Terrain vague (69) – Bande dessinée, etc.

Photo © Christian Rosset

18 mars 2026. Le printemps approche. Jetant mécaniquement un œil sur mes souvenirs Facebook du jour (une des choses les plus utiles de ce réseau de moins en moins habité), je tombe sur cette note assez ancienne : « Un journal de lecture n’est pas un journal tenu par un critique, mais un journal dont l’écriture se trouve en situation critique : comme au bord du précipice. » Aujourd’hui, j’écrirais plus simplement : à la frontière du silence.

19 mars. Comme je viens d’achever la lecture d’un album de bande dessinée (je n’aime pas trop ce mot « album », mais je le préfère à « roman graphique), je cherche à formuler ce qui s’est agité en moi tout au long de cette lecture, constatant une fois de plus que les mots ont bien du mal à surgir, alors que les sensations continuent de produire leurs effets, dans la tête et dans le corps, esquissant peu à peu un possible dialogue, certes sans parole, mais non sans rythme, non sans accent – non sans résonance.

Comme il est vain de chercher à formuler laborieusement ce qui devrait aller de soi, celui qui tient son journal se demande s’il ne serait pas temps de faire une pause dans ses lectures, ne serait-ce que pour reprendre du souffle. Mais étant de ces insomniaques légers pour lesquels fermer l’œil avant d’avoir dévoré quelques pages est impossible, ne plus lire serait se condamner à chercher sans fin le sommeil. Et puis, il faut bien épuiser la matière à constellation, et pour cela, l’envisager au quotidien comme un viatique qui incite à se mettre en chemin.

Ça fait maintenant quarante ans que j’écris au sujet de – et plus encore avec – cette forme, jadis dévalorisée, qu’il est de bon ton aujourd’hui de mettre en avant. Je me souviens que la première fois que j’ai introduit une feuille A4 dans le charriot de ma machine à écrire, c’était à l’invitation de Thierry Groensteen pour Les Cahiers de la bande dessinée. Je lui avais répondu favorablement, dans l’espoir de contribuer à un élargissement du champ d’exploration de cette revue, de très bonne tenue, mais me semblait-il un peu trop enfermée dans son territoire. Mon premier article, écrit au début du printemps 1986, s’ouvrait avec une citation d’Henri Matisse. Comme il était très court (un simple feuillet destiné à clore un dossier « Edmond Baudoin »), il a été aussitôt publié, contrairement au suivant, un peu trop décalé, tant du côté de son objet d’étude que de la manière de le traiter. Après avoir publié une dizaine d’articles en deux ans, j’ai arrêté d’y collaborer, tout en préservant certains liens amicaux.

Longtemps après, en 2004, je renoue avec la bande dessinée, de nouveau à l’invitation de Thierry Groensteen pour la revue Neuvième art, éditée par la Cité Internationale de la Bande Dessinée d’Angoulême. Cette fois est la bonne, d’autant plus que je rejoins dans la foulée Jean-Christophe Menu qui s’apprête à mettre en œuvre L’Éprouvette, une revue de « réflexion critique autour de la bande dessinée » dont trois numéros sortiront entre 2006 et 2008 (1284 pages au total,d’une densité et d’une force d’ouverture jamais retrouvée par la suite).

Vingt-deux ans après ce nouveau départ, plusieurs centaines d’articles ont été jetés comme autant de bouteilles à la mer, parfois rassemblés, réécrits et publiés en volumes. Cela fait beaucoup quand on n’est pas journaliste spécialisé ; et surtout quand on prétend refuser toute forme de routine – quand on ne cesse de se demander, entre mille préoccupations entremêlées : comment produire du « commentaire » en « artiste » et non en exégète ? Comment ne pas (se) lasser, puisque qu’il faut inévitablement se répéter, surtout quand on s’intéresse pour la nième fois au même auteur ou à la même autrice ? Il est vrai que, dans ce travail, il y a un côté militant qui génère un désir de persuader, ou plutôt de contaminer – ce qui fait qu’on n’en a jamais fini.

