis sans cette pression constante qu’apporte la technologie. Celle-ci a ruiné la narration. Hitchcock l’avait compris : les objets physiques – le téléphone à cadran rotatif, le temps que prenait la composition d’un numéro – contenaient du mystère (propos recueillis par Yal Sadat pour les Cahiers du cinéma). » Il faudra un certain nombre de visions pour saisir pleinement cet accordage impeccable entre tempo et durée, à chaque séquence (cédant ou non à la tentation de la représentation du « temps réel »), voire à chaque plan, qui n’interdit pas quand il le faut certaines ellipses. Empreint de vive résistance, The Mastermind est, après Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch, le deuxième film de cet hiver 2026 à ne manquer sous aucun prétexte.

Dans ce 66e Terrain vague, à l’image des précédents, on ne s’exercera ni au haïku critique ni à l’excès de recommandations (ces constellations sont censées être À la frontière, en hommage à Michel Butor ; on pourrait aussi bien les penser À distance). La longueur de ces épisodes, qui suppose une relation, plus ou moins contrôlée, à la durée, est l’effet du sentiment d’avoir du temps à partager. Sans jamais répondre à un cahier des charges préétabli, leur projet est de remettre en jeu à chaque fois, le plus discrètement possible (comme en « fond sonore » d’un journal de lecture), la question de la critique, envisagée aux antipodes de : 1. L’expression d’opinions dont nul n’a cure. 2. L’étalage d’une forme d’érudition déplacée qui aurait fonction de paravent.
Alors, tirer profit de son ignorance, et prendre le temps nécessaire pour éroder ce qui nous vient à l’esprit au moment de passer à l’acte. Dans le grand fatras de la production culturelle qui nous arrive sous diverses formes (que l’on guette aussi, jusqu’à se surprendre à désirer l’acquérir), ce qui nous retient en premier lieu, c’est ce qui a trait à nos obsessions – et aussi, quasiment à égalité, ce qui nous conduit à faire le grand écart. Mais comment transmettre ce qui nous échappe, tout en nous attirant ? Plutôt que de céder à la tentation du prosélytisme, ne pourrait-on pas chercher plus simplement à contaminer qui s’aventure au Terrain vague, même s’il ne s’agit en aucun cas de piéger nos hôtes de passage (bien plutôt leur fournir discrètement de quoi se tirer d’affaire).
1. On se souvient des couvertures auxquelles vous avez échappé(es) (c’est ainsi que le calligraphiait Cabu) dans Charlie Hebdo. On pourrait faire de même ici avec les chroniques – ou les recensions – auxquelles vous avez échappé(es), même s’il faut reconnaître que ce qui échappe au chroniqueur est surtout lié au fait qu’il n’est pas assez bien outillé pour en parler correctement.

Sur les traces du temps : quel beau titre ! L’auteur de cet essai de près de six cents pages publié aux Éditions de Minuit se nomme Christophe Bouton. C’est un exemple parfait d’ouvrage qui ne quitte pas la table de chevet de celui à qui il arrive de s’exprimer sur le mode de “je” – mais qui, au moment d’en faire état, doit prendre un peu de distance pour ne pas commettre d’impair. Pourquoi ? Parce que « je » n’ai pas été formé côté philosophie, ce qui ne m’empêche pas d’en lire de temps à autre, mais toujours en musicien, en monteur sonore, voire en plasticien : en dessinateur de partitions cartographiques. Et s’il m’arrive de traiter de certains ouvrages écrits par des philosophes, ce n’est pas, j’espère, en escroc, ou, pire encore, en cuistre, mais tout d’abord pour m’acquitter d’une dette. Il est parfois utile de s’occuper de ce qui ne nous regarde pas, à condition de ne pas tricher. En ce qui concerne cette enquête sur le temps (on ne peut tout de même pas écrire avec le temps, encore que…), une partie non négligeable de ce dont elle parle s’adresse à tous : à vous « qui habitez le temps » et parfois composez – dans tous les sens du terme – avec lui. Aussi faut-il déposer ici quelque trace de cette lecture, amorcée puis un bon mois et toujours – à jamais ? – inachevée ; mais certainement pas en philosophe, même amateur.
