« On ne s’est pas battu pour ça » (Les rayons et les ombres)

© Waiting for Cinéma - Curiosa Films - Gaumont - France 3 Cinéma

À l’origine, il y a une « histoire vraie », ce terme qui fait frémir et fait redouter le biopic pompier le plus fade. À l’origine donc, il y a Corinne Luchaire, actrice étoile filante des années 30, quelques films, une promesse, une petite renommée, vite éteinte sous les cendres de la seconde guerre mondiale. À l’origine, il y a une actrice qui se sera compromise avec les Allemands durant l’occupation, et qui, surtout, était la fille d’un des plus grands collaborateurs français, Jean Luchaire, journaliste proche de Otto Abetz, ambassadeur nazi à Paris. À l’origine il y a l’idéalisme, la compromission, l’horreur, la honte et l’épuration.

De Xavier Giannoli, on attendait le grand film, le sommet du cinéma français dont on le savait capable depuis cette merveille À l’origine, en 2009, avec François Cluzet. Le succès d’Illusions perdues, couvert de récompenses, avait relancé ce cinéaste talentueux mais un tantinet décevant depuis ce coup de maître. Gros succès, gros budget pour son film suivant, grosse production : réussite totale, Les Rayons et les ombres est bien le grand film attendu, un des plus remarquables du cinéma français depuis des années.

Le risque était celui de la reconstitution propre mais sans âme, sans « estomac » pour reprendre l’expression de Pierre Jourde. Xavier Giannoli réalise une grande fresque… intimiste, trouve le parfait équilibre entre la psychologie et les relations des personnages, complexes, ambiguës et la grande Histoire, remarquablement décrite, celle de la collaboration durant l’occupation. Le travail du co-scénariste Jacques Fieschi, collaborateur (si j’ose dire) de Claude Sautet ou de Nicole Garcia, n’est pas noyé dans la reconstitution, les historiens ayant travaillé sur le film permettant d’éviter que les faits prenne le pas sur le récit. Ce sens du détail donc, n’est pas qu’au service d’une esthétique de la reconstitution : il crédibilise le romanesque, nous permet de nous immerger complètement dans une époque qui fait partie de l’Histoire et de notre imaginaire collectif. 80 ans après, chacun·e en a une représentation visuelle.

Giannoli a l’intelligence de ne pas nous coller son budget sous le pif, pas d’esbrouffe : il sait que rien ne fait plus faux que l’étalage de plans (certes biens faits mais inutiles) qui visent juste à montrer qu' »on sait reproduire l’époque ». Nous découvrons donc décors, costumes avec le même naturel que les contemporains, le récit reste le centre de la mise en scène. Impossible de ne pas saluer le travail (comme toujours parfait) de Christophe Beaucarne, le directeur de la photo ; l’image marque les périodes : pour les grands moments de la collaboration les couleurs chaudes (qui rappellent celles d’Illusions perdues) jusqu’à l’excès, et, au fur et à mesure que les fêtes deviennent indécentes au regard du contexte, ces couleurs contrastent avec les lumières froides, rendant une image presque délavée des années d’après-guerre, cette période comme suspendue entre l’armistice et le début des trente glorieuses. Cette chute, que le montage nous fait découvrir au début du film, s’annoncera par la lumière, au fur et à mesure que l’opportuniste flambeur se transforme en collaborateur. La photo illustre ainsi l’effacement d’une conscience, la vulgarité d’un monde coupé du monde. On a même le sentiment (mais peut-être n’est ce qu’une fausse impression, liée au délitement de l’âme des trois personnages centraux), que peu à peu Jean Luchaire/Dujardin ne trouve plus sa place dans le cadre. Jusqu’à ce plan en apparence anodin mais terrible d’une chaise vide : l’effacement d’un homme.