20 mars. Chaque constellation « Poésie, etc. » de ce journal de lecture est composée en grande partie de fragments, prélevés dans les livres choisis, avant d’être assemblés par montage. Celles dites « Bande dessinée, etc. » n’ont pas cette chance : elles ne peuvent être construites par un simple agencement d’images. Il faut donc pousser davantage le commentaire, jusqu’à devoir paraphraser ce qui nous est donné à lire, ce qui ne peut que se heurter à nos plus intimes réserves, notamment celle qui nous conduit à refuser de résumer les histoires autrement qu’en condensant ce qui nous est apporté, tel un objet trouvé, dans les dossiers de presse ; et surtout à ne pas hiérarchiser les ouvrages d’une même salve en fonction de nos opinions. Il faut donc, chronique après chronique, se répéter (un peu), ne serait-ce que pour insister sur ce qui ne cesse de résister. Tout le problème tient en quelques mots : comment trouver des formulations adéquates pour exprimer, vocalement (car il y a toujours recherche d’un ton), le plaisir qu’on a tiré d’une lecture silencieuse ? So May we Start ?

1. J’ai rencontré José Parrondo à Liège en 2009. Il m’avait fait visiter la ville, lui circulant à bicyclette et moi à pied. Nous sommes retrouvés l’année suivante au château de Blandy en Seine-et-Marne où, à l’invitation de Benoît Jacques, il avait donné un concert en solo. Et par la suite à Lausanne, et à Angoulême, pour échanger en public. Ses livres sont en bonne place dans ma bibliothèque. Il m’est assez souvent arrivé d’en rendre compte sur divers supports dont Diacritik (La main à cinq doigts, I am the Eggman et From Eggman to Eggman, tous trois publiés à L’Association – I Wanna Be Your Eggman devant sortir très prochainement en librairie).

Caracoles, un recueil de peintures sur papier sur le thème de l’escargot, paraît ces jours-ci à L’Apocalypse, la structure éditoriale de Jean-Christophe Menu. C’est un volume de 120 pages au format à l’italienne 22 x 15,3 cm, préfacé par Vincent Sardon qui signe, comme toujours, un texte aussi bref que drôle, aussi sensible que pertinent : « Des fois je sors dans le noir. Je marche dans le village, je regarde la lune, ça sent bon ou ça sent la merde selon ce que le vent nous apporte et puis tout à coup j’entends le bruit d’une coquille qui éclate et mon pied glisse sur un truc mou. […] [Les escargots], c’est de loin la population la plus nombreuse de mon village. On est 99 habitants dans mon bled. On n’arrive pas à atteindre la centaine à cause des vieux qui meurent. Tous les hivers crac un de moins. […] On va dans le cimetière pour regarder le cercueil descendre dans le caveau. Partout autour il y a des escargots qui se promènent sur les pierres tombales. Ils dessinent des chemins argentés, les escargots c’est des animaux qui dessinent. […] Je reste un peu, je regarde leurs dessins qui brillent. Je suis un peu jaloux. J’aurai jamais la même souplesse. Je ressens un peu la même chose avec les dessins de Parrondo. »

Bien vu : cette souplesse n’est pas un leurre. C’est toujours ingénieux conceptuellement, minimal et rigoureux dans sa réalisation, et jamais raide. Comme chez Miró par exemple, il s’aventure, non sans humour, à la frontière entre figuration et abstraction, mais avec une singularité et un sens de la variation sans pareils.

Caracoles © José Parrondo : L’Apocalypse

Son génie de la composition – son bon génie, comme on l’écrit dans les contes – éclate de page à page : chacune tenant par elle-même, mais aussi via la « tourne » qui n’engendre d’autre récit que celui du plaisir de faire et d’agencer des images, préservant fidèlement le mystère de l’accordage entre le trait et l’idée. Inutile donc de s’étendre à ce sujet : le discours « critique » ne pouvant faire que du surplace, tandis que les escargots avancent, et de plus en dessinant. Mieux vaut prendre congé avec ce volume merveilleusement réalisé en montrant un état, bien plus « parlant », de la table de travail du dessinateur.