Dans un entretien à Libération, Christophe Bouton dit que « la question du temps est liée à la physique » et que « la relativité qui apparaît au début du XXe siècle », non exempte de critiques, a changé la donne. « Moi, dit-il, je suis contrel’idée un peu sceptique du temps indéfinissable et je propose une définition qui tient compte de cette histoire sur la longue durée (propos recueillis par Frédérique Roussel). » Einstein me parlant davantage que Heidegger, je continue ma lecture, sautant toujours les mêmes pages, en relisant inlassablement d’autres quand une accroche fonctionne – par exemple, l’irruption, dès les premières pages, du nom de John Mc Taggart dont j’ai entendu parler grâce au formidable livre, hélas trop peu connu, de Jacques Roubaud, L’abominable tisonnier de John Mc Taggart Ellis Mc Taggart et autres vies plus ou moins brèves, dont le chapitre XXVII – qui s’intéresse tout d’abord à Wittgenstein (un des rares philosophes qui m’est devenu peu à peu familier) ou à Karl Popper (que Roubaud désigne comme le « futur Lord Popper ») – propose une « vie semi-moyenne » de ce philosophe anglais qui dans un article de 1908, L’irréalité du temps, a énoncé « que le temps n’existe pas, qu’il est une illusion » (et aussitôt me revient le fameux texte de Borges Nouvelle réfutation du temps – on voit à quel point se mettre sur les traces du temps, perdu ou retrouvé, nous fait naviguer, voire tanguer, en êtres doués de mémoire, même trouée). Cambridge, le Trinity College, sont des lieux (pour moi) matière à fiction (peut-être parce que non concrètement foulés). Faisons une brève citation de ce livre inclassable de Roubaud, avant de reprendre la lecture de cet imposant essai de Christophe Bouton : « Mc Taggart était athée et en même temps un croyant convaincu en l’immortalité de l’homme. […] The Nature of Existence expose un système philosophique déductif complet, aigu et d’une subtilité extrême. […] L’ouvrage est remarquable par les efforts acharnés de l’auteur pour se débarrasser de manière satisfaisante de toutes les erreurs et illusions qui nous affectent, et spécialement de l’illusion du temps et de celle du changement, pour reconnaître notre appartenance à un monde d’esprits éternels en relation parfaite les uns avec les autres. »
Christophe Bouton (même entretien, dont la manière de ramasser les concepts facilite la tâche de recenser, ne serait-ce que partiellement, son ouvrage) : « Je considère qu’un être humain est déployé dans les trois dimensions du temps, il a un présent qui est son corps, et puis il a l’avenir qui est fait de ses projets, de ses possibilités, et il a un passé qui est inscrit dans son être même, la trace, la rémanence. On ne voit un être humain que de façon très limitée, dans le présent, mais en réalité son existence réelle est déployée dans le temps. Il faut penser présent (présence), passé (trace) et avenir (puissance) ensemble : ce que j’appelle triptyque. » Ce qui m’incite plus que jamais à frayer, y compris dans ce qui ne cesse de m’échapper (même si, en bon professeur, l’auteur relance continument le questionnement, et parfois, comme c’est le jeu, jusqu’au martellement), c’est ce triptyque. Chaque artiste travaille au présent, tout en cultivant les traces de ce qu’il ne cesse d’effacer, recherchant parfois l’illisibilité, en conscience que le palimpseste qui en résulte sera porteur d’avenir ; c’est ainsi que je conçois « la création », même si, l’avenir étant tout autre chose que la postérité, je ne cherche pas à m’illusionner à son sujet. Ce que je retiens de toute enquête, ce sont les traces relevées, qui ne cessent de nous informer – parfois de manière informulable (par des mots) ; d’où l’écart entretenu par certains artistes avec le discours philosophique quand il procède autrement que par fragments et/ou récits.
Passé présent futur : le présent devient aussitôt passé ; ou comme le disait Denis Roche, photographe (Les preuves du temps) et écrivain (Temps profond) : « Toute une vie de travail d’un photographe, si on s’en tient à la durée précise de chaque prise réussie, aboutit au total à moins d’une seconde… Vertigineux ! » Le temps, « pont aux ânes de la philosophie », comme disait Clément Rosset (alors que j’étais venu chez lui pour l’entendre disserter sur l’expression « temps réel » qui le faisait bien rire) – écrivant ceci, j’écoute une musique dont la battue de la noire est à 60. Musicien, j’ai conscience de ce qu’est l’écoulement compté du temps. Je sais qu’écrivant ces lignes, j’ai travaillé tant d’heures, de minutes de secondes – ce qui ne me rend guère plus instruit sur le sujet.