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Le talent de raconter l’Histoire à travers les personnages fait les grandes fresques. On songe immédiatement et curieusement au Guépard de Visconti : même modèle de film où ni les décors, ni la reconstitution historique n’étouffent les Hommes, grands et / ou misérables. De même, Les Rayons et les Ombres nous présente un Otto Abetz terriblement humain… Et le choix d’August Diehl dans le rôle de l’ambassadeur nazi est un coup de maître : il fallait tout le talent de cet acteur protéiforme pour incarner avec une égale crédibilité, l’idéaliste pacifique, l’amoureux de la France et de ses écrivains et le nazi convaincu et capable des pires monstruosités. Devant nous, nous voyons donc la personnification de la banalité du mal, métaphore de la montée du nazisme. Giannoli nous montre l’horreur à travers les hommes qui l’autorisent. Les rafles des juifs nous sont ainsi suggérées avec d’autant plus d’efficacité qu’elles sont hors-champ (et Jonathan Glazer nous a montré récemment, dans La zone d’intérêt, tout ce que le hors-champ peut avoir de terrifiant) : une collection de tableaux, dont l’amoureux des arts Abetz s’enorgueillit, figure les disparus, raflés, spoliés, disparus. Face à l’étalage des œuvres, il est d’autant plus facile de maintenir qu’on ne savait pas que l’on n’a jamais cherché à savoir… Une chaise vide devant l’Horreur.

Il y a au cœur du film une séquence qui fera date : le du retour des cendres de l’Aiglon, le fils de Napoléon Bonaparte (cadeau d’Hitler à la France de Vichy, sensé être l’acmé de la collaboration). En fait d’apogée, la cérémonie, filmée par Giannoli comme une parade de fantômes, est tragique et risible. On peut y voir le tournant du film, le grotesque chant du cygne de la France de Pétain, qui, comme Hitler, sera absent de la cérémonie. Lumière crépusculaire, le tombeau entouré des spectres de Vichy, la collaboration célèbre son propre enterrement. Séquence littéralement hallucinante, loin des innombrables clichés vus sur la période, cette singularité est la marque d’un grand cinéaste.

On louera aussi le montage, assuré de mains de maîtres par Cyril Nakache et Mike Fromentin, autre collaborateur régulier de Giannoli. Les aller-retours entre les époques (celle des évènements racontés et celle de la narration par Corinne) établissent des ponts entre les années : ainsi, en commençant par la damnation, une affreuse scène du tabassage d’une jeune femme, ou l’exécution du collaborateur, le spectateur sait que le destin des personnages est scellé. Pas de suspens factice, comme une maladie, l’Histoire joue des tours, la collaboration était une agonie. Choses rares dans le cinéma moderne, ni la voix off, presque poétique, ni la structure en flash-back ne paraissent artificiels. À chaque retour à l’époque de l’après-guerre, nous sommes mis devant la réalité de l’Histoire et le monde dans lequel ont vécu Jean et Corinne semble à chaque fois plus dérisoire, fragile, indécent… monstrueux. Ainsi, l’ouverture du film nous montrant Corinne, malade, épuisée, cherchant l’anonymat, passée à tabac par quelques lâches vengeurs, le flash-back nous la fera découvrir à nouveau, cette fois ci magnifique, jeune actrice comme le cinéma en produit, à l’aube d’une gloire dont on sait qu’elle ne durera pas. Et pour cause : à part quelques cinéphiles érudits, qui se souvient de Corinne Luchaire ?

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Disons-le, on a rarement vu un film aussi juste sur cette période. On pense évidemment à Lacombe Lucien de Louis Malle pour la capacité à ne rien cacher de l’horreur ni des actions sans pour autant condamner d’emblée les personnages, pour ne pas en faire de simples outils ou des symboles au service d’une quelconque démonstration. Ici, rien de tel mais un questionnement : « qu’aurais-je fait : résister ou collaborer ? Regarder ailleurs sûrement ? », « aurais-je condamné ? Pardonné ? » Les films qui retracent cette époque ont souvent le défaut du jugement anachronique : le spectateur sait comment finira l’Histoire, les pelotons, les camps, la honte, une plaque sur le mur d’une école… Les Rayons et les ombres parvient à nous faire ressentir le sentiment d’incertitude de l’époque, nous ne jugeons pas, nous nous identifions moralement, c’est admirable, cinématographiquement, c’est un exploit. Nous nous identifions d’abord à ces humanistes, l’Allemand anti nazi et le français pacifiste, puis, petit à petit, nous voyons comment des choses monstrueuses sont commises par des êtres dont nous savons qu’ils ne sont pas des monstres (ou pas que ça en tout cas). Giannoli trouve la juste distance avec ces personnages, ni plaidoyer, ni jugement, juste expliquer.