Caracoles. Photo © José Parrondo

Le travail de Philippe Dupuy est, lui aussi, régulièrement exploré dans ce journal de lecture, le plus souvent sans se retenir « d’y aller », tant il y a à dire à chaque fois – ou plutôt à relever en se mettant à l’écoute. D’album en album, tous de forme singulière (si dissemblables en apparence et pourtant reconnaissables entre mille), ce travail a don d’intriguer qui y pénètre, que ce soit directement ou par effraction, ne serait-ce que par ce qu’il s’y produit comme associations, et dissociations, entre les genres, les formes, les discours. En ce sens, Philippe Dupuy est un maître du frottage en bande dessinée. Il est de ceux et de celles qui ne sont pas effrayé(e)s par la désorientation pouvant résulter de ces opérations : de celles et de ceux qui se montrent capables de se dérouter eux-mêmes, avant de dérouter celles et ceux qui les suivent pas à pas, enchanté(e)s d’y glaner aussi bien de belles « indications pour se perdre » que de précieuses réflexions sur l’art et la vie.

Sarcophage est le titre du premier livre de Philippe Dupuy aux Éditions 2042. Cet auteur, qui fut longtemps associé à Charles Berberian (dont par un curieux hasard on va bientôt parler), a démarré son parcours solitaire en 2005 avec l’inoubliable Hanté chez Cornélius. J’ai eu par sept fois l’occasion, dont six ici-même (ce qui doit être un record) de transposer dans le langage verbal ce qui, dans ses ouvrages, stimulait une somme d’échanges murmurants avec ce que nous (un « nous » non de majesté, mais au pluriel) aurions en commun – ce qui n’était pas si clair, et requérait d’être à chaque fois repris autrement. Je veux dire que ça fait une paye que je tente de saisir ce qui, d’un livre à l’autre, se passe dans la tête de Philippe Dupuy, en me penchant au plus près du travail de sa main (qui devient parfois la gauche, quand une redoutable tendinite l’empêche de dessiner avec la droite – tout, chez lui, étant prétexte à explorer les possibles).

Ce nouveau livre, Sarcophage, opère, devant comme derrière, sur sa couverture fortement cartonnée, une ouverture (un évidage) en forme de losange qui crée au toucher, pendant la lecture, un mix étonnant de souplesse et de rigidité. S’aventurant du côté de la fiction, mais pas seulement, en voici le prétexte, ramassé en quelques mots par l’éditeur : « Un monolithe doré, gigantesque, glisse sur la surface d’une mer atone. À son bord, des survivants : Isis, une jeune fille, Julian [dont on finira par comprendre que son nom est Schnabel], un vieux peintre, Bernard, critique d’art, et enfin une vieille dame, mourante. Juste avant la fin du monde, c’est elle, la mère d’Isis, qui a construit ce navire, pour sauver du déluge son immense collection d’œuvres d’art. L’arche sillonne les flots, silencieuse, loin des feux qui ravagent encore les terres et que l’on devine à l’horizon. »

Sarcophage © Philippe Dupuy / Éditions 2042.

Le nom de famille de Bernard est Marcadé ; pour moi, lecteur de ses biographies de Duchamp et Picabia chez Flammarion, et visiteur d’expositions dont il a été curateur (notamment avec Marie-Laure Bernadac, biographe de Louise Bourgeois), il est loin d’être un inconnu. Philippe Dupuy nous raconte que Marcadé a accepté de discuter avec lui, précisant que ce qui l’intéressait, ce n’était pas les objets (les œuvres d’art de cette collection imaginaire), mais les histoires circulant à leur sujet. Alors que, personnellement, j’ai tendance à fuir cet afflux de narrations au sujet de ce qui me parle avant tout au corps à corps ; alors que, dans les expositions, je ne regarde que d’un œil distrait les cartels, et moins encore les tartines de prose qui recouvrent de plus en plus les murs, je m’inquiète un peu, même s’il faut reconnaître que ces « histoires » ont toute leur place en bande dessinée : matière de première nécessité, si l’on désire hybrider documentaire et fiction.

Sarcophage © Philippe Dupuy / Éditions 2042.