Si la puissance et la présence ouvrent de beaux chapitres, c’est celui sur la trace – de la trace-présence aux vestiges, aux ruines – qui m’a conduit à entreprendre cette petite recension de Sur les traces du temps, ne serait-ce que par montage de quelques fragments : « Malgré sa relation irréductible au passé, il n’en demeure pas moins que la trace se situe également dans une présence matérielle, aussi sûrement que les empreintes sont sur le sentier. Mais l’erreur de l’interprétation présentiste de la trace est de conclure trop hâtivement de son enracinement indéniable dans la présence […]. / / La trace est lacunaire [et] omniprésente. / / De toute chose, on peut dire qu’elle a des traces et qu’elle est une trace, s’il est vrai qu’elle est le résultat de processus passés qui l’ont produite puis modifiée. » Je passe quelques belles pages sur « la trace comme non présence » (Jacques Derrida : « Toujours différante, la trace n’est jamais comme telle en présentation de soi ») pour reprendre, et ainsi inachever en beauté, ce montage avec ces quelques lignes In Memoriam Christian Boltanski : « Le projet de Boltanski est de “garder une trace de tous les instants de notre vie, de tous les objets qui nous ont côtoyés, de tout ce que nous avons dit et de ce qui a été dit autour de nous.” Projet qui démontre volontairement sa propre impossibilité, puisque la plupart de ses œuvres sont des installations elles-mêmes éphémères, puisque les traces qu’elles arrachent à l’oubli ne sont que d’infimes fragments d’un passé inconnu, dont on voit bien qu’il a disparu sans retour. Cet univers artistique étrange et envoutant nous invite à une méditation sur la mort (naturelle et violente) et plus généralement sur l’irréversibilité. Mais cette immersion dans la négativité du passé est aussi une source de méditation sur la vie, dans la mesure où elle nous rappelle la singularité irremplaçable de tout individu, la valeur absolue de chaque moment présent que le temps, cet artiste infatigable, ne crée qu’en un seul et fugace exemplaire. » [En aparté. 1. Ayant dernièrement jeté un œil sur des archives familiales, et notamment des photos qui ont aujourd’hui plus d’un siècle, je me suis mis à préférer celles qui présentaient des figures humaines sur lesquelles il était impossible de placer un nom. Bien que pressé de faire un choix dans cette masse trop volumineuse, impossible d’y arriver, tant elle se valent, merveilleusement ratées ou parfaitement réussies sur le plan technique. 2. Compositeur d’une suite de propositions musicales dont le titre est Vestiges (1996), je suis conscient que tout ce que j’ai écrit, dessiné, composé, passé, présent ou à venir, pourrait être un jour être rassemblé – mais dans quel état ? – sous ce titre générique. 3. J’ai écrit les quelque 8008 signes, espaces comprises, qui précèdent, en ne cessant de me remémorer les derniers mots de La route des Flandres de Claude Simon : « … le paysage tout entier inhabité vide sous le ciel immobile, le monde arrêté figé s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps. »] J’en resterai là, séduit comme l’est parfois un mauvais élève ; et aussi attentif, comme peut l’être un non initié, mais grand amateur d’enquêtes.
2. 12 février. La pile des ouvrages en attente de recensions auxquelles cette semaine encore vous avez échappé(es) n’a guère désépaissi puisqu’un seul ouvrage en a été sorti. Passons maintenant à cette autre, bien moins épaisse, empilant des livres composés de textes brefs.