Cela ne fonctionne donc que parce que nous sommes en empathie avec ces damnés  (qu’on voudrait même prévenir qu’ils font fausse route) ; on est désolé, affligé pour le charismatique Jean Luchaire ; séduit et agacés par la candeur de Corinne ; quant à l’énigme Otto Abetz, sa chute nous glace. Humains trop humains ! À quoi se joue un destin ? À un détail et le jeu des acteurs est d’une grande finesse. Une rencontre ? une poignée de main ? Ne vouloir voir rien d’autre que l’admiration dans le regard de sa fille. La seule certitude, c’est l’amour d’un père pour sa famille et l’admiration d’une fille pour son père. Les deux se regardent, les deux portent des œillères. On se surprend alors à plaindre ces monstres, au sens Monicellien du terme, on voudrait qu’ils disent non, puis on voudrait qu’ils s’en sortent au mépris de nos convictions, mais jamais, jamais on ne les excuse, on ne leur pardonne : les actes sont là, pires que tous les réquisitoires.

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Cette empathie, parfois à notre corps défendant, cette proximité avec les personnages (et on reconnaîtra là le talent du Giannoli de À l’origine mais aussi évidemment celui du scénariste de Claude Sautet), est rendue possible par la mise en scène bien sûr : là encore parfait équilibre entre brio et sobriété, et surtout le talent des acteurs, notamment les trois grands rôles du film. Disons le Jean Dujardin impressionne, ce roi du burlesque (The Artist, OSS117) trouve ici l’harmonie parfaite entre son charisme naturel et la retenue du jeu. Cette composition donne l’impression que le personnage est sans cesse sur le point de basculer. Sans grands effets et avec finesse Dujardin crée un homme dont la conscience, embrumée dans l’alcool, lutte avec l’égo et la cupidité.

Si le talent de Jean Dujardin n’est pas un scoop, celui de la jeune Nastya Golubeva est une révélation. Évidemment, en la voyant, on ne peut que se rappeler le magnétisme de sa mère, Katerina Golubeva (qui permettait aux spectateurs de ne pas fuir les films de Sharunas Bartas). Mais rapidement, on l’oublie (ce qui n’est pas un mince exploit) et Corinne apparait : lumineuse d’abord, avant que la tuberculose et la culpabilité la rongent. Alors que le monde bascule, elle fuit, regarde ailleurs (son nombril). Avant l’enfer, Corinne découvre le purgatoire, en l’occurrence un sanatorium, où l’on tente de soigner par le bon air une maladie encore incurable à cette époque. Ironiquement, l’atmosphère semble irrespirable : dans cet outre-monde où se retrouvent malades, collabos, juifs essayant de passer la frontière, tous craignent la mort, dans l’attente d’un miracle.

On le voit, au-delà du récit historique passionnant Les Rayons et les Ombres est un grand film sur la conscience, sur la faiblesse des Hommes. L’Histoire n’est qu’un révélateur de nos bassesses. Aux compromissions, aux rafles des collabos répondront la violence et la cruauté de l’épuration. Les résistants de la 25ème heure, les meutes déchainées qui tondent les femmes, battent les jeunes filles, exécutent sans procès. La nature humaine reprendra le dessus dans les instants extrêmes, même chez ceux qui auront choisi le « bon camp », contre le fascisme et le régime de Vichy, ce monstre en sommeil qui ne demande que l’occasion de se réveiller. La peine de mort assénée par le procureur (épatant Philippe Torreton) en devient une illustration : au fil des films, documentaires ou livres d’Histoire, nous nous sommes résolus, sinon réjouis, des exécutions des Laval, Brasillach et autres convaincus de collaboration. L’acceptation est plus difficile pour Jean  Luchaire tant le film de Giannoli est aussi un plaidoyer contre la peine de mort, qui, quand bien même elle soulagerait les consciences des résistants, reste une absurdité cruelle.

« On ne s’est pas battu pour ça », lâchera un soldat français devant une femme humiliée. L’Humanité malgré tout, une lueur. Un soldat relève Corinne, un cinéaste rend sa dignité à une réprouvée. Le cinéma ici ne juge pas, ne justifie rien, mais permet, en révélant les êtres derrière les personnages historiques, de comprendre. Les Rayons et les Ombres, film d’auteur grand public atteint des sommets Viscontiens. Ce cinéma-là est indispensable.

Les Rayons et les Ombres – 3h17 – Un film de Xavier Giannoli – Ecrit par Jacques Fieschi et Xavier Giannoli – Directeur de la photographie : Christophe Beaucarne – Montage : Cyril Nakache & Mike Fromentin – Avec : Nastya Golubeva, Jean Dujardin, August Diehl, Olivier Chantreau, Anna Prochniak, Vincent Colombe, Lucile Vignolles, André Marcon, Philippe Torreton, Chloé Astor © Gaumont 2026