Et cette fin du monde, dont le rendu est parfois proche du film de Lars von trier, Melancholia (où cependant les vestiges de l’art ne seraient pas réduits au passé plus ou moins proche, de Brueghel aux préraphaélites, en passant par les romantiques allemands ; et la musique ne passerait pas en boucle le prélude de Tristan de Wagner), nulle interdiction de flirter avec l’effroyablement ancien (comme dirait Rober Laporte à propos de Maurice Blanchot). Mais, devant resserrer le commentaire, ce qu’il importe de noter, c’est la manière frappante dont Philippe Dupuy représente sur le papier bon nombre d’œuvres d’art, certaines bien connues, et d’autres inconnues, ou mal connues, de la fraction, même la plus éclairée, des lecteurs et lectrices de BD (Dupuy ayant un rôle d’éveilleur, ce qui est une grande qualité). À sa manière, ni trop respectueuse, ni paresseusement dilettante – ne s’interdisant pas la ressemblance, sans pour autant en faire un challenge, et ne cherchant pas davantage à faire « BD » –, le dessinateur intègre, avec une justesse accordée au travail spécifique de la bande dessinée, quelques éclats graphiques de classiques contemporains d’un musée plus ou moins imaginaire. Ce n’est pas seulement la narration qui justifie cette intégration, mais, peut-être en premier lieu, le dessin qui trouve d’autant plus de force qu’il ne cherche jamais à se mesurer à ce qui est figuré : « C’est de la matière. Reproduire des œuvres n’a pas d’intérêt. Je ne fais pas un catalogue. Dans les cases, les œuvres se transforment pour faire de la BD : une œuvre à part », dit Philippe Dupuy, qui parfois les dessine de mémoire. On ne peut que lui en être reconnaissant ; et c’est ainsi que ce voyage au pays des morts persiste à se montrer vivant.

Il devrait être plus simple de rendre compte d’Et toi, comment ça va ?, un livre élaboré à quatre mains par Charles Berberian & Michèle Standjofski chez Casterman, même si, s’aventurant en terrain on ne peut plus sensible au moment où il a été conçu (et que dire aujourd’hui ?), les deux auteurs n’ont pas seulement œuvré pour « coller à l’actualité » (même s’ils l’ont fait, et de manière ô combien personnelle) : « Deux amis de longue date échangent une correspondance dessinée au sujet des effets de la course du monde sur leurs vies, entre Beyrouth et Paris, confrontant ainsi leurs points de vue sur une actualité littéralement bouleversante. La première [Michèle Standjofski, née à Beyrouth ; elle enseigne la bande dessinée à l’Académie Libanaise des Beaux-Arts] maintient son activité artistique malgré les secousses et la poussière des bombardements, le second [Charles Berberian, né à Bagdad ; il a passé son enfance au Liban et est notamment l’auteur d’Une éducation orientale] tente de débrouiller par le dessin tout ce qui semble obscurci par le feu continu des passions tristes entretenues par les chaînes d’info et les réseaux sociaux, entre clash, fake news et choc face à la violence de la guerre. »

Et toi, comment ça va ? © Charles Berberian & Michèle Standjofski / Casterman.

On ne peut que leur donner raison : ces témoignages sur ce qui a lieu au dehors, confrontés avec ce qu’ils ressentent en-dedans, disséminent autant d’ouvertures que de réflexions, impriment autant de rage que de mélancolie, d’invention graphique dans le trait, dans la couleur, que d’ardeur à faire passer ce qui est bien plus complexe qu’un message humaniste (qui n’en est pas pour autant exclu). On y rencontre aussi bien des criminels de guerre bien connus que (par l’intermédiaire de Charles Berberian) le photographe Fouad Elkoury, tout d’abord à Paris, puis au Liban, « dans sa belle maison planquée dans les arbres [où] il plante, il bêche, il taille, il récolte ses olives. Et l’huile qu’il en tire lui rapporte de quoi vivre », alors que, de son côté, la dessinatrice nous transporte au plus près de là où ça tombe, de là où ça fait mal : simultanément sur le terrain et dans les consciences, dessinant avec force et précision des corps pris de panique – traversés par la terreur.

Et toi, comment ça va ? © Charles Berberian & Michèle Standjofski / Casterman.