Palières de Gérard Titus-Carmel, publié à L’Atelier Contemporain, rassemble 32 « proses et fictions courtes » selon l’ordre chronologique de leur écriture (3 novembre 2021– 2 mars 2024). Commençons par relever la définition proposée du titre : « Palières : à la fois thyrse et machine à étages, où chaque marche déboucherait sur la promesse d’une image, ou d’une fable, illustrant le défi de demander raison à ce défaut de perspective d’être de biais au monde. » Puis, par goût des listes, reprenons les titres de ces 32 « pièces dormantes » (vu que seule la première a été éditée en revue, les autres étant restées inédites) : « Le Cercle de Brunehaut / Nuages / Abatcha / Fausse alerte / L’hameçon / Un serpent au piano / L’Ermitage / Maria sous la neige / Le Livre d’or / Un écusson de lumière / Un atoll de silence / Seul ici / Un pli du temps / Sontecomapan / La serrure du monde / La lionne blanche / La chute du sycomore / Un ami perplexe / Veille de départ / Deux lacs / Un bon conseil / Une mort au dépliant / « Je m’éloigne » / La descenderie / Écarts et stupeur / L’effrangement / La baie / Peindre, écrire l’infini / D’hier et de sable / Nature morte / Le grizzli / Palières » J’avoue avoir commencé par celles dont le titre a hameçonné une de mes obsessions. Par exemple, Un atoll de silence, qui arrange les échos d’une conversation entre amis où il est question de peinture, et tout particulièrement de Morandi : « La conversation reprit aussitôt, comme dopée par l’aubaine d’avoir trouvé la place qu’il fallait pour ne pas être forcés de l’interrompre, et la mener aussi loin qu’ils voulaient ; et par deux petites grappe con herba venues à point nommé pour lui donner du ressort si les forces venaient à manquer. Car le sujet demandait pas mal de concentration, l’art de Morandi posait le problème de la peinture en des termes hélant chacun des deux artistes de manière bien différente, ce qu’ils découvraient depuis le restaurant où ils avaient entamé leur conversation. Pas son économie dans la volonté même de convoquer des objets banals et si délibérément inélégants, l’artiste bolognais prenait soin de les écarter de tout parangon de beauté, sinon même de tout intérêt, car il y avait de quoi les interpeller par son ascèse de moine poussant toute représentation du monde dans l’introspection. […] Contrairement à Chardin, par exemple, ces objets sont sans histoire. Ou pour le dire plus simplement : sans passé. »
Nous y revoilà… Et même si Un serpent au piano pourrait paraître infiniment plus intrigant, continuons cette exploration avec Un pli du temps, une petite fable se déroulant dans « le Paris de ces années-là, quand le monde, encore mal remis des alarmes qui avaient agité ses récentes crises de croissance, paraissait enfin disposé à la trêve. » Autant dire que ce n’est pas aujourd’hui. « Les gens étaient cultivés selon la norme du moment, ils avaient digéré le Structuralisme, l’épopée de Tel Quel, Barthes, Derrida, Supports-Surfaces et quelques autres aventures singulières, trans-et post-modernes, autant dans le monde des arts que dans celui de la pensée. Le temps semblait enfin venu de pouvoir vivre au sec, dans une sorte d’insouciante introspection en attendant la chute […]. » Titus-Carmel fait montre ici d’une certaine ironie, et d’une forme d’affectation littéraire – au sens plutôt positif – à laquelle nous sommes habitués depuis déjà longtemps (ne perdons pas de vue qu’il a publié une bonne soixantaine d’ouvrages qui font de lui autant un écrivain qu’un artiste dessinateur, graveur et peintre).
Les œuvres de titus-Carmel sont visibles depuis les années 1960 en galerie et dans les musées. Et le moins que l’on puisse dire est qu’elles ont généré un bel espace critique, bien au-delà du cadre des recensions des revues d’art. Parmi celles et ceux qui disserté sur son art, on trouve Jean-Pierre Faye et Jacques Derrida, frères ennemis rivalisant d’intuition et élaborant des théories au sujet d’une série de 127 dessins, composés entre le 23 juin 1975 et le 11 juillet 1976 (auxquels s’ajoutent quelques gravures), ayant pour titre The Pocket Size Tlingit Coffin, qui à l’époque (c’était au moment de ma rencontre avec Faye et le Collectif Change) m’avait fait déborder d’enthousiasme. Dans le n° 26-27 de Change (« La Peinture », février 1976), on pouvait découvrir quelques Notes d’atelier de Gérard Titus-Carmel : « Dessiner : frotter, user. Un travail de fossoyeur, d’“homme de fouille”, ne s’intéressant qu’aux scories de ses excavations. // Dessiner, effacer, puis dessiner encore. “Fatiguer” un dessin, fatiguer le papier. Qu’enfin, quittant sa bristolité de mise, se peluchant, il ouvre son sous-sol. Alors, dans ses épaisseurs givrées, y déposer, (y découvrir) l’os de cendre qu’est le trait de crayon. » Ces Notes n’étaient pas tombées dans l’oreille d’un sourd (qui suit ce Journal de lecture sait à quel point « frotter, user », est notre travail au quotidien).