Il va sans dire que l’accord discordant, ou si l’on préfère la belle harmonie, notamment graphique, entre les deux correspondants (qui finissent par se retrouver « là-bas »), est la clef de la réussite de cet album qui paraît à un moment où, une fois de plus, tout s’aggrave, même si, tout à coup, « la mer s’est calmée. L’horizon aussi. Les drones sont repartis. Un élégant vol de sternes les a remplacés. Je peux retourner nager » (acte d’espoir, en conscience que dans les profondeurs, les monstres attendent de pouvoir remonter à la surface…)

L’addiction, s’il vous plaît ! de Terreur Graphique, de même chez Casterman, est « bien plus qu’un témoignage : une plongée sans filtre dans le combat contre l’alcool. » Le milieu de la bande dessinée n’est pas en manque d’individus luttant (ou non, même si cela arrive de plus en plus aujourd’hui) contre diverses addictions. Ce n’est pas propre à ce domaine. [En Aparté. Je me souviens qu’au début des années 1990, j’avais raconté à Bertrand Jérôme, le créateur des Papous dans la tête sur France Culture, que j’aimerais produire une longue série d’été sur « l’alcoolisme chez les créateurs en tous domaines : littéraire, artistique et même journalistique » (je ne savais pas encore que la bande dessinée serait en première ligne au moment du casting). Il m’avait répondu avec un grand sourire : « Tu devais plutôt t’intéresser à celles et ceux qui ne sont pas alcooliques, ça ira plus vite. » Du coup, c’est un sujet que je n’ai jamais traité. Notons au passage qu’est passé récemment à l’antenne une intéressante série documentaire (LSD) sur l’alcoolisme au féminin.]

Terreur graphique traite on ne peut plus sérieusement ces « confessions d’un alcoolique qui se soigne », ce qui ne lui interdit pas d’infuser énormément d’humour et d’invention graphique à ce reportage (ou « rapportage ») sur soi, qui ne peut susciter d’empathie qu’à condition de viser quelque chose d’un peu universel. Celui qui est atteint de problèmes d’addiction devient « plusieurs » (au sens de l’incipit de Rhizome de Deleuze et Guattari : « Nous avons écrit l’Anti-Œdipe à deux. Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde »). Cherchant à traduire sans son propre langage – la bande dessinée – l’expérience acquise par ce travail quasi-clinique sur son héritage (l’alcoolisme se transmettant de père en fils), ainsi que sa prise en charge par lui-même (qui signe d’un pseudonyme qui ne le rend pas pour autant anonyme), il a eu l’idée formidable de se représenter en chien : un chien qui lui ressemble un peu, pour peu qu’on l’ait croisé : « J’ai utilisé, dit-il, le subterfuge du chien, à la fois pour faire référence à l’expression le chien de la casse / de la case, qui devait au départ être le titre du livre et désigne quelqu’un de véhément, mais aussi pour mettre en avant l’alcool comme un masque qui peut se transmettre de génération en génération. » À la toute fin, le masque tombe – happy end ? Va savoir… Ce qui demeure, après l’avoir lu, c’est celle force expressive, pourtant contenue. Terreur graphique ayant renoncé à écrire ses textes à la main, ces derniers sont composés avec une fonte numérique ; cela m’a inquiété dans un premier temps, mais, à l’arrivée, il me semble que ça a été une sage décision, au moins égale à celle de travailler en bichromie.

L’Addiction s’il vous plaît ! © Terreur graphique / Casterman.

Et même si la mort semble roder, c’est foutrement vivant – l’expression de la douleur n’étant « mortelle » qu’au sens de l’expression populaire : c’est mortel ! – et aussi joyeux que parfois terrifiant, quand l’inquiétude de transmettre à son tour ce qui lui a été transmis perturbe le processus de retour à « la vie saine » (on notera que cette recherche de sobriété retrouvée s’effectue, graphiquement, sans déperdition stylistique : sans retenue vaine du trait et de la couleur, les éclats étant multiples et toujours bienvenus). In fine, l’auteur nous dit qu’« il n’en a toujours pas fini avec cette addition », et qu’il « est toujours suivi ». Mais y aura-t-il une suite à ce premier récit de « confessions d’un alcoolique qui se soigne » ? Étant donné qu’on espère son auteur longtemps créatif, on souhaite que non, même si, en bande dessinée, l’esprit sériel n’a pas forcément tort de frapper à la porte.

2. 26 mars 2026. Mort de Jean-Pierre Faye à cent ans et huit mois. Premiers mots qui me viennent à l’esprit : Il a été une des rencontres les plus importantes de ma vie – de celles qui vous mettent, très jeune, en chemin.

Jean-Pierre Faye, en enregistrement chez lui en 2015. Photo © Julie Beressi.