Palières fait apparaître « une construction conçue d’emblée pour prendre la mesure d’un rêve sans retour, comme pour réunir les objets flottants d’une mémoire lâchée au large de mille arpents. S’ensuivent heurts et souvenirs d’une enfance retorse gardée en ses divers lieux clos, tous liés à l’amitié de l’ombre, et ponctués de départs soudains et de creusements du monde réel, saisis-en leur “mécanique d’apparence” (la baie, les nuages, la neige, la halte, le puits, entre autres indices d’un ailleurs sensible, insaisissable) autour de quoi s’inscrivent les événements. La langue vient ainsi baliser cet espace que le désir de fuite a ouvert et qui se dessine ici en cercles et en figures réglées selon l’alerte. Fumées et menaces, donc, chutes et lointains, faits et hasards, échancrures et débords, les récits se tordent au fil des jours pour finalement se rejoindre, comme les torons commis ensemble pour former une corde sans fin autour de trente-deux paliers venus en prévenir l’échappée. » Beau texte de 4e de couverture, qui en dit autrement plus long que nos gribouillis au bord de l’effacement à force frottages et reprises (la leçon de 1975-76 a porté). Pour prendre congé de ce recueil, de manière aussi drôle qu’énigmatique, rapportons ce souvenir de l’auteur qui, découvrant en février 1963 dans la revue surréaliste la Brèche, un « montage sonore d’extraits et de citations réunis sous le tire ÉCR… L’INF… », y déchiffrait spontanément cet « impérieux mot d’ordre : ÉCRIRE l’INFINI », alors qu’il fallait lire, comme nous l’apprend cette prose courte, intitulée Peindre, écrire l’infini : ÉCRASONS L’INFÂME !

Nourritures, à paraître le 20 février à L’Atelier Contemporain, est le premier livre de Régis Quatresous. On connait ce dernier comme traducteur (pour Le Cherche Midi) de cette somme impressionnante qu’est la biographie en trois volumes de Franz Kafka par Reiner Stach ; ainsi que de plusieurs recueils d’« écrits d’artistes » tels Georg Baselitz, Oskar Kokoschka ou Markus Lüpertz (pour L’Atelier Contemporain). Nourritures est un recueil de huit histoires de longueur inégale (entre 3 et 33 pages) « où sévissent des faims dévorantes, impuissantes à se rassasier de nourritures réelles ou immatérielles. Huit histoires somnambuliques où la substance même de la vie se retourne contre elle. Huit histoires glaçantes et grotesques où l’humour, souterrain, est seul salvateur. » Les lisant, une fois encore dans le désordre, j’ai parfois songé aux nouvelles de Didier Pemerle dont nous avons parlé (le recueil Débandades chez Flatland ; à noter que, dans Perturbatio Globalis, l’« anthologie thématique annuelle » de ce même éditeur parue fin décembre, on peut découvrir une nouvelle inédite du même Pemerle : Tous à la campagne) ; et aussi, brièvement, à Beckett, ainsi qu’à Kafka (forcément) ; ainsi qu’aux nouvelles les plus sombres, les plus terrifiantes, du romantisme allemand. Sur la page internet présentant ce premier livre de Régis Quatresous, on peut lire ces mots de l’auteur : « L’acte d’écrire offre une gratuité que je ne trouve pas ailleurs. Je m’adonne au récit sans trajet préconçu, autant que possible dans l’instant, tenu par une image ou une logique que je laisse s’imposer, guidé par le prochain méandre de la narration qui reluit quelques pas plus loin, ou bien suivant la pente naturelle de la fin. Savoir d’avance où j’arriverai, c’est le retour du calcul, de l’ennui et de la mort dans l’âme. Les choses qui se rencontrent sur le chemin et qui composent l’histoire étaient déposées là, je me contente de les retrouver. Si le récit se refuse, si je sens que je le force ou que je l’ambitionne trop, alors j’arrête, pour un moment ou de façon définitive. Le texte littéraire montrable est un compromis entre cette exploration en somnambule et un travail de clarification. Je crois en l’écriture comme en une démarche de connaissance ou de reconnaissance, en une façon de découvrir ce qui était déjà là sans avoir été vu… »
Bien entendu, de ce cheminement d’une histoire l’autre, on ne pourra qu’apporter quelques indications, via ces quatre incipits : « C’était le moment de l’année où la verdure à peine éclose et déjà abondante pendule dans un vent devenu tiède, contre un ciel étincelant, et promet par son mouvement de se figer et de sécher et de tomber bientôt. (Nourritures) » / « On avait installé sur la place centrale de la ville une machine destinée à se débarrasser des morts. (Le Mange-Mort) » / « J’ai toujours aimé voir mon père revenir de la chasse à l’homme. (Retour de la chasse à l’homme) » / « Ce n’est pas de gaité de cœur que nous sommes cannibales. (L’Enclos) » Explorant ces territoires archaïsants, on se met une fois de plus sur les traces du temps, ramassant des vestiges, et redessinant des légendes. On y trouve parfois de la satire, mais aussi de l’émotion (qu’on a du mal à formuler, tant elle se défie du sentimentalisme, ou de l’apitoiement) ; et tout ce qui circule sur les tréteaux de l’autre scène – ce qui est l’essentiel : ce qui nous conduit à frayer, en somnambule aux aguets d’une nouvelle voix ouvrant de nouvelles voies.