Ça fait bizarre d’interrompre une chronique bande dessinée pour l’écrire, même si (en 1977 ou 1978 me semble-t-il) nous avions imaginé lancer un jeu collectif associant poèmes, dessins, partitions, sous forme bande dessinée. On en avait immédiatement trouvé le titre : Mini récit (même si Jean-Pierre préférait Micro récit), en souvenir du journal Spirou. Faye était très enthousiaste. J’ai appris un peu plus tard par Jacques Roubaud (rencontré à Change et qui avait été marqué par la lecture de Couleurs pliées de JPF en 1965) qu’il lui arrivait de citer des dialogues de Töpffer, mémorisés depuis l’enfance, dans les réunions du collectif, ce qui n’était pas fréquent dans le milieu intellectuel. Il faut dire que Change était un lieu d’accueil irremplaçable. Mais comme j’ai déjà raconté tout ça, je préfère reprendre une strophe d’un de ses plus beaux poèmes, Maison à deux genoux (on la trouve à la toute fin d’Avis d’orage dans la nuit, L’Association, 2011, un livre proposant dans un CD joint des portraits sonores d’auteurs et d’autrices de bande dessinée) :

« or le goût d’orage est dans la bouche
allié d’étain et d’argent s’efface en esquisse
sur le sillon de la jouissance et profondeur
. et le poudroiement de lumière dans les yeux
quand ils se regardent et referment les yeux
dans le regard tactile et toucher de lueur
. qui bouge le long des hanches et de la fente
ou ébauche les lignes très convergentes
celles-ci où naît le monde
. celle-là qui plonge par-delà les lignes
et lui l’admire et la juge adorable
dessin de sang et de chair »

Comment retrouver maintenant le chemin de cette constellation « Bande dessinée, etc. », alors que la pile d’albums, lus et approuvés, est loin d’être épuisée ? On ne peut pas écrire à la légère quand on est abattu par une nouvelle qui vous touche au plus profond, et vous prend même aux tripes (il nous arrive de prétendre que de tripes, nous n’avons pas, ou alors seulement quand un kiné/ostéopathe nous les remet en place, mais c’est une illusion), me remémorant les derniers mots d’Inferno, versions, un des livres les plus inclassables de Jean-Pierre Faye, paru peu avant notre rencontre de décembre 1975 : « et même complètement ouverte elle hoquète à terre chiant son sang mains au ventre ».

Il me semble plus raisonnable de reporter à plus tard les recensions des deux ouvrages publiés par le Frémok (FRMK) : La Trajectoire des Pierres lancées de Noyau (février) et ∞ – Infini de Frédéric Coché (mars) et de l’épatant Fungirl Forever d’Elizabeth Pich chez Super Loto Éditions, tous trois lus avec bonheur (j’écris ce paragraphe pour prendre date – il y aura une nouvelle constellation « Bande dessinée, etc. » après les congés de Pâques où ils trouveront place, même si quelques nouveautés viendront probablement surcharger la pile).

Je dois passer aussi sur les ouvrages que j’ai achetés, comme ceux publiés par Cornélius, que je désire cependant nommer tant ils me semblent incontournables, à commencer par Chroniques de la paranoïa, premier livre inédit de Robert Crumb depuis La genèse, il y a dix-sept ans. Une lecture attentive de ce recueil aussi bien passionnant qu’inquiétant, traduit as usual par Jean-Pierre Mercier, nous permet de constater deux choses : 1. Son trait ne s’est en rien affaibli avec l’âge. 2. Même traité avec autodérision, les thèmes de ces Chroniques sont à la frontière du complotisme – Robert Crumb, antivax notoire, hanté par « l’état profond », ne fait pas dans la dentelle. Mais, heureusement, il en a profité pour achever sa dernière bande écrite à quatre mains avec Aline Kominsky (suite au décès de cette dernière, le 29 novembre 2022, il a dû la dessiner seul). Il nous raconte aussi le « pire trip sous LSD » de toute sa vie (en 1966) – il était temps ! Mais, malgré certaines pages difficiles à encaisser, impossible de ne pas s’offrir ces Chroniques de la paranoïa – un bandeau imprimé en couverture nous prévenant que « cette bande dessinée n’est pas un divertissement populaire ».

(Autres titres indispensables chez le même éditeur : Charles Burns : Funestes amours ; Delphine Panique : Grand cormoran ; Willem : La vie d’artiste ; Nicole Claveloux : Croquemitaine – pour ne citer que ceux que j’ai commandés, et pas seulement par fidélité).

27 mars. J’en reviens toujours à cette histoire de lassitude – au fait de devoir creuser infiniment le même sillon : de jeter sans répit des bouteilles à la mer ; de rêver que l’on s’épuise à écrire sur on ne sait quoi, alors que notre dernière heure approche, et qu’on ferait mieux de rédiger notre testament (humour noir bienvenu, puisqu’après ce genre de rêve, on démarre la journée avec un grand éclat de rire). Mais un dernier ouvrage – du moins pour aujourd’hui – a le mérite de remettre les idées en place.

Un Grand brûlé de Benoît Preteseille, chez Atrabile (où il a précédemment publié L’Oubliée en 2024 – et aussi Duchamp Marcel, quincaillerie en 2016 ; on se souvient aussi de Maudit Victor chez Cornélius, etc.), est un ouvrage à part dans son long et riche parcours, car il se rapporte à une expérience personnelle qui l’a vu, il y a vingt-cinq ans, « être foudroyé sur un train par un arc électrique » ; donc « brûlé de part et d’autre au troisième degré, hospitalisé pendant de longs mois, gardant à vie marques et cicatrices ». C’est cette histoire qui est racontée dans ce petit livre peu épais, mais fort dense, non pour rechercher de l’empathie, mais pour interroger ce qui a changé à son sujet dans le regard de l’autre qui « lui renvoie sans cesse l’image d’un être qui appartient désormais à une communauté à part, une tribu de “personnes abîmées, bousillées, tordues, ébréchées”, et “visiblement pas intactes”. »

Un Grand brûlé © Benoît Preteseille / Atrabile.

Après avoir placé en première page de son livre, comme incipit muet, un Autoportrait à l’hôpital du 12 juillet 2001, Benoît Preteseille écrit : « Je ne commence pas ce livre en pensant que mon expérience personnelle est particulièrement extraordinaire. J’ai juste l’impression de pouvoir porter une petite voix, parmi bien d’autres, dans un groupe qu’on n’entend pas beaucoup. » Un ou deux ans après ce foudroiement, il dessine 37 pages avec, pour chacune, un dessin et quelques mots, qu’il a titrées Avant d’oublier : « faites à titre privé, qui ont été lues par quoi… Dix ? quinze proches ? », ces pages sont reprises en ouverture d’Un Grand brûlé. Bien qu’elles soient singulièrement belles, elles ont été gardées au secret car, « devant l’avalanche de livres autobiographiques, [leur auteur] avait une sorte de dégoût à l’idée d’y ajouter [sa] petite brique autobiographique. » Et puis, ajoute-t-il, « il y avait dans cette histoire une dimension gluante, le chantage lacrymal. »

Un Grand brûlé © Benoît Preteseille / Atrabile.

Alors un long travail de réflexion, et de reprise du dessin – la bande dessinée ayant le don de frotter l’un à l’autre –, s’est amorcé, Benoît Preteseille ne parlant pas que de lui-même, même si c’est bien sa tête et son corps qui s’expriment : « En sortant du coma, allongé, je ne pouvais que regarder la télé, lire, mais aussi dessiner. Une de mes professeures d’art, apprenant ça, m’a encouragé : un accident comme ça, ça augmente en flèche la sensibilité. C’est sûr. Elle citait Joseph Beuys, référence écrasante. » Et le fin mot de l’histoire est, bien plus qu’une supplique, une adresse : « N’ayez pas si peur de nous. » (à suivre)

José Parrondo, Caracoles, L’Apocalypse, mars 2026, 120 pages, 29€
Philippe Dupuy, Sarcophage, Éditions 2042, mars 2026, 208 pages, 32€
Charles Berberian & Michèle Standjofski, Et toi, comment ça va ?, Casterman, mars 2026, 160 pages, 25€
Terreur Graphique, L’addiction, s’il vous plaît !, Casterman, janvier 2026, 144 pages, 23€
Robert Crumb, Chroniques de la paranoïa, Éditions Cornélius, février 2026, 40 pages, 14,50€
Benoît Preteseille, Un Grand brûlé, Atrabile, mars 2026, 120 pages, 17€