3. D’autres livres prévus pour cet épisode, de nature bien différente, doivent être provisoirement abandonnés, et pas seulement faute de place. Inutile de donner leurs noms puisqu’on y viendra tôt ou tard ; sauf peut-être celui-ci : Exténuation, volume X des Écrits autopubliés au Mexique par Frédéric-Yves Jeannet, introuvables en librairie et pourtant bien plus passionnant(s) que ce qui trône fièrement sur les étals des librairies.

Dernier ouvrage de ce soixante-sixième épisode, D’un bestiaire l’autre aux Éditions La Bibliothèque est, après Abattoirs de Chicago, Darwin au bord de l’eau et Du côté du Jardin des plantes qui nous avait conduit il y a un peu plus de trois ans à entreprendre une petite lecture, le quatrième opus du Monde Humain de Jacques Damade. Cette fois, la question de l’exploration « de notre (dé)liaison avec l’animal » est abordée « via un sésame : le bestiaire » – l’essayiste cheminant « dans l’histoire du mot de de la chose », avec l’esprit aventurier qui convient, des origines au temps présent. C’est aussi plaisant que savant, inventif dans la langue que militant. Pour raccorder à la thématique de la section précédente, et pour donner une idée de cette suite de textes brefs finement agencés, formant cette fois clairement une continuité (donc un seul texte), reprenons le début du neuvième chapitre de la seconde partie (Le temps présent) : « Les chasseurs répondent à ceux qui les conspuent qu’ils vivent en contact avec la nature, les animaux et qu’ils ne sont pas des urbains béats devant leurs écrans, ou sortant dans la forêt en tee-shirt et bermuda, Bisounours, plein de certitudes, donneurs de leçons ramassées dans des magazines, écrits par des types fumeux. Eux leurs bottes sont crottées, ils connaissent les entiers des bois, les bruits, les coutumes des bêtes, le chant des oiseaux, ils débroussaillent, limitent la prolifération des chevreuils et des sangliers, agissent, mettent la main à la ronce. Etc. Leur apparente bonne volonté bute sur le fait qu’ils tuent sans autre raison que tuer, pas même pour se nourrir, mais pour prouver une certaine habileté et se retrouver ensemble au sein de la nature en montrant leurs trophées. »
Cela nous conduit au chapitre suivant à faire un tour aux abattoirs, ce bestiaire, tout vivant qu’il soit (à la juste mesure de son écriture), ayant parfois des allures de charnier. Alors que bien d’autres pistes ne cessent d’être creusées, avec autant d’érudition que d’humour, touchant à la philosophie comme au conte – « Il est une terre particulièrement heureuse de la langue, une sorte de paradis des vocables, c’est celle où l’homme parle bêtes. Parler ? Non, plutôt jubiler. Fables, bestiaires, contes » –, il convient de se mettre en état d’alerte avant de faire (Jacques Damade nous y invite avec humour à la toute fin ce petit livre inclassable) « comme saint François : prendre une barque et aller parler aux poissons. » (à suivre)
Kelly Reichardt, The Mastermind, en salles à partir du 4 février 2026, Condor distribution.
Christophe Bouton, Sur les traces du temps, Éditions de Minuit, janvier 2026, 608 pages, 29€
Gérard Titus-Carmel, Palières, L’Atelier Contemporain, janvier 2026, 256 pages, 25€
Régis Quatresous, Nourritures, L’Atelier Contemporain, février 2026, 144 pages, 20€
Jacques Damade, D’un bestiaire l’autre, Éditions La Bibliothèque, février 2026, 96 pages, 12€